La gauche productiviste, c’est le stalinisme

Pour un véritable Front de gauche antiproductiviste…

Paru dans le sarkophage de mars 2013

 

Ce texte de Paul Ariès est le premier d’une série sur le productivisme et l’antiproductivisme de gauche depuis deux siècles. A l’heure où tant de forces à gauche sont ballotées entre un antiproductivisme affiché et une simple référence à l’écologie, le rôle de la Vie est à nous ! est de contribuer au débat. 

 

Si les gauches ont été majoritairement productivistes au cours du 20e siècle, à l’exception notable de nos compagnons libertaires, le caveau des utopies antiproductivistes est pourtant bien plein. Je porterai d’abord le fer au point le plus sensible pour rappeler que l’effacement des gauches antiproductivistes au 20e siècle fut la conséquence, non pas tant de la victoire d’une vision déterministe de l’histoire ou de celle de l’idéologie du progrès que celle de la social-démocratie allemande à la fin du 19e siècle (sévèrement dénoncée par Marx dans sa critique du programme de Gotha) et celle du stalinisme tuant toutes les possibilités d’expérimentations. La gauche du 19e siècle était beaucoup  moins productiviste qu’elle ne le fut au 20e siècle et qu’elle ne le reste encore aujourd’hui. Le productivisme n’est pas une maladie infantile de la gauche mais le résultat du pouvoir en son sein d’une oligarchie. L’histoire de l’Union Soviétique est la meilleure preuve que ce sont ceux qui ont toujours eu peur des membres du parti et du peuple qui imposèrent le productivisme à gauche.

Les staliniens ont purgé notre mémoire collective au point de nous faire oublier ce que furent les expérimentations de la jeune Russie soviétique en matière de changement de modes de vie, en matière d’architecture, d’urbanisme, d’art, de liberté sexuelle. Ce sont les mêmes staliniens qui applaudirent au taylorisme et aux  inégalités salariales et qui interdirent les nouveaux modes de vie. L’objectif des dirigeants de la jeune révolution était en effet double : reconstruire l’économie détruite par la guerre mais aussi, et tout autant, inventer de nouveaux modes de vie sans quoi le socialisme ne serait qu’une nouvelle forme de technocratie. La terreur stalinienne fut donc foncièrement une contre-révolution productiviste, une contre-révolution bureaucratique et « économiciste » qui culminera dans la recherche du dépassement du niveau de vie américain, faute de penser d’autres genres de vie. Cette thèse se vérifie sur le plan économique, politique, artistique.

 

Le domaine économique était celui où les dirigeants bolchéviques étaient déjà le plus empêtrés dans « l’économisme » et l’étatisation. Il n’en reste pas moins qu’un débat existait et que des initiatives furent prises pour permettre des expérimentations dans le cadre de ce qu’aurait pu être un socialisme des conseils. Les dirigeants bolchéviques mirent d’abord en cause l’inégalité sociale et même l’existence du salaire et d’une économie marchande. Ce n’est qu’avec la NEP (1921-1929) et le stalinisme que la révolution russe choisit délibérément le productivisme et l’accumulation dans le cadre d’un véritable capitalisme d’Etat. C’est durant cette période que l’Union soviétique rétablira le salaire aux pièces au nom des gains de productivité et du contrôle des masses. C’est aussi durant la même période que l’Union soviétique abandonnera toute tentative d’instaurer une « économie en nature », jusqu’alors son objectif immédiat, selon les thèses notamment de Boukharine et de Préobrajensky, et choisira  de rétablir l’économie marchande au profit de la nomenklatura : « l’échange sans argent est ainsi graduellement introduit. L’argent sera de ce fait écarté du domaine de l’économie populaire. Même à l’égard des paysans, l’argent perd lentement de sa valeur et le troc le remplace… » (Boukharine et Préobrajensky, L’ABC du communisme, 1919). Le programme d’abolition de la monnaie du circuit économique, officiellement élaboré par le VIIIe congrès du parti en 1919, visait à la destruction totale de la société capitaliste et à l’instauration du socialisme. Le salaire en nature était considéré comme la garantie de l’existence du peuple… à tel point que la rémunération sous forme de prestations en nature qui ne constituait en 1917 que 5,3 % de la valeur du salaire global moyen d’un ouvrier industriel atteignit 47,4 % en 1918, 80 % en 1919, 93,1 % en 1920 et 93,8 % début 1921 (Jovan Pavlevski, le niveau de vie en URSS). La NEP aboutit à rejeter la notion même d’égalisation des salaires, ce qui provoqua d’abord la colère du mouvement syndical encore rebelle mais on peut lire dans le rapport du Conseil central des syndicats de l’URSS de 1932 que c’est grâce au « camarade Staline » que les syndicats ont commencé à anéantir le vieux système de l’égalitarisme petit-bourgeois : « le nivellement dans les besoins et la vie privée est une stupidité petite-bourgeoise réactionnaire, digne de quelque secte primitive d’ascètes, mais non point d’une société socialiste organisée d’une façon marxiste, car l’on ne peut exiger des hommes qu’ils aient tous les mêmes besoins et les mêmes goûts, que, dans la vie personnelle, ils adoptent un standard unique ». Le même Staline ajoutait que « la conséquence de l’égalisation des salaires est que l’ouvrier non qualifié manque d’une incitation à devenir un travailleur qualifié et se trouve ainsi privé de perspectives d’avancement (in Problèmes du léninisme). La Constitution russe de 1936 posera logiquement le principe « A chacun selon son travail » (Art 14) en place du vieux principe communiste « A chacun selon ses besoins ». Le stalinisme supprimera en 1928 toute idée de salaire de base garanti. Il généralisera le taylorisme déjà applaudi par Lénine qui en faisant une étape vers le communisme. Faut-il rappeler qu’au même moment une autre gauche inspirée notamment par Durkheim dénonçait les « formes anormales de la division du travail » et que Simone Weil expliquait, dans La condition ouvrière, que Taylor ne cherchait pas une méthode pour rationaliser le travail et le rendre plus efficace mais un simple  moyen de contrôle vis-à-vis des ouvriers ? (in Bruno Trentin, La cité du travail, la fordisme et la gauche, Fayard, 2012). C’est donc aussi avant tout pour des raisons politiques et par peur des masses et de la lutte des classes que le mouvement communiste choisit l’industrialisation lourde, l’accumulation sans fin, la division sociale… La bureaucratie stalinienne imposera cette vision à l’ensemble des communistes y compris en France et ce pour des dizaines d’années. Face aux militants syndicalistes révolutionnaires et anarchistes rétifs au travail à la chaine, au salaire au rendement, le courant communiste clame « Dire que l’on est contre le travail à la chaine me fait penser à quelqu’un qui dirait qu’il est contre la pluie (…) Nous sommes pour les principes de l’organisation scientifique du travail, y compris le travail à la chaine et les normes de production (Congrès CGTU de la métallurgie, 1937). C’est aussi à la même époque que le mouvement stalinien commencera à puiser systématiquement dans le vieux fond de la doctrine sociale chrétienne pour défendre l’idée de la valeur et de la dignité du travail et retournera contre les prolos le vieux adage anti-bourgeois « qui ne travaille pas ne mange pas ». Faut-il rappeler que la gauche communiste française enverra à la libération ses ingénieurs se former aux Etats-Unis au fordisme ?

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la même politique est conduite en faveur d’un  modèle de croissance axé sur l’accumulation. Ce n’est qu’en 1956, lors du XXe congrès du PCUS et du fameux rapport Khrouchtchev sur les crimes staliniens que les nouveaux dirigeants estimèrent que les objectifs économiques étaient déjà atteints et qu’il fallait assouplir le « principe socialiste de rémunération « à chacun selon son travail » afin de s’occuper davantage de la population défavorisée. La déstalinisation verra aussi le rétablissement du salaire minimum garanti. On pressent donc combien le lien entre productivisme et stalinisme est profond, combien le lien entre accumulation et domination est consubstantiel. La déstalinisation sera d’abord la fin du discours sur les générations sacrifiées et permettra d’améliorer le sort de 16 % de la main d’œuvre qui verra son salaire augmenter d’un bon tiers (J. Pavlevski). La chute de Khrouchtchev permettra à la bureaucratie de reprendre la main et de poursuivre son combat contre le nivellement des salaires au nom d’une accumulation du capital et de lendemains qui chanteraient. On lit ainsi dans le programme du Comité Central du PCUS, adopté lors du 50e anniversaire de la révolution d’octobre : « Tout nivellement dans la distribution des salaires aurait supprimé l’intérêt des travailleurs aux fruits de leur labeur, ainsi que leur désir d’élever leur niveau professionnel et culturel. C’est l’intéressement, qui, dans le régime socialiste, stimule chez les individus le désir d’élever la productivité et de développer leurs aptitudes et leurs talents. ».

 

L’enjeu est donc de nier la possibilité d’inventer de nouveaux modes de vie, d’empêcher les milieux populaires de déployer leur créativité (ne serait-ce que par la remise en cause de la division du travail). Le choix du productivisme est bien celui de la défense d’une nouvelle classe sociale, la bureaucratie, celui du stalinisme. Cette lutte des classes menée par la bourgeoisie rouge contre le peuple déborde largement le seul terrain de l’économie. Le Stalinisme l’emporte en même temps dans le champ économique, social, culturel, politique, en battant notamment en brèche toute idée d’une « reconstruction des modes de vie » de type communiste. Face aux expériences en matière d’amour libre, Zalkind, psychologue officiel, explique que l’homme possède une certaine somme d’énergie vitale et que toute parcelle de ce précieux influx consacrée à la vie sexuelle serait perdue pour l’édification socialiste. Il fera même de l’abstinence, contrairement au freudo-marxisme, une caractéristique de l’homme socialiste. Face à Alexandra Kollontaï, égérie communiste féministe russe, qui souhaite une mutation rapide des structures familiales, Semachko, le premier Commissaire au peuple à la santé, s’inquiète des conséquences des nouvelles libertés individuelles… Face aux « désurbanistes » comme Ohitovitch qui voulaient en finir avec l’urbanisation ou aux « urbanistes » comme Sabsovitch qui cherchaient différemment de nouveaux modes de vie, le stalinisme répondra que la ville socialiste existe déjà… Face aux partisans d’un « art de gauche », conçu comme un instrument de libération et qui souhaitaient non seulement démocratiser la culture mais procéder à son appropriation collective, à l’image de la révolution, des moyens de production et de la science… Staline censurera et parlera d’art « gauchiste » et « petit-bourgeois » (sic). On pourrait continuer pendant des heures à montrer que c’est dans un laps de temps très court que le stalinisme va interdire toute expérimentation sociale au nom du productivisme/économisme. Les autres dirigeants bolchéviques tenteront de résister aux menaces que le stalinisme faisait peser sur ces expérimentations. Trotski publiera ainsi en 1923 une série d’articles sur la nécessité de défendre et promouvoir ces « nouveaux modes de vie », Kroupskaïa (veuve de Lénine), pourtant fort timide dans ce domaine, consacrera une série d’articles entre 1922 et 1930 à expliquer que « le socialisme n’est pas qu’un système économique ». Anatole Kopp note que Staline fera disparaitre des bibliothèques et centres d’archives tout ce qui concerne les expériences en matière de modes de vie alternatifs, particulièrement les récits traitant des communes « libertaires ». Aussi, alors que l’URSS préstalinienne était au cœur des recherches pionnières sur l’écologie comme l’atteste l’invention en 1925 du concept de Biosphère introduit par Vladimir Vernadsky (1863-1945), le père de la science soviétique, le stalinisme marquera la glaciation de toute pensée, ce qui autorise John Bellamy Foster a parler de « trou noir » avec/après le stalinisme : « le stalinisme purgera littéralement le commandement et la communauté scientifique soviétique de ses éléments les plus écologiques –ce qui n’avait rien d’arbitraire, puisque c’est dans ces cercles que se trouvait une part de la résistance à l’accumulation primitive socialiste » (Marx écologiste, Amsterdam, p. 25). Boukharine et Vavilov seront, selon lui, les deux grands symboles de cette défaite de la pensée écologiste/antiproductiviste soviétique. Bellamy note que le marxisme de l’Ouest ne résistera pas mieux en devenant un positivisme concevant une histoire humaine isolée de la nature. La seule exception majeure serait le marxisme britannique et notamment Christopher Caudwell.

 

 

Cette victoire du productivisme et cette condamnation des expérimentations sont liées à la thèse de Staline de 1924 sur la possibilité d’édifier « le socialisme dans un seul pays », à la prise du pouvoir par la bureaucratie qui a fait de l’Etat et du parti sa propriété privée et à la liquidation systématique des opposants. Le Comité central du PCUS pouvait déclarer dès 1930 que toutes ces expérimentations étaient désormais inutiles puisque le mode de vie « socialiste » était déjà là, que le « socialisme » était déjà réalisé : «  Actuellement, certains conjuguent à tous les temps la formule « nous devons construire la cité socialiste ». Ceux qui disent cela oublient un « détail », c’est que du point de vue social et politique, les villes de l’URSS sont déjà des villes socialistes. ». Le stalinisme liquidera en même temps les avant-gardes dans tous les secteurs, économiques, politiques, artistiques (constructivisme, futurisme). Le procureur stalinien Vychinski traitera ces « gauchistes » de « clowns et de pygmées (…) d’aventuriers qui ont essayé de piétiner de leurs pieds boueux les fleurs les plus odorantes de notre jardin socialiste » avant de conclure « il faut fusiller ces chiens enragés ». Exit les expérimentations et l’antiproductivisme ! Vive l’accumulation du capital ! La bureaucratie n’a qu’un ennemi : les masses et donc tout ce qui peut favoriser les liens sociaux forts et la créativité populaire. Aux expérimentations libres allaient succéder le « basic communiste » et le suicide de Maïakovski dont le crime fut de rêver un monde autre. Anatole Kopp s’interrogeait en 1975 : certes toutes ces expérimentations passaient par un certain ascétisme dans la vie quotidienne mais « cet ascétisme aurait-il été plus contraignant que celui imposé pendant des décennies aux familles soviétiques entassées, bureaucratie oblige, dans des appartements non conçus à cet usage ? ».Cet ascétisme anti-productiviste passait, lui, par une simplification du mode de vie au niveau de l’habitat, par une transformation des objets quotidiens et même des vêtements. Ainsi les constructions légères proposées par les « désurbanistes » auraient-elles été préférables à la crise du logement généralisée. Anatole Kopp avance en creux la vraie raison de ce refus des nouveaux modes de vie, de ce choix du productivisme étatique : « Le « désurbanisme » pouvait être mis graduellement en pratique car il constituait, avant d’être une solution architecturale, une stratégie de développement non centralisée, non bureaucratique, à l’ « échelle humaine ». »(p. 352-353). Telle aurait pu être en effet l’autre voie, un socialisme démocratique, un socialisme éloigné de tous les chemins de l’économie classique, du productivisme : « Que sont devenus Sabsovith Okhitovitch, Larine, tous les économistes, tous les sociologues du premier plan quinquennal ? Combien d’entre eux ont descendu l’escalier de la Lioubianka et reçurent une balle dans la nuque pour avoir voulu changer la vie ? ».