Éradiquer la « pauvreté » ou valoriser les cultures populaires ?

 Paul Ariès, mai 2012

 

Il n’y a pas un monde « développé » et un monde « sous-développé ». Il serait plus juste de parler d’un seul monde, mais d’un monde mal développé, avec d’un côté vingt-huit pays qui, représentant 14 % de la population mondiale, s’approprient 52,1 % du PIB mondial et, d’un autre côté, soixante pays représentant 35,5 % de l’humanité mais n’ayant droit qu’à 11 % des richesses produites. Nations dominées politiquement et exploitées économiquement durant des siècles, quarante-quatre de ces soixante pays se trouvent en Afrique et en Océanie, dix en Asie, six en Amérique latine.  Mais si la « pauvreté » fait à nouveau parler d’elle c’est aussi parce que, du fait de la grave crise économique qui frappe les anciens pays industrialisés, une nouvelle « culture du pauvre » semble émerger dans les pays du Nord, où s’observe un phénomène de « démoyennisation » de la société dont témoigne en particulier le chômage massif des jeunes. Et cela au moment même où une frange de la population dans les pays dits « émergents », au Sud, semble s’enrichir à grande vitesse... Dans cette situation nouvelle, et alors que la crise économique est également sociale, politique et écologique, c’est le concept même de « pauvreté » qu’il convient de questionner.

Derrière les chiffres et les mots, la culpabilisation des « pauvres »

La lutte contre la pauvreté figure officiellement en tête des préoccupations de la communauté internationale. Le premier des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), adoptés en 2000 par les États membres de l’ONU et par les grandes organisations internationales, consiste à réduire de moitié, par rapport à 1990, et en quinze ans, la part des individus vivant avec moins de 1,25 dollar par jour. Ces dernières années, les institutions internationales, à commencer par la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI), se sont montrées très confiantes dans la réalisation de cet objectif. Il faut pourtant faire preuve de prudence devant un tel optimisme. Car, si la « pauvreté extrême » recule effectivement, cela s’explique principalement par l’expansion économique des pays émergents, la Chine en particulier. Et ce recul provient en partie de manipulations statistiques, les chiffres de référence étant sans cesse revus à la hausse : alors qu’on estimait à 800 millions les personnes en situation d’« extrême pauvreté » en 1980, ce chiffre a aujourd’hui été réévalué à 1,9 milliard. En augmentant artificiellement le nombre de pauvres d’hier, on relativise ainsi, rétroactivement, la pauvreté d’aujourd’hui… D’une manière générale, la pauvreté, considérée comme un fléau ou comme une survivance en marge de la modernité, tend à être statistiquement sous-estimée. La pauvreté concerne pourtant officiellement 57 % de l’humanité (4 milliards d’individus dont 2,8 milliards ne disposant que de deux dollars par jour et 1,8 milliard ne disposant que d’un dollar). Mais si on considère la population mondiale au regard des critères occidentaux de bien-être jugés non-négociables (G. Bush soutenait ainsi qu’avec un PIB moyen de 49000 dollars par an « Le mode de vie américain n'est pas négociable »), plus de 75 % de l’humanité, dont une part réside dans les pays riches, est alors considérée comme « pauvre ».

Ce ne sont donc pas les pauvres qui sont marginaux mais les possédants. La notion de richesse (en revenu ou en patrimoine) commence en deçà du sens commun : avec un patrimoine de 5 000 euros, nous appartenons déjà aux 50 % les plus riches de la planète ; avec 37 500 euros, nous comptons au rang des 10 % les plus fortunés ; avec 340 000 euros, nous appartenons au 1 % les plus riches. Quel sens peut-il y avoir à parler de la pauvreté comme d’un « problème » si cette situation est celle de la majorité des êtres humains ? Derrière les chiffres, une évolution importante, d’ordre plus « qualitatif », doit être soulignée : l’affaiblissement des économies informelles au Sud, qui permettaient à des milliards d’humains de vivre (et pas seulement de survivre). Aussi, pendant que l’Occident s’autocongratule, de nombreuses voix  s’élèvent contre les faux semblants des OMD et la politique en trompe-l’œil qu’ils légitiment. Alors que l’« extrême pauvreté » touche encore un quart de l’humanité, beaucoup se sont émus de la faiblesse d’un « objectif » officiel qui se préoccupe bien peu de ceux qui meurent de cette « extrême pauvreté », c’est-à-dire la moitié d’entre eux. D’autres accusent les institutions financières internationales (IFI) de poursuivre la mise sous tutelle des pays pauvres. Pour recevoir le concours du Fonds fiduciaire pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance, créé par le FMI, ces pays doivent en effet élaborer, conjointement avec les IFI, un Document stratégique de réduction de la pauvreté (DSRP) conçu dans la même optique libérale que les politiques d’ajustement structurel qui ont, par le passé, fait tant de dégâts.

Dans ce contexte, l’apparente générosité occidentale semble avoir pour ambition de poursuivre le démantèlement des protections collectives pour mieux intégrer les individus dans le marché mondial. Une logique que l’on retrouve d’ailleurs dans les politiques élaborées par les institutions financières internationales pour « secourir » les pays du Nord les plus durement frappés par la crise financière (Grèce, Chypre, etc.).

Observant les évolutions en court, les associations du Sud et du Nord qui se sont réunies au Forum mondial de la pauvreté en juillet 2012 sont parvenues à la conclusion suivante : si la pauvreté est aujourd’hui de nouveau une préoccupation majeure, ce n’est pas parce que les « pauvres » parviennent mieux à se faire entendre mais parce que le thème de la « pauvreté » permet aux différents pouvoirs d’acquérir une nouvelle légitimité. La « lutte contre la pauvreté » permet en outre, bien souvent, d’établir une distinction entre les différentes catégories populaires – les propos de Christine Lagarde, actuelle directrice du FMI, faisant en mai 2012 allusions aux enfants du Niger pour appeler les contribuables Grecs à plus de discipline, fournit une illustration saisissante de cet état d’esprit... On retrouve dans ces mécanismes la thèse centrale du sociologue Georg Simmel : les pauvres ne sont jamais la finalité des politiques de lutte contre la pauvreté et la « pauvreté » elle-même est un concept qui renvoie moins aux besoins véritables des pauvres qu’à ceux du système qui la produit.

Si, donc, la question de la pauvreté est revenue à l’ordre du jour, c’est surtout parce que les libéraux et les conservateurs ont préalablement imposé leur conception de la « pauvreté ». Alors que la pauvreté est traditionnellement analysée dans les milieux progressistes comme le résultat d’une relation sociale (ce qui fait qu’il serait plus exact de parler d’appauvris/sement et d’enrichis/sement plutôt que de « pauvres » et de « riches »), pour les conservateurs, la pauvreté est plutôt une question culturelle et morale. Les néolibéraux envisagent ainsi la pauvreté comme un problème individuel, lié en particulier à l’auto-exclusion du marché : ce ne serait plus l’opposition des intérêts qui conduiraient à la pauvreté mais une série de facteurs « subjectifs » et « culturels ». Cette approche relève en réalité d’une entreprise de culpabilisation des pauvres et de déculpabilisation des riches dans la mesure où elle sous-entend que le pauvre n’est pas réellement victime mais plutôt acteur de sa pauvreté (« pauvreté choisie », « chômage volontaire », etc.) culturellement condamné à un échec qui se reproduira sur plusieurs générations s’il ne prend pas ses « responsabilités ». Cette vision de l’histoire, qui est celle des vainqueurs de la « guerre économique », n’est bien sûr pas sans conséquences : elle est à la source de la réduction des minima sociaux, de la flexibilisation du marché de l’emploi, etc.

 

De la « pauvreté » comme manque aux « cultures populaires » comme richesse

Signe de la colonisation des esprits par un imaginaire économique, cette approche néolibérale renforce la lecture purement négative de la pauvreté en termes de manque : en économie, le manque de pouvoir d’achat ; en sociologie, le manque de relations sociales ; en psychologie, le manque d’équilibre dû à des blessures intérieures ; en sciences de l’éducation, le manque de culture ; en science politique, l’incapacité à s’exprimer et l’abstention politique, etc. Une telle conception laisse penser que le « pauvre » est en réalité un riche dépourvu de ressources, notamment financières, et oublie qu’il possède une autre richesse, d’autres modes de vie et d’autres valeurs. La lutte contre la pauvreté est ainsi, le plus souvent, une lutte contre les normes et les valeurs des populations pauvres. Elle aboutit à l’imposition d’un étalon, où se confond le quantitatif et le qualitatif : le niveau de vie des riches tend à discréditer le style de vie des pauvres. Cette tendance n’est pas récente : le grand historien de la pauvreté Bronisław Geremek a pu montrer que si les approches et les contextes évoluent, quelques grands invariants persistent, parmi lesquels la différence établie entre les « bons » et les « mauvais » pauvres, entre les « méritants » et les autres[1]. Dans ce contexte faire la guerre à la pauvreté c’est d’abord souvent faire la guerre aux (modes de vie des) pauvres.  

En opposition à la définition de la pauvreté par le « manque », on pourrait avancer l’hypothèse d’une « fécondité » des cultures des pauvres, ou plus précisément des cultures populaires. Penser ou agir du point de vue des « gens de peu », selon l’expression du philosophe et sociologue Pierre Sansot, permet, au lieu de chercher de nouvelles réponses à des questions biaisées, de poser de nouvelles questions. À commencer par celle-ci : n’y a-t-il pas une forme de positivité, même potentielle, dans les modes de vie de ceux qui sont qualifiés de « pauvres » ?

Depuis plusieurs décennies, divers auteurs, originaires de tous les continents, se sont engagés sur cette piste de réflexion. Tous aboutissent à l’idée que le terme de « pauvreté » n’est pas problématique seulement parce qu’il agrège des situations différentes mais aussi parce qu’il empêche d’appréhender la richesse des cultures populaires. Il faut sans doute se méfier, comme le rappelait le sociologue Pierre Bourdieu, d’un « culte de la “culture populaire” » qui, sous prétexte d’exalter « le peuple », relèverait d’une forme de « racisme de classe » en réduisant « les pratiques populaires à la barbarie ou à la vulgarité » et enfoncerait les pauvres en « convertissant la privation en choix »[2]. Tout en évitant cet écueil, il reste cependant possible, et nécessaire, de changer les termes du débat sur la rareté en économie. En posant l’hypothèse qu’il n’y a de « rareté » que par rapport aux modes de vie des riches, on ouvre un vaste programme de recherche sur les cultures populaires, c’est-à-dire les façons de faire, de sentir, de vivre (en matière d’habitat, d’alimentation, de loisirs, de santé, etc.), qui ne s’expliquent pas seulement par une différence de pouvoir d’achat.

Ces nouvelles cultures de la pauvreté viennent principalement des pays pauvres, d’Amérique du Sud, d’Afrique mais aussi d’Asie, en raison d’une meilleure résilience des cultures populaires au capitalisme. De nouvelles expressions émergent pour dire les nouveaux chemins de l’émancipation : le « sumak kawsay » des Amérindiens, le « buen vivir » d’Amérique du Sud, le « Bonheur national brut » (BNB) en Asie, la philosophie négro-africaine d’une existence qui ne serait pas fondée sur le désir d’accumulation[3]. Cette pensée en construction vient aussi bien des théologies de la libération que des courants culturalistes, des milieux de l’écologie des pauvres ou d’un néo-marxisme andin, négro-africain ou indou. Sa force intuitive est de considérer la positivité de la pauvreté, sans rien méconnaître de sa part négative. C’est d’ailleurs parce que cette positivité existe que les pauvres ne font jamais ce que l’on attend d’eux, qu’ils ne consacrent pas, par exemple, un gain supplémentaire à améliorer l’ordinaire mais à faire bombance, à faire la fête, au grand dam de ceux qui, dans les agences internationales ou ailleurs, veulent le « bien » des pauvres sans prendre la peine de les écouter.

Faute d’être capable de reconnaître l’existence de modes de vie alternatifs, la thèse dominante confond presque toujours « misère » et « pauvreté ». Tel est le constat qu’on fait nombre de penseurs, comme le diplomate iranien Majid Rahnema (dans son ouvrage Quand la misère chasse la pauvreté), le philosophe et économiste indien Amartya Sen (qui explique qu’auparavant « il y avait la pauvreté, mais il n’y avait pas la misère ») ou l’économiste et militant français Gustave Massiah (« la pauvreté c’est quand on est privé du superflu ; la misère, c’est quand on est privé de l’essentiel »). De fait, dans bien des pays africains ou orientaux, le mot « pauvre » ne se confond pas avec le terme « misérable » : il se réfère aux individus qui n’ont plus personne dans leur vie. En distinguant nettement « misère » et « pauvreté », en acceptant de décentrer le regard et d’en finir avec l’économisme dominant, nous pouvons échapper au piège d’une définition biaisée de la pauvreté et, ainsi, revaloriser les cultures populaires, les véritables autochtonies et l’idée de frugalité, de simplicité, de convivialisme.

 

Un modèle de vie alternatif

La sous-estimation statistique et la culpabilisation systémique des pauvres s’accompagnent du refus de voir ce que ces derniers pourraient apporter au futur de l’humanité. La positivité des modes de vie populaires est pourtant manifeste au regard de la situation écologique. Pour le dire simplement : un pauvre ne prend pas l’avion, voyage beaucoup moins souvent et beaucoup moins loin, mange moins de viande, consomme moins d’eau, etc. Si on prend comme repère les objectifs fixés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de ne pas dépasser une hausse de deux degrés de la température terrestre moyenne au cours du xxie siècle, seuls les modes de vie des pauvres sont écologiquement responsables puisqu’ils se situent au-dessous de deux tonnes d’émission de carbone [http://www.ipcc.ch/, http://www2.ademe.fr)].

Cette positivité des modes de vie populaires est également incontestable du point de vue social puisqu’elle met au cœur des alternatives la construction des communs (On peut sur ce point se reporter aux documents des divers Forums sociaux mondiaux mais aussi à la déclaration de Cochabamba en Bolivie mais aussi aux travaux comme ceux de Robert Castel qui établissent que les pauvres sont les premières victimes de la désaffiliationl) et la perspective d’avancer vers la gratuité des services publics essentiels. La planète est, en effet, déjà bien assez riche pour permettre à 7 milliards d’humains de vivre dignement mais… autrement. L’ONU estime qu’il suffirait de mobiliser 40 milliards de dollars supplémentaires pendant vingt-cinq ans pour régler le problème de la faim dans le monde, et que 80 milliards de dollars par an permettraient de régler le problème de la grande pauvreté. Ces montants correspondent à moins de 0,2 % du PIB mondial. Les modes de vie des pauvres, pour lesquels les biens communs et les services publics constituent la première richesse, montrent que le principe même de sécurité sociale n’est pas une réponse à la pauvreté, mais un autre principe d’organisation sociale.

Cette positivité des modes de vie populaires est aussi indéniable sur le plan anthropologique puisqu’elle vise une jouissance d’être, opposée à la jouissance d’avoir, et qu’elle postule l’invention (ou la redécouverte) d’autres dissolvants d’angoisse existentielle que ceux du « toujours plus ». Cette positivité des cultures populaires est enfin essentielle dans le domaine politique à l’heure de la crise des institutions démocratiques puisque tous les travaux montrent que les pauvres sont davantage du côté d’une démocratie qualitative, celle des individus en situation, que d’une démocratie quantitative, celle de l’électeur abstrait et de la délégation [On lira sur ce point : Jacques Michel, « Georges Gurvitch : démocratie quantitative et démocratie qualitative - Essai sur la Déclaration des droits sociaux de 1944", in Procès, n°8-1981, pp. 91-118 ;  ;Paul Ariès, la démocratie participative, l’économie du don en politique, Paris, Max-Milo, septembre 2013).

Cette lecture positive des cultures populaires modifie l’horizon des attentes. La meilleure réponse au défi de la « richesse obscène » n’est-il pas de redevenir des « voyants », au sens qu’Arthur Rimbaud donnait à ce terme, en rendant visible l’invisible c’est-à-dire en découvrant la positivité de ce qui s’invente chaque jour dans les rêves, les pensées et les actes des « gens de peu ». Cette perspective épouse celle de George Orwell sur une « société décente » : il n’est pas besoin d’inventer un « homme neuf », il suffit de se mettre à l’écoute du « bien » qui anime les milieux populaires dont les valeurs et les comportements échappent encore, au moins partiellement, aux catégories anthropologiques capitalistes.

 

Pour aller plus loin

 

Paul Aries, Amoureux du Bien-vivre : Afrique, Amériques, Asie, que nous apprend l’écologie des pauvres ?, Golias, Lyon, 2013

Paul Ariès et Germain Sarhy(dir.), Les pauvres, entre mépris et dignité, Éditions Golias, Lyon, 2012.

Abhijit V. Banerjee, Esther Duflo, Repenser la pauvreté, Le Seuil, Paris, 2012

 Clodovis M. Boff - Leonardo Boff, Qu'est-ce que la théologie de la libération ?, Le Cerf, 1987

 Pierre Bourdieu (dir), La misère du monde,  le Seuil, Paris, 1993

 Estelle Ferrarese (sous la direction), Qu’est-ce que la lutte pour la reconnaissance, Le Bord de l’eau, Paris, 2013

 ODENORE, L’envers de la « fraude sociale », le scandale du non-recours aux droits sociaux, La Découverte, Paris, 2012
Domenico Losurdo, Contre-Histoire du libéralisme, La découverte, Paris, 2013

Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud, Paris/Arles, 2003.

Pierre Sansot, Les gens de peu, PUF, Paris, 1994.

Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, Marseille, 2008

William T. Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres ?, Actes Sud, Arles, 2008.

 

 

 

 



[1] Bronisław Gemerek, Les Fils de Caïn : l'image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne du xve au xviiie siècle, Flammarion, Paris, 1991.

[2] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Le Seuil, Paris, 1997, p. 91.

[3] Basile-Juléat Fouda, La Philosophie négro-africaine de l’existence. Herméneutique des traditions orales africaines, L’Harmattan, Paris, 2013.