Décroissant boulimique, portrait de PA dans Libération

Décroissant boulimique

Anastasia VÉCRIN 27 septembre 2010 à 00:00
PORTRAIT

Paul Ariès. Hyperactif, jamais en retard d’une lutte, ce politologue n’exclut pas de se présenter à la présidentielle.

«Il n’est pas possible d’avoir une croissance infinie dans un monde fini.» Cette idée qui gagne du terrain est le leitmotiv des décroissants. Paul Ariès est l’un d’eux, aussi sincère qu’hyperactif. Un vrai paradoxe vivant. Pour le rencontrer, il faut se faufiler dans les failles d’un emploi du temps de ministre et mieux vaut ne pas mettre son nez dans son bilan carbone. Cet infatigable militant du ralentissement n’a pas une minute à lui. Hall de France Télévisions, 21 h 30, avant son passage à l’émission Ce soir ou jamais. Stature imposante, barbe mal taillée, sourire avenant, il a l’air détendu malgré l’approche du direct. Il faut dire qu’il a l’habitude. Chez lui le souci de convaincre est une obsession de chaque instant. Ce décroissant est insatiable.

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Le paradoxe saute au visage. Celui qui s’apprête à affronter les spotlights du plateau de Frédéric Taddeï soutient «le droit à la nuit», une association de municipalités qui éteint l’éclairage public autant par souci d’économie que pour «retrouver le plaisir de marcher dans l’obscurité». Lui qui ne tient pas en place et avoue ne dormir que trois heures par nuit, se trouve être le parrain de l’AlterTour, un tour de France en mode escargot… Et, il est aussi partisan de l’ultrasieste, un roupillon géant qui tente de voler la vedette à l’ultratrail, la fameuse course d’endurance de Chamonix.

Critique acerbe d’une gauche en manque de radicalité, combattant pour la gratuité de l’eau et pour un revenu garanti, tenant d’un retour aux valeurs de solidarité et de partage, démonstrateur en grand d’un autre modèle plus respectueux des hommes et des ressources… : depuis trois ans, le politologue bat les estrades à un rythme effréné. Qu’on lui en fasse la remarque et il vous lance :«Il y a le feu à la planète, je ne vais tout de même pas rester chez moi !» transporté par une urgence que l’on sent sincère.

Les critiques et les polémiques ne lui font pas peur. Au contraire, il «éprouve un réel plaisir dans la bataille des idées». Dernier combat en date avec une icône : il épingle Daniel Cohn-Bendit dans un livre vengeur. Il le décrit comme l’avocat du capitalisme vert, conciliateur en chef entre Borloo et les puissances d’un système aux abois, et le descend de son piédestal en le traitant d’«imposteur». Réponse blasée de l’élu Europe Ecologie : «Si Paul Ariès gagne sa vie grâce à moi, tant mieux pour lui. On peut me mettre sur le dos n’importe quoi, maintenant je m’en fous.»

Ariès, lui, persiste et signe, comme à chaque fois qu’il part en croisade. On ne compte plus les combats menés par ce franc-tireur. A se demander si, au-delà de la cause, ce n’est pas la lutte elle-même qui l’intéresse. Il l’avoue dans un demi-sourire : «On ne s’engage pas pour des idées, on s’engage, et après on se bricole de bonnes raisons. Ça vient des tripes, du cœur, un besoin de cure de dissidence.» La liste est longue et non exhaustive : lutte anti-sectes, lutte contre la malbouffe, lutte contre l’agression publicitaire (soutien au mouvement anti-pub), lutte contre le harcèlement au travail, porte-parole du mouvement pour une rentrée sans marques, etc.

Né en 1959 à Lyon dans une famille de «bouffeurs de curés», où l’engagement politique fait office de religion, le jeune garçon assiste à la faillite de ses grands-parents blanchisseurs, ruinés par l’arrivée de la machine à laver. «Forcément la modernité était vue d’un mauvais œil dans la famille», se souvient-il avec une pointe d’ironie. Famille de gauche, laïque, vouant un culte à la culture et où l’on ne transige pas avec la morale. Déjà, le débat est au cœur des rituels familiaux. Le repas est l’occasion pour chacun de s’exprimer. Paul Ariès y fait ses armes d’analyste et d’orateur. Une façon d’être qui lui est chère et qu’il reproduira avec ses deux filles dans son propre foyer.

Jusqu’à l’âge de 15 ans, il se désintéresse de l’école et sèche régulièrement les cours. Plus tard, quand il entre en fac de droit, il se découvre un appétit immodéré pour les sciences sociales. Pourquoi faire les choses à moitié ? Ariès s’inscrit alors en droit public, en économie et en science politique. Les premiers signes d’une boulimie intellectuelle qui ne le quittera plus. Auteur d’une trentaine de livres, il se targue d’en posséder plus de 10 000.

Inscrit au PCF à 15 ans, dirigeant de l’Union nationale des comités d’action lycéens (Uncal), responsable de l’Unef à la fac, son engagement ne lui épargne pas de lourdes désillusions. En 1979, le bon soldat rompt avec le Parti communiste. Il participe alors à des actions de soutien aux dissidents des pays de l’Est. Après une thèse en science politique, il enseigne plusieurs années. Continuant à donner quelques cours, publiant livre et article, et s’abstenant de dire combien il gagne, il se consacre aujourd’hui à la défense des thèses décroissantes, que ce soit dans son propre journal, le Sarkophage, ou dans le mensuel la Décroissance.

Difficile de suivre son parcours entre les partis, les associations, les collectifs auxquels il a appartenu. Un temps tenté par le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, il aurait pu porter les couleurs du NPA aux dernières européennes, mais non. Il tient à son indépendance.

Pour lui, la gauche d’aujourd’hui «est trop sage, trop sérieuse. Elle est un monstre froid. Je rêve d’une gauche antiproductiviste, rebelle, une gauche maquisarde qui appelle à faire sécession».

Epicurien, Paul Ariès a pour principe de jouir des choses simples. Il aime les repas conviviaux où la bonne chère et le bon vin sont au menu. La gourmandise est aussi au cœur de son programme : «Cet appétit de vie est bien la contrepartie d’une hyperconscience de notre caractère mortel. Il faudrait apprendre aux gens à être à la fois gourmands et gourmets.» Pour autant, la cigale peut laisser deviner une nature inquiète, tétanisée par le futur. «Penser à l’avenir m’empêche de dormir. Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui j’aurais à nouveau des enfants, mais ne pas en faire serait aussi reconnaître que l’on a perdu.»

La défaite, il ne peut l’accepter aussi s’est-il lancé dans une nouvelle aventure : les Objecteurs de croissance 2012. Un mouvement dont il essaie de faire une force qui compte.«Nous irons au combat avec nos mots-obus : l’anticapitalisme, l’antiproductivisme, l’anticonsumérisme.»

Tard dans la nuit, longtemps après l’émission de Taddeï, Ariès avoue ne pas être contre l’idée d’une candidature à l’élection présidentielle. Même s’il s’agit avant tout de faire campagne pour témoigner et propager sa pensée, voilà un nouveau défi pour cet homme à l’énergie sans limites.

En 7 dates

1959 Naissance à Lyon.

1974 Commence à militer au PCF.

1985 Thèse en science politique.

2007 Création du Sarkophage, journal d’analyse politique.

Février 2010 la Simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance (La Découverte).

Mars 2010 Cohn-Bendit, l’imposture, avec Florence Leray (ed. Max Milo)

24 septembre 2010 Participation au forum de Libération, à Lyon.

Photo Bruno Amsellem. Signatures

Anastasia VÉCRIN
Posté par paularies