Résoudre la question du chômage

Editorial Le Sarkophage de mai 2013

 

Le capitalisme a toujours aimé disposer d’une armée de réserve pour opposer chômeurs et salariés et mieux exploiter ceux qui « ont la chance » de trimer. La mondialisation en mettant les peuples en concurrence tandis que la petite caste au pouvoir s’entend sur ses propres rémunérations (qui ne doivent rien à la loi de l’offre et de la demande mais tout aux Comités de rémunérations des firmes) a permis au capital de paupériser les salariés et de créer artificiellement un chômage de masse mondial. Ce ne sont pas les appauvris du Sud qui volent les emplois des appauvris du Nord puisque le chômage concerne d’abord les peuples de la périphérie. Réfléchir autrement à la question du travail est urgent au moment où, selon les pays, plus d’un jeune sur deux ou un jeune sur quatre est sans emploi. Nous ne nous opposerons à cette victoire du capital qu’en organisant une nouvelle réduction du temps de travail (« travailler moins pour travailler tous »). Nous devons, pour cela, regagner préalablement la bataille des idées dans trois grands domaines : il n’est pas vrai que les Français travaillent peu… Les statistiques officielles sont trompeuses : on répète que les Français seraient, avec les Finlandais, ceux qui travailleraient le moins annuellement de toute l’Europe, mais ces chiffres sont obtenus en enlevant des calculs ceux qui travaillent à temps partiel, alors qu’une majorité d’entre nous subissent cette situation. Si on intègre le travail partiel choisi ou subi, les Français travaillent 36,5 heures hebdomadaires, les Allemands 33 et les Etats-uniens 31 heures… Deuxième idée fausse : les 35 heures auraient été la plus grande réduction de l’Histoire. Passons déjà sur le fait que Martine Aubry étant opposée à cette réforme (voulue par DSK), elle fut réalisée dans les pires conditions (en favorisant la dérégulation du travail sous couvert d’annualisation, en supprimant le temps de pause dans le calcul, en embauchant pas notamment dans les hôpitaux, etc). Cette période ouverte par la loi sur les 35 heures ne constitue pas, au regard de la longue histoire, celle de la plus grande réduction mais de la plus petite. Cette loi a mis fin au processus de réduction du temps de travail qui fut plus massif au cours du dernier siècle. Troisième erreur classique : la droite et la gauche productiviste partagent le même mensonge qui est de faire croire que la réduction du temps de travail serait le fruit de l’industrialisation : béni seraient donc le machinisme et les gains de productivité ! Non seulement le temps de travail moyen était beaucoup plus faible au Moyen-âge qu’après la révolution industrielle avec plus d’un jour sur trois non travaillé, mais les conflits pour la réduction du temps de travail existaient déjà dés le XIVe siècle. Les historiens ont établi que les luttes au sein des Corporations du Moyen-âge portaient principalement sur cette question du temps de travail, conflits entre maitres et avec les salariés. Le grand débat social de l’époque était déjà de définir la durée normale d’une journée de travail, puisque le paiement des salaires se faisait alors à la journée. Le Livre des Métiers écrit, en 1268, par Etienne Boileau énumère ainsi la durée du temps de travail maximal pour une centaine de métiers des plus importants. Non seulement des amendes sont prévues en cas de dépassement, mais l’usage de la cloche associé à celui du sablier puis des horloges est fermement établi. Des milliers de conflits ont ainsi été recensés. Le Maire de Provens suscitera une émeute au cours de laquelle il sera tué pour avoir reculé la cloche. Le Parlement de Paris précisera que la cloche doit tenir compte du temps de déplacement pour permettre aux ouvriers de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit, signe que le temps de trajet est pris en compte dans le calcul du temps de travail. Au XVIe siècle, la journée de travail dans les Mines est limitée à huit heures et même parfois à six heures... C’est la révolution industrielle qui va provoquer l’augmentation de la durée du travail, même si les conflits autour de cette question restent nombreux. Sous l’Empire les relieurs entrent en lutte pour passer de 12 heures à 10 heures de travail quotidien, tandis que les tailleurs de pierre de Paris revendiquent 12 heures l’été et 10 l’hiver. Une des principales formes d’auto-réduction de la durée du travail sera le mouvement connu sous le nom de la « Saint Lundi »… mouvement qui concernera presque toute l’Europe et qui pratiquera des auto-réductions au-delà de la seule journée du lundi. Vers 1730, les imprimeurs lyonnais commençaient leur semaine de travail le jeudi, tandis que les artisans de Paris chômaient le lundi et un mardi sur deux… Cette coutume de chômer au moins le lundi est si importante qu’elle est considérée comme un des grands fléaux sociaux et moraux par les milieux d’affaires mais aussi par l’église catholique. Le pire à leurs yeux n’est pas que les ouvriers fassent la fête mais qu’ils profitent de ce jour pour faire de la politique ! Il faudra attendre la fin du XIXe siècle et donc la seconde révolution industrielle pour voir décliner la coutume du « Saint-Lundi »,  mise à mort rendue possible par la défaite de la Commune de Paris. La lutte pour « la journée de huit heures » lancée par la CGT dès 1880 permettra cependant très vite de renouer avec ce combat des prolétaires. Ce combat est toujours le nôtre même s’il doit être pensé dans des conditions totalement nouvelles. Nous ne partons cependant pas de rien pour nourrir le débat. Souvenons déjà du succès en 1979 de l’ouvrage « Travailler deux heures par jour » écrit par un collectif dénommé ADRET. Ce texte est particulièrement intéressant, car il intègre ce que pourrait être une bonne planification écologique. L’objectif de travailler 2 heures par jour est fondé sur la « réduction volontaire de la production » (sic), décision indispensable à l’émergence d’une société différente, refusant les gaspillages et l’obsolescence programmée. Voilà du travail sur la planche pour donner du corps à la « Règle verte » actuellement en débat au sein du Front de gauche et bien au-delà ! L’intelligence de l’ADRET était de définir ce « travail lié » comme le temps de travail incompressible pour maintenir la production panifiée. Il y a urgence à reprendre les calculs. Combien de production donc de travail nécessaires? En attendant que les citoyens s’emparent de ce débat, imposant le retour à la retraite à 60 ans avec 37 annuités et demi, au prix d’une réduction des hautes retraites, imposons la semaine des 32 heures, imposons la limitation des stages en entreprise (il n’y a pas si longtemps, ils n’existaient pas même dans les lycées techniques, les CET…des années soixante-dix), interdisons les stages non rémunérés au tarif des salariés, comme cela se pratique aux Etats-Unis. Nous ne manquons décidemment pas d’idées. Osons simplement les défendre en ces temps maussades !