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Paul ARIES - Site Officiel
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4 septembre 2012

Colloque Montreuil association POURS, Pour un revenu social… démonétarisé

Nous sommes tributaires d’une longue histoire en matière de luttes et d’acquis sociaux pour garantir à chacun ( e) le droit de vivre dignement quelle que soit sa situation personnelle. Le pacte des droits sociaux dont nous avons hérité (notre sécurité sociale) arrive aujourd’hui à bout de souffle car il correspondait à une société croissanciste qui nous conduit dans le mur. Alors que les naufragés du système sont de plus en plus nombreux et sans perspective de trouver une place dans cette société qui ne veut pas d’eux et dont eux-mêmes n’attendent plus rien, alors que la planète est DEJA assez riche pour faire vivre tous les humains, nous ne devons pas accepter les politiques de récession sociale, nous devons, bien au contraire, affirmer qu’être fidèles aux combats émancipateurs c’est être encore plus exigeants, c’est imposer un nouveau pacte de droits sociaux qui ne soit pas en retrait mais davantage protecteur, c’est imaginer un nouveau pacte qui ne nous conduise pas à défendre un système qui nous tue, mais qui nous permette de commencer à changer véritablement de société. Les adeptes d’un revenu social ne sont donc pas moins disant en matière social mais mieux disant.

Le revenu garanti est un composant essentiel de ce nouveau pacte social qui permettra d’avancer vers plus d’autonomie et d’en finir avec la centralité du travail dans nos existences. Je n’ignore rien de la qualité des débats qui opposent les partisans d’un revenu d’existence (ou citoyen) aux adeptes d’une dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA), sans même parler de la revendication des confédérations syndicales en faveur  d’un « salaire socialisé ». Nous sommes donc tous d’accord pour dire que la société doit garantir à chacun (e ) de quoi vivre, simplement certes, mais de façon totalement sécurisée et de manière inconditionnelle. Les débats sur les formes que doit prendre ce revenu social doivent naturellement se poursuivre mais je crois que nous avons tout à gagner à ne pas cultiver ce qui nous différencie/divise mais bien au contraire à chercher une convergence qui tienne compte de notre histoire. Nous ne devons plus répéter vingt ans d’échec et plus de notre combat en faveur d’un revenu social. Nous ne devons pas davantage être dupes lorsque nos adversaires de droite comme Alain Madelin, Christine Boutin ou Dominique de Villepin parlent de « dividende social »… Ce qui nous oppose à la droite ce n’est pas seulement le montant du revenu garanti, ce n’est pas uniquement son caractère universel ou pas, inconditionnel ou pas, c’est la place qu’occupe ce revenu garanti universel et inconditionnel comme instrument de sortie du capitalisme et du productivisme. Pour le dire autrement : le revenu social n’est pas un revenu de survie… Il est lié à la notion de gratuité donc à la construction de « communs », il est donc un instrument du passage vers une autre société et non pas une façon de faire survivre les naufragés du système.

 

J’ai toujours dit ma préférence pour un revenu inconditionnel qui aurait plusieurs formes : une partie versée sous forme de monnaie nationale, une autre partie sous forme de monnaie locale (pour faciliter la relocalisation de biens socialement et écologiquement responsables) et une partie, essentielle à mes yeux; sous forme de droits d’accès aux biens communs. Je suis convaincu aujourd’hui que notre combat pour un revenu garanti doit prendre avant tout la forme de la défense et de l’extension de la sphère de la gratuité (libre accès à certains biens et services). J’en suis convaincu autant pour des motifs pragmatiques que théoriques. Les Français aiment leurs services publics notamment locaux et ils y sont attachés. Les gauches et l’écologie antilibérale disposent dans ce domaine d’une tradition et d’un vrai savoir-faire. Nous pourrons plus facilement convaincre nos concitoyens mais aussi les appareils militants que la défense des SP passe nécessairement par leur rénovation, dont la gratuité fait partie.

 

Le bon combat n’oppose donc pas les partisans que nous sommes d’un revenu garanti à ceux qui défendent les services publics mais il oppose ceux qui défendent à reculons les services publics (en multipliant les partenariats privé/public, en généralisant les abandons de droits, etc.) et tous ceux, dont nous sommes, qui veulent garantir à chacun le droit de vivre dignement. Nous pouvons prendre la tête de ce mouvement de défense des services publics en prônant la gratuité du bon usage face au renchérissement du mésusage individuel/collectif. Le colloque co-organisé par le Sarkophage et la communauté d’agglomération les lacs de l’Essonne a montré que des petits bouts de gratuité sont conquis dans de nombreuses villes. Ici, on commence par la gratuité de l’eau vitale, ailleurs par celle des transports en commun urbains, ailleurs encore par celle des activités culturelles et des services funéraires, ailleurs on réfléchit à la gratuité de la restauration scolaire et à celle du logement social, etc. D’autres ont pu également parler d’un bouclier énergétique face à l’inflation des coûts. Le grand mérite de ce combat pour donner à chacun les moyens de Bien-vivre c’est qu’il n’apparait pas illusoire mais possible puisqu’il part du vécu de la population, puisqu’il mobilise un imaginaire qui est déjà ancré depuis des siècles (celui de la gratuité de l’école par exemple, celui aussi des droits sociaux, celui de la redistribution sociale via la fiscalité, etc.). Toutes les expériences réalisées montrent que cette façon de penser le droit de vivre dans la dignité oblige à un surcroit de démocratie, oblige à faire de la politique autrement c’est-à-dire à partir du vécu de la population, à partir des choix de gratuité qui peuvent être offerts (gratuité de l’eau vitale ou des transports en commun contre celle du stationnement urbain). Toutes les expériences réalisées montrent que cette façon de penser le droit de vivre permet de lier le contenu social et le contenu écologique, bref d’avancer vers une société antiproductiviste. Il ne s’agit pas en effet de remunicipaliser la restauration scolaire pour faire la même chose que les géants de la restauration commerciale, il s’agit d’avancer vers une alimentation relocalisée, désaisonnalisée, moins carnée, moins gourmande en eau, biodiversifiée, etc. Cette question de la gratuité du bon usage est l’un des chemins les plus directs pour arriver à lier le social et l’écologique, le rouge et le vert…

Ce combat en faveur d’une DIA démonétarisée au maximum présente en outre deux autres avantages : il oblige à faire des choix collectifs dès lors que ce sont les citoyens qui doivent décider ce qui sera gratuit donc ce qui est doit être produit en priorité et comment le produire. C’est donc une excellente pédagogie pour apprendre à différencier (selon) les besoins, c’est à dire  pour être du côté des usages, des utilités, et non pas de la valeur marchande. Ce chemin n’est pas sans embuche : admettons avec le réseau Négawatt que l’on veuille assurer à chacun non pas une certaine quantité de fioul domestique ou un certain nombre de kg watt mais un égal droit une température minimale, comment procéder ? quel niveau garantir ? Ce combat en faveur d’une DIA (ou si l’on préfère d’un revenu garanti) démonétarisé est enfin un premier pas pour réapprendre à déséconomiser nos existences et nos combats politiques (parler de droits d’accès aux biens communs est mieux que de parler de revenus financiers). Je suis convaincu que nous pouvons gagner toute une fraction des gauches existantes à ce combat (sans compromission aucune, sans rien céder sur la critique de l’économisme). Cette façon de poser le débat court-circuite les oppositions traditionnelles au revenu garanti (la préférence pour la réduction du temps de travail (32 heures tout de suite !) plutôt qu’un revenu garanti, la crainte que le revenu garanti soit une variante du « tititainement" (variante moderne de la maxime romaine antique « du pain et des jeux », le besoin de reconnaissance sociale par le travail notamment dans les milieux populaires, etc.). Cette affirmation d’un revenu garanti démonétarisé (au maximum de ce qui est possible) est enfin une façon de rappeler que la construction de communs est la seule richesse des pauvres. Nous allons ainsi bien au-delà de la seule question légitime de la redistribution. Nous commençons déjà par changer de société, par prôner un égalitarisme radical.

 

Ce combat pour les biens communs et leur gratuité se développe sur tous les continents. Son parangon reste la guerre de l’eau à Cochabamba, en Bolivie, où une insurrection sociale est parvenue à s’opposer à la privatisation et a marqué le début, en avril 2000, du cycle de manifestations qui conduiront Evo Morales à la Présidence de la République. Nous pouvons avec la DIA démonétarisée mettre la question des « communs » au cœur de notre combat.

« Commune » est un mot latin composé de deux racines, cum qui signifie « avec » et munus qui veut dire « don ». Commun se rapporte donc au don par lequel on est lié aux autres du fait même de l'avoir reçu, avec et comme les autres. Le commun n'est donc pas un ensemble de biens qui n'appartiendrait à personne et que tout un chacun pourrait utiliser librement. Il ne faut pas confondre le commun avec ce que le droit romain qualifiait de res nullius (la chose sans maître). Le commun est un don qui oblige à rendre donc il est avant tout une relation. Ce qui signifie qu’il n'y a pas de biens communs en soi (comme l’eau ou l’éducation) donc que notre combat doit être de convaincre tous ceux qui se contentent de vouloir l’eau vitale gratuite, qu’il faut aller beaucoup plus loin dans ce domaine, que c’est nécessaire écologiquement, socialement, culturellement, politiquement, anthropologiquement. Le danger de la conception restrictive en vogue au sein de l’altermondialisme est en effet de faire des « communs » une simple exception aux biens marchands. Si on peut imaginer de commencer par la gratuité de l’eau vitale ou celle des transports en commun urbains, il s’agit bien de poursuivre ce mouvement au-delà de ce qui est strictement vital. Ainsi en lançant en Janvier 2009, l’appel pour des « produits de haute nécessité », Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant et autres poètes et militants des Antilles fondaient ce qui allait devenir une poétique de l’existence qui n’est pas sans rappeler le mouvement pour le Buen-Vivir. Si un revenu garanti universel, inconditionnel et au maximum démonétarisé est une des conditions du socialisme de la décroissance, du socialisme gourmand dont je rêve, cela signifie qu’il ne s’agit nullement de partager des biens vitaux (même si cela est nécessaire). Il s’agit donc d’inventer un nouveau socialisme qui ne soit plus celui de la misère que dénonçait Marx mais pas davantage cette mauvaise copie du productivisme que fut le socialisme réel. Je crois enfin que nous devons soutenir avec force le principe de l’inconditionnalité pour ne pas risquer de réintroduire en contrebande une vision trop économique du monde/ de la vie. Le fameux donner/accepter/rendre concerne le domaine des ressources nécessairement rares mais il ne peut régir celui des relations inépuisables qui fondent l’humanité en chacun de  nous.

 

Ces questions sont d’autant plus importantes que certains courants de la décroissance sont portés vers une approche néo-malthusienne.  Il ne s’agit pas (principalement) de partager parce qu’il y a peu (le fameux « on va manquer ») mais parce que le partage est du côté de la jouissance d’être, seul principe anthropologique que nous pouvons opposer à la jouissance d’avoir (in Paul Aries, le socialisme gourmand, La Découverte, mars 2012). Notre choix de construire des « communs » est donc d’abord l’affirmation de la primauté du don, mais d’un don libéré de la contrainte de rendre. Je préfère parler d’un don sans retour, d’un don de pure générosité, de pure frivolité, un don qui nous renvoie davantage aux stratégies d’embellissement y compris dans le règne animal qu’à de sombres calculs d’apothicaires, un don qui permette d’imaginer une intention gratuite, bref de l’amour.

 

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4 septembre 2012

Intervention de Paul Ariès, Conseil scientifique ATTAC – 17 Juin 2011

 

 Je ne ferai pas un exposé classique sur la décroissance. Déjà parce que chacun est bien informé et possède donc sa propre perception de ce mouvement. Il n’y a pas d’ailleurs une position d’ATTAC sur la décroissance mais une pluralité de lectures, variables selon les militants et évolutives. Cela tombe bien car il n’y a pas davantage d’unité politique de la décroissance. J’ajoute que la décroissance est souvent chez elle à ATTAC au regard du nombre de militants, de collectifs qui pensent avec/autour de nos thèmes. Ensuite parce que la décroissance n’existe pas au sens d’un dogme qu’il faudrait adopter ou rejeter en bloc. La décroissance est d’abord du côté du questionnement. Elle rime avec décroyance, avec une pensée qui ne gèle pas en doxa . Enfin parce que la décroissance à majuscule n’existe pas davantage. Elle n’existe pas et ne peut exister pour deux raisons. Tout d’abord, la décroissance n’est pas un concept scientifique. Il n’y a donc pas lieu d’en débattre à ce niveau. Serge Latouche a ainsi toujours affirmé que la notion qu’il a réellement dans la tête est celle d’a-croissance. Je répète, depuis 1992, que la décroissance est simplement un mot-obus permettant de penser autrement. Autrement dit la décroissance n’est surtout pas l’inverse de la croissance, ce n’est pas la récession et son cortège de misères sociales et d’austérité. Cela ne signifie pas bien sûr, comme a pu le montrer Fabrice Flipo que la décroissance n’aurait pas de sources scientifiques, philosophiques, esthétiques, politiques. Je ne reviendrai pas ici sur ces fondements bien connus de chacun. Cela ne signifie pas non plus qu’elle n’aiderait pas à accoucher de nouveaux concepts mais aussi de nouveaux combats (mobilisations), de nouvelles espérances (E. Bloch). Je le répète volontiers : la décroissance n’est pas un concept scientifique et j’ajouterai que c’est très bien ainsi. Mais alors à quoi sert-elle ? Je dirai qu’elle est d’autant plus justifiée qu’elle suscite encore et toujours des résistances. Elle a donc une fonction de poils à gratter idéologique (mais pas uniquement). Ce combat de l’antiproductivisme et de l’anticonsumérisme n’est pas gagné. Deux indices dans le champ politique. J’avais proposé lors de la transformation de la LCR en NPA d’aller plus avant et de parler de NP2A (anticapitaliste et antiproductviste). J’avais proposé au moment de la fondation du Parti de Gauche de parler de Parti de gauche écologique. Je n’ai pas été suivi. Et pourtant l’histoire prouve qu’être partisan du socialisme ne suffit pas pour être antiproductiviste, ni même écologiste (le pétrole socialiste n’est pas plus « écolo » que le pétrole capitaliste et le nucléaire socialiste n’est pas davantage autogérable). Hervé Kempf a sorti sa calculette lors de la parution du projet socialiste 2012 : le mot « croissance » y présente la plus grande occurrence. Nous verrons ce qu’il en sera de l’écologie politique et de l’antiproductivisme dans les projets d’EE-Les-Verts, du Front de gauche ou du NPA.

La décroissance à majuscule n’existe pas pour une seconde raison…j’ai pu lire parfois qu’il y avait autant de décroissances que d’objecteurs de croissance. Ce n’est pas tout à fait exact. Ce qui est vrai c’est que la décroissance (comme toute chose) pourrait déboucher sur le pire comme sur le meilleur. Le pire serait une décroissance revisitée par l’extrême droite, une décroissance revisitée par le Medef (on se souvient de son atelier sur la « décroissance prospère »), le pire serait une décroissance du « Ni gauche ni droite » donc de droite, une décroissance au service de forces réactionnaires. On le voit dans le champ religieux avec, d’un côté, des adeptes d’une décroissance qui frise l’intégralisme, par haine de la modernité, par rejet du matérialisme philosophique, avec des OC « cathos » de droite et de droite extrême qui se la jouent « antiécomicistes » à la sauce de l’Action Française, à la façon des vieux courants contre-révolutionnaires (de Bonald et consort) et, d’un autre côté, tous ceux qui pensent, avec les « cathos » de gauche, que l’objection de croissance est la fille des théologies de la libération.

Beaucoup de critiques de la décroissance sont tombées dans le travers de confondre ces différents courants…pour les rejeter en bloc. Nous avons pourtant entrepris très vite un travail de bornage vis-à-vis de ces courants. Nous l’avons fait vis-à-vis de certains auteurs (comme de Benoist). Nous l’avons fait vis-à-vis de certains mouvements politiques comme les Identitaires, Egalité et réconciliation (Soral) et même une frange du F.Haine. Nous l’avons fait en essayant de comprendre quels étaient les chemins qui pouvaient conduire d’une rive à l’autre, en essayant de les boucher. C’est pourquoi nous sommes si fermes sur une série de questions comme le malthusianisme (pas seulement démographique), la démocratie, notre propre conception de la relocalisation, comme celle du contenu nécessairement de classe de la décroissance. De telles ambigüités ne sont pas propres à la décroissance mais à toute alternative. Le socialisme a pu aussi accoucher du pire et l’altermondialisme n’a cessé –tout comme l’antimondialisme- d’être instrumentalisé par les extrêmes droites. Tout dépend donc du contenu. Tout dépend de ce qu’on en dit, de ce qu’on en fait…Mais que personne ne se méprenne : l’immense majorité des OC est de gauche (issue des différentes familles des gauches). Le courant droitiste honteux, celui du « Ni droite ni gauche » sont très minoritaires même s’ils disposent de moyens éditoriaux leur assurant une bonne visibilité, à défaut d’une lisibilité. Ce compromis entre les différentes familles d’OC, à l’exclusion de celles d’extrême droite, a été un choix partagé par de nombreux OC des gauches. Ce choix était fondé sur la conviction que les OC de gauche étaient trop faibles pour peser efficacement et durablement sur les courants productivistes des gauches, mais assez forts au sein des milieux de la décroissance pour que leurs thèses l’emportent (pas nécessairement dans les médias) mais dans les réseaux militants (je songe d’abord aux collectifs locaux d’ATTAC). Ce compromis difficile a été fissuré puis rompu depuis quelques mois...

1)    Désaccord sur des thèses : le système connaitra-t-il une panne sèche –version énergétique du malthusianisme- ou trouvera-t-il encore de quoi nous pourrir la vie pendant longtemps, avec ce que Geneviève Azam a pu nommer la « malédiction des gaz de schiste » ? S’agit-il en matière alimentaire par exemple de pénurie ou d’un scandale politique ? S’agit-il que chacun consomme moins (en parlant de décroissance soutenable) ou la décroissance est-elle tout, sauf cela, dans la mesure où elle doit avoir un contenu de classe, où il s’agit justement de sortir du cercle de la consommation pour faire primer les valeurs d’usage –et déjà celle de nos propres vies- sur la valeur d’échange ? Autre clivage important résumé par Philippe Corcuff à propos du mouvement antipub ou, ajouterai-je, du choix de certains décroissants de faire de Nicolas Hulot leur principal adversaire, non pas en raison de la « droitisation » de la pensée qui affecte tous les camps y compris l’écologie, mais du refus du système médiatique. Philippe Corcuff nous incite à ne pas sombrer dans une vision misérabiliste qui consiste à ne plus croire dans les capacités critiques des gens ordinaires mais à être obsédé et fasciné par le spectacle de leur supposé aliénation totale. Ce choix est celui de l’impuissance. Il est aussi celui du dédain vis-à-vis des gens de peu (Pierre Sansot).

2)    La majorité des OC n’est encartée nulle part mais ceux qui le sont iront divisés aux élections de 2012 avec, d’un côté, le choix très minoritaire du POC d’une candidature du « ni droite ni gauche », refusant par exemple de porter la revendication d’un revenu garanti, d’un autre, les choix des autres réseaux (PPLD, MOC) de travailler, dans la division, sur la base d’une dotation inconditionnelle d’autonomie, d’un projet de « socialisme de la décroissance ». Le déclencheur de cette rupture a été la question de la gratuité. Les courants droitistes honteux et ceux du « ni droite ni gauche » estimant que la gratuité va tuer la décroissance (sic), les autres courants soutenant qu’elle est la condition même de la décroissance. On ne changera pas le monde en culpabilisant les gens (« Salauds de pauvres qui osez revendiquer alors qu’il y a le feu à la planète ! »), mais en donnant envie de changer, en suscitant le désir.

 

Conséquences de cette scission politique au sein de la décroissance  : d’un côté, la publication d’une série de textes politiques et théoriques faisant rupture, celui de Serge Latouche dans le Sarkophage de mai soutenant que notre décroissance est nécessairement de gauche et ajoutant que la décroissance est la grande chance historique de la gauche, celui d’Alain Accardo dans le Sarkophage de juillet expliquant en quoi le clivage droite/gauche est toujours opérationnel ; ceux de l’ouvrage collectif à paraitre aux éditions Parangon avec un texte de Michel Lepesant titré « le socialisme de la décroissance », celui de Thierry Brugvin affirmant que notre décroissance est non seulement celle du socialisme mais celle d’un socialisme autogestionnaire, etc. Autre conséquence : la crise ouverte au sein du mensuel La Décroissance avec la censure de plusieurs textes jugés hétérodoxes, mon exclusion de la responsabilité des pages politiques puis du journal lui-même, une Lettre Ouverte à Vincent Cheynet, rédacteur en chef signée par de nombreux intellectuels de la décroissance, pour protester contre les accusations diffamantes et le sectarisme idéologique …

 

La décroissance est donc de gauche sans aucune équivoque possible. C’est vrai en France où le débat traverse toutes les sensibilités des gauches (à l’exception notable de Lutte Ouvrière, à ma connaissance), c’est vrai en Suisse où l’un des principaux animateurs des réseaux de la décroissance est le député communiste Josef Zisyadis (membre du POP), c’est vrai aussi en Belgique avec la présence au sein du mouvement des Objecteurs de croissance de l’ex-député socialiste Jean Cornil. Il est donc clair que la décroissance ne veut pas affamer les peuples (sic) ni faire tourner la roue de l’histoire à l’envers (resic) mais qu’elle entend au contraire être au service des dominés, des « sans ». Nous le faisons peut être mal, mais nous ne cessons jamais d’être du côté des combats contre l’exploitation, contre les dominations. Allons plus loin, nous ne cessons de dire que des choses doivent « croitre » même en France (c’est d’ailleurs pourquoi nous prônons la gratuité notamment des quatre grands piliers de vie : le logement, l’alimentation, l’éducation et la culture et la santé). Nous ajoutons simplement que cette décroissance équitable et sélective se fera dans un contexte global de décroissance (avec priorité à l’institutionnalisation des communs). La décroissance est donc autant anticapitaliste que d’autres courants des gauches. Elle partage aussi les combats pour l’universalisation des droits : le bien vivre se traduit en droits concrets, droit à l’eau, droit à la souveraineté alimentaire, énergétique, aux déplacements urbains gratuits, etc. On peut ne pas partager tout ou partie des thèmes ou du vocabulaire de l’Objection de croissance mais elle appartient incontestablement au camp de l’émancipation.

La crise actuelle qui affecte les milieux de la décroissance est une crise de maturité (je n’oserai pas parler de crise de… croissance). Autant il était possible (je n’ai pas écris facile) de fédérer les diverses sensibilités tant que nous critiquions ce qui ne va pas, tant que nous campions sur le versant négatif de la critique … autant cela devient impossible dès lors qu’il s’agit de construire un véritable projet politique, de lui donner un contenu de classe, une dimension libératrice. On pourrait, bien sûr, s’interroger sur le bien-fondé de ce compromis qui a contribué à une certaine confusion idéologique (vue de l’extérieur), ou à donner l’illusion d’une unité de points de vue qui n’a jamais existé (par exemple sur la question de l’Etat inséparable selon moi de la critique du capitalisme ou sur les questions « LGBT », (anti)spécisme, etc). La réponse est simple : les questions que nous posons l’ont été mille fois dans l’histoire mais à chaque fois les gauches sont retombées dans les mêmes ornières, celle du productivisme, celle de l’économicisme. Althusser recommandait parfois de tordre le bâton à l’envers…C’est ce que nous avons fait… avec un certain succès (beaucoup de membres d’ATTAC ont bougé sur ces questions notamment des économistes). La décroissance que j’aime fait donc du neuf avec du vieux c’est à dire qu’elle recycle de vieux débats qui ont marqué l’histoire des mouvements révolutionnaires, socialistes, communistes et libertaires, qui ont marqué naturellement l’histoire de l’écologie politique. La décroissance revisite cette histoire dans un contexte particulier. Celui de l’échec des « socialismes réels » (soviétisme, social-démocratie, « socialisme par en bas » avec notamment le mouvement coopératif) ; celui de la crise systémique qui oblige à (re)penser une réponse globale. La décroissance a le grand mérite de rappeler que le capitalisme c’est trois choses, trois choses aussi importantes les unes que les autres. Le capitalisme c’est d’abord un système de production des richesses fondé sur la valeur d’échange et sur l’exploitation du travail. Cela, les gauches et l’écologie savent encore bien le dénoncer. Le capitalisme c’est aussi un système d’imposition de styles de vie, de produits qui lui sont spécifiques. Les gauches et même les milieux de l’écologie politique ont largement perdu cette critique du mode de vie capitaliste. Le capitalisme c’est enfin une réponse à nos angoisses existentielles. La réponse capitaliste est le « toujours plus » (de richesses, de pouvoir). C’est la confusion entre la croissance économique et celle en humanité. Notre slogan « moins de biens, plus de liens » montre bien que, pour nous, la question politiquement n’est pas celle d’une « respiritualisation » mais de la reconnaissance de la centralité de la « fabrique de l’humain » (inventions des communs et liens sociaux). Tant que nous n’aurons pas d’autres dissolvants d’angoisse existentielle aussi forts que ceux du capitalisme nous ne serons que dans des combats défensifs. C’est pourquoi j’appelle, avec le Sarkophage depuis 2007, à marier nos mots-obus (anticapitalisme, antiproductivisme, décroissance, anticonsumérisme, etc) avec des mots chantiers (relocalisation, ralentissement, coopération, choix d’une vie simple, planification démocratique écologique, gratuité du bon usage, etc.). C’est pourquoi nous travaillons avec des dizaines de municipalités, avec des communautés d’agglomération qui sont, pour nous, autant de laboratoires pour expérimenter des petits bouts de solution et, surtout, surtout, nous mettre à l’écoute d’un autre socialisme en souffrance. La décroissance campe résolument du côté des transitions à opérer tant au niveau local/national (avec nos mots chantiers) qu’au niveau mondial (avec la notion de justice écologique cf : mon intervention au colloque du Parti de Gauche à l’Assemblée Nationale, juin 2011). C’est pourquoi nous remettons en cause la centralité du travail (aliéné), ce qui ne signifie nullement que nous ne considérons pas que le travail est la source de la création des richesses, mais qu’il faut un autre équilibre entre travail et loisirs, qu’il faut apprendre à vivre avec d’autres modes de vie moins consommateurs, que la société se doit de donner à chacun de quoi vivre frugalement certes, mais de façon sécurisée et ceci sans contrepartie, que cette socialisation des revenus est le meilleur « symptôme » des cultures populaires fondées sur le partage. C’est pourquoi je suis convaincu qu’il nous faut nous mettre à l’école du « Buen Vivir », que ce chemin est aujourd’hui le plus fécond (mon prochain ouvrage à paraitre « le socialisme gourmand », La découverte).

Nous ne pouvons qu’être de gauche, d’une autre gauche, et anticapitalistes car le capitalisme est intrinsèquement productiviste : il n’y a pas de capitalisme sans accumulation, pas de prospérité sans croissance. Le socialisme a été conjoncturellement productiviste. Je crois en la possibilité d’inventer un nouveau socialisme sans croissance. Je ne fais ici que répéter trop rapidement ce que nous disions, dès 1978, avec Rudolf Bahro et tous les théoriciens en quête de ce chemin.

La décroissance revisite donc l’histoire/mémoire du mouvement socialiste (cf : mon livre La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance ), mais comment le fait-elle ? Il faut reconnaitre qu’elle a su le faire de façon radicale, qu’elle a produit du « dissensus » à la fois sur le plan théorique et pratique. Elle l’a fait à sa façon provocante, par exemple, lorsqu’elle rappelle la place des poètes dans la Résistance et demande combien de poètes au sein du Conseil scientifique d’ATTAC. La décroissance a-t-elle produit également des effets dans la société ? La décroissance a incontestablement contribué à faire bouger les lignes. Jean-Luc Mélenchon, dans le Sarkophage de juillet 2011, fait son outing antiproductiviste. Il dit ce qu’il doit à l’écologie politique, aux objecteurs de croissance. Il précise qu’ils doivent encore et encore convaincre. André Chassaigne, député communiste, rend hommage dans le premier chapitre de son livre aux questionnements de la décroissance, même s’il ne nous suit pas dans de nombreux domaines, notamment le nucléaire. La décroissance a fait bouger aussi les syndicats (pas assez j’en conviens). Deux exemples récents. ELA, principal syndicat du Pays-Basque Sud, qui vient juste de célébrer son centenaire, avec ses 140 000 membres, ses 35 % de voix aux élections, son taux de syndicalisation de 10,5 % est adepte d’un syndicalisme de rupture avec le mythe croissanciste ; la CNE, premier syndicat de salariés en Belgique francophone, avec ses 150 000 membres a adopté lors de son dernier Congrès une motion affirmant que « la croissance ne fait pas le bonheur » : « Nous contestons l’idée que la croissance économique, entendue comme croissance du PIB, soit la principale condition du développement du moins dans les pays riches. Bien qu’elle ait permis par le passé de réels progrès, la croissance économique bute aujourd’hui sur les limites écologiques et sociales et n’a pas empêché la détérioration des conditions de travail et de vie d’une large partie de la population, y compris dans les pays industrialisés » (motion 169/0/5). Attention, je ne dis surtout pas que la décroissance a fait bouger les lignes toute seule, je dis qu’elle participe d’un mouvement beaucoup plus large, d’un mouvement polyphonique, d’un mouvement planétaire, un mouvement qui combine la remise en cause de la croissance avec la nécessité de camper sur le versant positif de la critique. J’insiste : ce second aspect est aussi important que l’objection de croissance. On se souvient lors du grand conflit social en Martinique et Guadeloupe de l’impact de l’Appel des 8 intellectuels en faveur de la repoétisation de nos existences, en faveur de mots d’ordre qui rejoignent ceux de la décroissance. Ce débat partage aussi le LKP et c’est bien ainsi (Le Sarkophage de septembre 2011 reviendra sur cette question). J’ajouterai que la décroissance doit se mettre à l’école de ce qui se cherche dans les pays du Sud. Je pense notamment au mouvement pour le Buen Vivir, pour la vie bonne, pour une vie pleine, etc. Ce bien vivre n’est pas le bien être entendu au sens de la société de consommation, il s’agit d’un autre rapport à soi, aux autres, à la nature. Le Bien vivre n’est pas simplement un discours généreux. Il a déjà des effets théoriques, politiques, pratiques avec, par exemple, le principe de non-extraction, avec le projet Yasuni-ITT. Nous avons mené ce débat au sein du Sarkophage avec Alberto Accosta, le père du mouvement du Buen vivir, ancien Président du Conseil constitutionnel de l’Equateur, jusqu’à constater notre accord global notamment sur trois choses : avec le principe de non-extraction, il ne s’agit pas de remplacer le pétrole par une autre énergie pour développer les mêmes modes de vie ; la meilleure façon de soutenir le projet Yasuni-ITT c’est de créer 1000 projets Yasuni, c'est-à-dire, chez nous aussi, de laisser dans le sous sol les ressources rares ou les plus dangereuses (comme les gaz de schiste) ; le meilleur principe à opposer au capitalisme productiviste c’est la gratuité du bon usage face au renchérissement, voire à l’interdiction, du mésusage, c’est donc la construction des communs. Cette gratuité est une gratuité économiquement construite, politiquement construite, socialement, culturellement, anthropologiquement construite (cf : le Hors série du Sarkophage : Vivre la gratuité, 2011). Le Buen Vivir, c’est le refus du mythe de la croissance mais aussi celui du développementalisme, c'est-à-dire cette idée que quelque chose pourrait croître sans limites. Le Buen vivir c’est donc une incitation à penser le symbolique et l’institutionnel mais aussi à guérir des blessures de notre sensibilité. Le Buen vivir c’est le retour des partageux puisque la grande question posée est celle du partage d’un autre gâteau car l’actuel est indigeste. Ces grandes questions sont celles habituelles des gauches radicales : que produit-on ? Comment ? Et pour satisfaire quels besoins sociaux ? Notre décroissance sélective et équitable sous-entend donc que des choses doivent croitre et d’autres décroitre, que des millions de personnes en France manquent de l’essentiel, qu’il s’agit dans ce contexte d’opter pour une option préférentielle pour les pauvres, mais que nous devons privilégier la sphère non-marchande au détriment de la sphère marchande, changer notre hiérarchie des revendications, plutôt la lutte pour la déséconomisation (revenu garanti versé au maximum sous une forme démonétérisée) plutôt que de lutter pour augmenter le pouvoir d’achat (ce qui entretient le système et contribue à casser les cultures populaires). J’ai aussi un accord avec Alberto Accosta sur le fait que le Bien vivre, c’est la lutte des classes débarrassée de tout déterminisme historique, c’est la lutte des classes mais aussi la défense des identifications populaires (je parle bien d’identifications au pluriel, et non pas d’identité fermée, donc très loin de tout essentialisme). Je suis convaincu que si l’Amérique du Sud est le seul continent où le socialisme se conjugue toujours au présent (avec les limites, les contradictions que l’on sait…) c’est parce que les gauches ont su y épouser les milieux populaires, parce qu’elles ont su aussi parler avec leur cœur et leurs tripes et pas seulement avec la logique de l’intérêt (je renvoie au débat avec la politologue belge Sophie Heiné), retour de la passion mais aussi retour de la morale en politique (Entretien Yvon Quiniou, philosophe marxiste, Ariès in L’Humanité). La décroissance a contribué à rendre plus attentif à de nombreux enjeux. Nous ne disons pas détenir toute la vérité mais un morceau incontournable. Acceptons enfin cette idée que notre diversité est une vraie richesse. Je veux donner un exemple concret : un des membres de l’équipe du Sarkophage est un militant anar… au milieu de copains et de copines issus des autres familles des gauches antiproductivistes. Ce militant anar a une sensibilité plus forte à certains enjeux majeurs. La décroissance a aussi dans certains domaines une hypersensibilité. Nous avons été très actif contre le Grenelle des dupes et ceci dès août 2007, nous avons été très réactif face au « capitalisme vert » c’est à dire au désir d’adapter la planète et l’humanité aux besoins du « toujours plus ». Le point de vue de la décroissance rend aussi plus attentif à ce que le capitalisme fait à la sensibilité, comment il nous insensibilise.

J’entends bien la critique contre le terme même de décroissance puisque je suis convaincu que les mots sont extrêmement importants. Nous avons besoin de mots pour rêver, penser, se révolter, construire. Certains mots de nos combats du XIXe et du XXe siècles ont été salis, usés, vidés de leur sang et de leur charge émotionnelle positive. Le terme de décroissance est donc là provisoirement pour dire cet « éco-socialisme en souffrance », pour témoigner de ce « buen vivir » qui s’invente, pour dire et répéter que l’anticapitalisme sans l’antiproductivisme/anticonsumérisme est une impasse criminelle. Lors du colloque de 1992, j’étais intervenu pour dire qu’il ne fallait pas être prisonnier de notre ennemi, qu’à force d’être contre, on finit par être « tout contre », c’est à dire par porter notre ennemi sur notre dos. J’aurai aimé que nous puissions camper dès 1992 sur le versant positif de la critique, mais je n’avais aucun « gros mot » capable de fédérer les courants de gauche, ceux du « Ni droite ni gauche » et ceux de droite, je n’ai donc pas été suivi et c’est… tant mieux. C’est tant mieux, car le terme de décroissance fonctionne malgré, ou plutôt grâce, à ses insuffisances. Cela devrait nous interroger plutôt que nous offusquer. Est-ce que le terme de décroissance sera remplacé un jour par un autre ? C’est possible et même certain. On voit déjà poindre les notions d’objecteurs de croissance, d’objections de croissance moins négatives. Je crois personnellement que nous devrons construire d’autres signifiants et nous mettre, pour cela, déjà à l’écoute de ce qui se cherche : le « Buen vivi »r, le « sumak kawsay », l’eudémonia (vie bonne), les jours heureux du CNR et les nouveaux jours heureux des collectifs citoyens-résistants, la vie pleine, le convivialisme, la sobriété joyeuse,  le socialisme gourmand… bref autant de symptômes langagiers d’un désir de passer ENFIN sur l’autre versant de la révolution. Cet autre versant c’est celui du socialisme du désir, du grand désir comme dirait Raoul Vaneigem, du désir de vivre, de la jouissance d’être face à une jouissance d’emprise qui est celle du capitalisme. Je persiste à penser que les courants de gauche de la décroissance et ATTAC ont beaucoup de choses à se dire, beaucoup à s’apporter mutuellement. Nous devons continuer, de part et d’autre, nos efforts pour faire avancer sur le plan théorique/pratique l’objection de croissance, l’antiproductivisme, l’anticonsumérisme, pour faire avancer aussi sur le plan théorique/pratique une nouvelle façon de construite une alternative. Oui, comme le dit Miguel Benasayag nous ne pourrons peut être pas changer ce monde, mais rien ne nous interdit de tenter d’en construire un autre. J’ajouterai que je n’ai pas le fétichisme des mots… Si vous n’aimez pas la décroissance alors soyez Objecteurs de croissance, soyez antiproductivistes, anticonsuméristes, partisans du Bien vivre… Nous avons lancé en 2007 Le Sarkophage justement parce que certaines questions n’avaient pas droit de citer dans le mensuel la décroissance (comme la gratuité), nous l’avons fait aussi pour poser les mêmes questions avec un autre registre de vocabulaire (celui de l’antiproductivisme). L’essentiel est que nous avancions ensemble pour remettre en cause le culte de la croissance (bleue, rose, rouge ou verte), pour nous libérer de l’économisme (cette idée que plus serait nécessairement égal à mieux), pour réintroduire du dissensus, je dirai presque de la dissidence.

 

 

4 septembre 2012

Pour une alimentation écologiquement et socialement responsable, colloque alimentation et écologie (2)

 

On débat largement des politiques agricoles mais moins des politiques alimentaires. Les gauches antiproductivistes et les écologistes antilibéraux engagent pourtant avec raison une remunicipalisation de la restauration scolaire afin d'inventer d'autres politiques alimentaires que celles que voudraient nous imposer le FMI, l'OMC et les autres grandes institutions mondiales au nom de l'hygénisme et du « réalisme ».. Ce combat est celui qu'il faut frayer face aux délires des puissants. La table moderne se caractérise par sa destructuration : on mange de plus en plus n'importe quoi, n'importe où, n'importe comment, n'importe quand et avec n'importe qui (au regard des tables anciennes)....Cette destructuration de la table n'est pas accidentelle : elle a été la condition pour développer une agriculture productiviste. Nous ne pourrons revenir à une alimentation écologiquement et socialement responsable que si nous (re)symbolisons et (re)ritualisons nos façons de manger. Cette table plus responsable écologiquempent et socialement sera également plus goûteuse. Une vie comprend environ 100 000 repas (sans compter les apéritifs, cocktails, goûters, grignotage). L'alimentation hors foyer en représente 50 %.  La restauration collective (restauration scolaire, d'entreprise, hospitalière, pénitentiaire, etc) représente environ la moitié de ces 50 % : les pouvoirs publics disposent donc d’un bon levier.

L’alternative est entre des politiques alimentaires responsables qu'il nous faut inventer et une fuite en avant techno-scientiste vers une séparation progressive de l’agriculture et de l’alimentation, avec, par exemple, après les OGM, l’introduction massive de nano-aliments (comme l’utilisation de nanocapsules pulvérisées sur les grains de café et qui éclatent lorsqu’on verse de l’eau chaude afin de libérer leur substance), ou d’aliments industriels (comme la création de viande artificielle à partir des techniques utilisées pour la création de peau artificielle comme le recommandent des experts... ). Nous ne pourrons choisir des politiques responsables si nous oublions le reste du monde. La FAO estime certes que l'on est passé d’une consommation moyenne mondiale de 2358 kilocalories par jour et par personne en 1965 à 2803 Kcal en 1998, mais cette surconsommation calorique concerne bien sûr les pays riches et émergents. Les autres nations s’enfoncent en revanche dans une malnutrition chronique. On rappellera aussi que si 28 millions de paysans sont équipés de tracteurs, 250 millions utilisent la traction animale et un milliard travaillent avec la seule force musculaire. La vraie question est de savoir si l'on veut nourrir sept milliards d'humains avec quelques centaines de milliers d'agro-managers ou avec un milliard et demi de petits paysans.

 

 

On peut établir la dépense carbonique par repas de façon fiable.

On sait que la Terre ne peut aborder chaque année plus de trois milliards de tonne d'équivalent carbone. Puisque l’alimentation représente un tiers des émissions, on peut estimer (toute chose égale par ailleurs) que l’effort à accomplir sera proportionnel.

Un repas écologiquement responsable ne devrait donc pas dépasser :

3 milliards de TEC / 6 milliards d’humains : 500 kg Eq/C par personne et par an.

500 / 3 (tiers pour alimentation) / 365 jours / 3 (prises alimentaires) =

152 grammes Eq/C.

Ces 152 grammes de carbone représentent 557,38 grammes de CO2.

Ce chiffre maximal dont le respect est indispensable pour que l’humanité puisse poursuivre son aventure dans des conditions soutenables n’est actuellement respecté par aucune forme d'alimentation commerciale.

 

On rappellera que par convention 1 kg de CO2 vaut 0,2727 kg d’Eq/C.

 

Le budget CO2 alimentaire annuel ne devrait donc pas dépasser :

557,38 x 365 x 3 (prises alimentaires) = 610 kg de CO2

 

La prise en compte des disparités nationales prouve qu’on peut agir.

L’alimentation d’un anglais représente 1778 kg de CO2 par an.

Celle d’un français 1444 kg.

Un repas occidental équivaut cependant en moyenne à 3 kg Eq/CO2.

Notre alimentation représente donc plus de 5 fois ce que la Terre peut tolérer.

 

Comment calculer les gaz à effet de serre dans nos aliments ?

 

L’expert Jean-Marc Jancovici (site Manicore) rappelle que l’agriculture est responsable de l’essentiel des émissions pour les gaz à effet de serre autres que le CO2 : méthane et protoxyde d’azote. Ces deux gaz causent un tiers des émissions de GAS en France. Les méthodologies de calcul de GAS par catégorie d’aliments tiennent compte de l’ensemble des phases du processus agricole puis alimentaire.  Plusieurs organismes publics et associations ont chiffré de façon standard les GAS dans différentes assiettes.  On peut rappeler quelques calculs de Denis Delbecq :

Asperges de Hongrie, 1 kg (camion) : 500 g eq-CO2

Asperge du Pérou, 1 kg (avion) : 12,1 kg eq-CO2

Bouteille de champagne (0,75 litre) : 2,2 kg eq-CO2

Bouteille vin de Bordeaux (0,75 litre) : 1 kg eq-CO2

Bouteille de plastique (1 L) : 129 g eq-CO2

Céréales (boules de maïs soufflé au miel) 350 g : 235 g eq-CO2

Emmental rapé (200 g) = 1,3 kg eq-CO2

Fraises d’Espagne (500 g) : 442 g eq-C02

Brique de jus d’orange (1 l) : 1,7 Kg eq-CO2

Viande de veau (100 g) : 3,6 kg eq-CO2

Saucisse de Strasbourg (par 4) : 1,025 Kg-eq-CO2

Vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’un cheesburger représente selon l’Institut Bruxellois pour la gestion de l’environnement 3 kg de CO2…

On comparera ces chiffres avec par exemple ceux de la fabrication d’un ordinateur de bureau à écran plat soit 740 kg-eq-CO2 soit autant qu’une automobile parcourant 6166 kilomètres. La fabrication d’un ordinateur (sans utilisation) représente donc déjà le maximum possible.

 L’agence européenne établit par exemple deux types de menu.

Menu 1

Un litre eau de ville

Une cuisse de poulet

200 grammes de haricots verts frais

¼ d’ananas frais (Côte d’Ivoire par bateau)

Total : 0,6 kg eqCO2

 

Menu 2

Un litre eau minérale

150 grammes de bœuf

200 grammes de haricots verts surgelés

¼ d’ananas frais (Côte d’Ivoire par avion)

Total : 5,6 kg eqCO2

 

Nous pouvons faire deux constats

1)                 Aucun de ces deux repas n’est écologiquement responsable.

Le premier n’est cependant pas très éloigné du quota maximum.
Il aurait suffi de remplacer l’ananas par un fruit local.

2)                 Le repas 2 représente cependant 9,3 fois les émissions du repas 1

Le grand enjeu est d’inventer pour le 21e siècle une alimentation écologiquement responsable.

Il faut pour cela que l’agriculture/alimentation redevienne productrice d’énergie et non plus consommatrice. Ce rapport ne s’est inversé qu’il y  a environ quarante ans. On consomme aujourd’hui environ 10 calories pour produire une calorie alimentaire.

Une alimentation écologiquement responsable devrait tendre vers huit grands objectifs :

Une alimentation moins carnée

La viande pèse très lourd en GES. Elle représente 50 % de l’impact de l’alimentation et environ 10 % de l’impact environnemental global de l’ensemble des biens de consommation. Son apport en nutriments est en revanche infiniment plus faible. Un Belge consomme en moyenne 270 g de viande par jour (recommandation santé sont de 75-100 g par jour). Toutes les viandes n’ont pas cependant le même bilan carbone : il faut préférer le poulet au porc, le porc au mouton, le mouton au bœuf, le bœuf au veau. 
Jancovici précise que la production d’un kg de viande de veau rejette environ la même quantité de GES qu’un trajet automobile de 220 km, l’agneau de lait : 1800 km, le bœuf : 70 km, le porc : 30 km.

On sait également que pour une même surface…..

1)                 Une alimentation à base de légumes, fruits, céréales permet de nourrir 30 personnes

2)                 Une alimentation à base de viande, œufs, lait permet de nourrir 5 à 10 personnes

Si le repas comprend largement de la viande rouge, on ne peut nourrir que 2 à 3 personnes.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation moins carnée et avec une option préférentielle pour les viandes moins nocives.

 

Une alimentation relocalisée

Les pays anglo-américains utilisent désormais la notion de kilomètre-alimentaire (Food milles). Elle est reconnue officiellement par le gouvernement britannique, presque ignorée en France. L’idée est simple : il s’agit de mesurer la distance que parcourt la nourriture entre l’endroit d’où elle provient et le lieu de sa consommation. Le problème est plus complexe avec les produits industriels (cuisine d’assemblage) car il faut alors tenir compte de l’ensemble des composants qui font un produit. Les fabricants de champagne ont décidé de réduire le poids de la bouteille pour compenser ce kilométrage et limiter au maximum –compte tenu des contraintes techniques- les émissions de CO2. Le gouvernement anglais a décidé de réduire les importations alimentaires de 30 % d’ici à 2020. L’administration américaine a classé l’alimentation problème de sécurité nationale depuis que la CIA a établi que les produits alimentaires font en moyenne 1700 km. La chaine alimentaire consomme donc 20 fois plus de calories qu’elle n’en apporte. En Angleterre, le transport d’une laitue consomme 127 calories pour une calorie de salade ; en France, nous consommons 97 calories de pétrole par calorie d’asperge chilienne, et 66 calories d’essence pour une calorie de carotte africaine. Une bouteille de vin sud-américain transportée en avion représente 5 kg de CO2 de plus qu’une bouteille locale. Songeons que l’Agneau de Nouvelle-Zélande parcourt 18 000 km, le steak d’Argentine 12000 km et que le pot de yaourt (à travers chacun de ses composants) plus de 5000 km. Les choix sont souvent complexes car mieux vaut du point de vue environnemental manger du bœuf local que du poulet importé. On estime que les Canadiens en consommant des produits alimentaires locaux économiseraient 40 kg de production de gaz à effet de serre par an.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation relocalisée avec mention des kilomètres-alimentaires des produits sur la carte.

 

 

Une alimentation saisonnalisée

L’alimentation représente 30 % environ de l’empreinte écologique d’un Européen. L'alimentation a donc une responsabilité considérable dans ce domaine. Un des grands leviers sur lequel l’industrie hôtelière peut agir est le retour à des aliments de saison. Cet effort pourrait être développé en particulier dans l'alimentation collective car avec ses 3,7 milliards de repas servis chaque année, elle constitue un facteur clef pour transformer les processus industriels. Un aliment importé hors saison par avion consomme en moyenne pour son transport 10 à 20 fois plus de pétrole que le même fruit produit localement et acheté en saison : 1 kg de fraises d’hiver peut nécessiter l’équivalent de 5 litres de gasoil pour arriver jusque dans un restaurant.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation de saison avec un système informatif pour les produits hors-saison.

 

Une alimentation avec des produits frais

Les produits congelés sont très gourmands en énergie tant pour leur fabrication que pour leur conservation. La surgélation consomme 40 % d’énergie en plus que la préparation de conserves. Un produit surgelé équivaut à consommer un produit (fruit ou légume) cultivé sous serre chauffée avec un transport par avion sur une distance de 4000 à 8000 km. Les plats préparés demandent également beaucoup d’énergie pour être fabriqués, conservés et sont souvent sur-emballés. L’utilisation de produits frais aurait en outre deux autres avantages :

1)                 Un avantage organoleptique

2)                 Un avantage macroéconomique en terme d’emploi et de système de qualifications puisque  l'alimentation traditionnelle est pourvoyeuse de plus d’emplois et plus qualifiés.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation avec des produits frais avec indication d’un logo pour ce type de produits. Un débat a longtemps divisé la profession sur le fait de savoir si le terme de restaurant (comme celui de boulangerie) devait être protégé et réservé, dans ce cas, à l’utilisateur de produits frais.

 

 

Une alimentation sans gaspillage

Le PNUE a établi que plus du tiers de l’agriculture mondiale est gaspillée.
Les études donnent des chiffres bien supérieurs pour les Etats-Unis et l’Angleterre (45 %).

Ces pertes concernent la production, la distribution et la consommation.

Les chiffres disponibles pour l'alimentation ne font pas exception.

Il est donc important de revoir les modes de production et de service en fonction d’un objectif de réduction des gaspillages.

Le gaspillage alimentaire en Belgique est de 15 kg/personne/an.

Le gaspillage en alimentation scolaire est de 6 kg/personne/an.

L’Institut Bruxellois a établi que gaspiller un pain équivaut à rouler en voiture pendant 2, 24 km, allumer une lampe (60 W) durant 32,13 heures et faire tourner un lave-vaisselle 1,93 fois. Gaspiller un steak de bœuf équivaut à rouler en voiture pendant 4,89 km, allumer une lampe durant 70,05 heures et utiliser votre lave-vaisselle 4,20 fois.

Un des premiers enjeux serait de ne pas suivre les comportements nord-américains dans l’évolution boulimique des portions. L’usage du dressage d’assiette a eu à cet égard un effet très positif car il représente une économie conséquente en coût-matière.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation sans gaspillage avec réduction des portions et possibilité de (re)service.

 

 

Une alimentation moins gourmande en eau

L’eau douce va être le plus grand problème de l’humanité au 21e siècle.

La quantité disponible par humain ne cesse de chuter :

1950 : 16 800 m3 par personne

2000 : 6800 m3

2025 : 4800 m3

L’OMS estime que 3 milliards d’humains auront moins de 1700 m3 (seuil alerte).

Cette évolution n’a rien de naturelle. Elle est liée à nos modes de vie.

La population mondiale a été multipliée par trois en cent ans.

La consommation d’eau par personne a été multipliée par sept.

Un occidental consomme chaque jour 100 fois son poids d’eau.

Un nord-américain consomme 2 fois plus d’eau qu’un européen.

Le type d’alimentation a une responsabilité particulière dans ce gaspillage.

Il faut changer le régime alimentaire pour changer l’agriculture.
L'alimentation notamment collective peut être là-encore un bon levier.

Nous donnerons quelques chiffres établissant l’incidence de la production sur la consommation d’eau.

Blé : il faut 1100 litres d’eau pour produire 1 kg

Riz : il faut 1400 litres pour produire un 1 kg

Soja : il faut 2700 litres pour produire 1 kg

Bœuf : il faut 13 500 litres pour produire un 1 kg

Porc : il faut 4600 litres pour produire un 1 kg

Volaille : il faut 4100 litres pour produire un 1 kg

Lait : il faut 3000 litres pour produire 1 litre

Fromage : il faut 5000 litres pour produire 1 kg

Œufs : il faut 2700 litres d’eau pour produire 1 kg

Un adepte d’un régime carné consomme 4000 litres d’eau par jour.

Un végétarien consomme 1500 litres.

On peut rappeler en terme de comparaison qu’il faut 1300 litres pour fabriquer un teeshirt en coton soit l’équivalent de 15 baignoires pleines.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation peu gourmande en eau avec indication des principales mesures par type de produits.

 

Une alimentation issue de l'agriculture biologique

L'alimentation bio est foncièrement moins émettrice de CO2 en raison de son type d’agriculture. Encore faut-il que cette agriculture « bio » ne soit pas celle d’une bio-industrie parcourant des milliers de km ou utilisé dans le cadre d’une alimentation désaisonnalisée ou avec des produits prêts-à-l’emploi. Une alimentation écologiquement responsable devra se méfier des fausses bonnes solutions : on peut citer l’exemple du Tofu (matière première importée et responsable de déforestations importantes) ou celui du Quorn (alimentation obtenue par fermentation pour créer un champignon riche en protéines en ajoutant du sucre, des vitamines et des sels minéraux), « aliment » résultant d’un procédé industriel tout autant émetteur de GES que la viande qu’il est pourtant censé remplacer. Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation de type « bio-local » avec mention des différents labels existants.

 

 

Une alimentation bio-diversifiée

Il a fallu des dizaines de millions d’années pour constituer la biodiversité.

 Cette biodiversité diminue de façon très rapide puisqu’on estime que d’ici 2050, 15 à 37 % des espèces animales et végétales auront disparues. Nous sommes donc entrés dans la sixième grande phase d’extinction des espèces, la cinquième ayant concerné la disparition des dinosaures et de 50 % des espèces alors existantes, ceci il y  a 65 millions d’années. Cette biodiversité permet de mieux manger (adaptation aux variations climatiques et diversité organoleptique/gustative). On estime qu’il existe entre 300 000 et 500 000 espèces de plantes dont 30 000 comestibles. L’humanité sait en cultiver 7000. L’agriculture moderne n’a cessé de réduire ce pool génétique. L’industrie française n’utilise plus que 3 grosses variétés de pommes de terre contre 70 au Pérou.

Les spécialistes estiment que 95 % des variétés de choux, 91 % des variétés de maïs, 94 % des variétés de petits pois, 81 % des variétés de tomates ont déjà disparu….

La situation de l’élevage est aussi catastrophique : sur 500 000 espèces (oiseaux/mammifères), l’agriculture industrielle en utilise une trentaine parmi lesquelles la moitié (vache, cochon, mouton, poulet, canard, cheval) assure 90 % de la production mondiale. On a donc perdu 90 % de la diversité animale au cours du 20e siècle : 41 % des 1500 races restantes devraient disparaitre dans les 20 ans. Les pays du Sud sont beaucoup plus sages et gourmands. Ainsi l’Asie continue à élever 150 races différentes de porcs alors que les Etats-Unis se contentent de 40 races différentes.

Une alimentation locale et de saison doit aussi être une alimentation biologiquement diversifiée. On peut donner en exemple le programme des sentinelles crées par le mouvement Sloow food.

 Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges avec des objectifs quantifiables d’utilisation de végétaux et de races animales assurant une biodiversité. Il pourrait s’agir par exemple de diversifier dans l’année les variétés de chaque produit (petits pois, etc). 

 

 

Conclusion

Ce choix nécessaire d’une alimentation écologiquement responsable suppose de faire retour sur la dimension symbolique et rituelle de la table, pour que l'alimentation puisse offrir des produits à forte valeur ajoutée culturelle et non énergétique. Ce choix deviendra possible le jour où l'alimentation saura rappeler au consommateur que, par exemple, manger chinois ce n’est pas manger du riz avec des baguettes, mais que chaque aliment possède de par sa forme, sa consistance, son mode de cuisson une dimension symbolique. Un repas amoureux chinois doit par exemple offrir des produits de forme arrondie. Un repas d’anniversaire chinois doit contenir des mets allongés en promesse de longévité. Faut-il rappeler que les Egyptiens antiques avaient un seul hiéroglyphe pour dire manger et parler ? Que nous leur devons notamment le pain et le vin comme aliments symboliques ? Faut-il rappeler qu’en grec ancien le même mot « daï » veut dire manger et partager ? Que nous devons à cette symbolique les termes de copain ou compagnon (celui avec qui je partage le pain) et celui d’ami (celui avec qui je partage le sel c’est-à-dire l’esprit sain en vieil araméen) ? Faut-il rappeler que nous devons à la Rome antique le mariage de la table et du plaisir ? Quitte en effet à partager un met autant qu’il soit bon au goût mais aussi à l’âme ! Une alimentation écologiquement et socialement responsable n’a t-elle pas meilleur goût (dans la tête) ? Ce n'est pas par hasard que la table des pays pauvres est la plus riche culturellement alors que celle des pays riches est la plus pauvre dans ce domaine.

 

 

 

 

 

4 septembre 2012

La haine du gras, colloque alimentation et écologie, Lyon, 2011

 

La haine du gras n’est pas un phénomène naturel. Elle mérite donc des recherches interdisciplinaires tant elle devient un symptôme du caractère pathologique de notre société. Deux indices : plus d’un américain sur trois considère que le gras est une toxine, plus d’une française sur trois suit un régime alimentaire en dehors de toute pathologie… Comment a-t-on pu faire de cet aliment des Dieux de l’antiquité un poison ? Comment peut-on « bien manger » si on oublie que le gras est le support du goût ? De nombreux chercheurs nord-américains tentent de comprendre depuis des années cette diabolisation du gras, comme symptôme de notre modernité historique. On sait déjà que cette haine du gras apparait en Angleterre au moment de la réforme religieuse. Pour le dire simplement : les catholiques romains aimaient le gras, tout comme les français, donc les réformés insulaires vont devoir détester le gras : « Historiquement parlant, les origines de cette réaction peuvent remonter à l’Angleterre du XVIIe siècle, quand la gourmandise et la luxure, le couple infernal, étaient des péchés mortels. La gourmandise ne consistait pas seulement à trop manger mais à consommer trop de nourritures riches en graisses (…) Il y a quatre cent ans, la cuisine riche était quasiment interdite en Grande-Bretagne parce que c’était la cuisine préférée des Français, des Italiens et des catholiques et était perçue comme une menace pour le protestantisme anglais» (Linda Murray-Berzok, « Une question de moralité », in « Malaise, honte, plaisir », revue Sloow, 1994, page 24). La haine du gras fut donc la forme que prit la déclaration d’indépendance à la fois religieuse (protestantisme) et nationale (insularité). Ce mécanisme est bien connu des politologues : on se définit toujours par opposition à son (ses) adversaire(s). On sait aussi que cette haine du gras accompagna celle de la sexualité. Linda Murray-Berzok a pu établir l’importance de ce lien notamment dans la littérature populaire anglaise. Une femme mangeant « gras », une femme obèse serait aussi nécessairement une femme avide de sexualité, une femme incapable de se contrôler, bref une femme dominée par ses pulsions. L’historienne ajoute : « il est éloquent que ce soit Madame Sprat (personnage central de la littérature populaire britannique) et non son mari Jack qui mange gras, restant fidèle à l’image des femmes qui, du moins à partir d’Eve, étaient des créatures luxurieuses aux appétits sexuels avides. » Cette disqualification  morale des personnes obèses concerne aussi aujourd’hui les enfants et les hommes. On a même vu se constituer aux Etats-Unis une association des personnes obèses souffrant de discriminations notamment au travail en raison de leur embonpoint. Linda Murray-Berzok a donc raison de noter que la minceur a été idéalisée pour réprimer le désir sexuel féminin…a contrario de l’ensemble des autres cultures où des formes opulentes ont toujours été symboles de séduction, de réussite sociale, etc. La femme parfaite française du 19e siècle est encore la femme-fruit peinte par Renoir. Le signe de la réussite est le petit bourgeois bedonnant…signe qu’il a su « capitaliser »…La haine du gras est donc aussi un enjeu social et un enjeu de pouvoir. Linda Murray-Berzok note que « Dans la culture américaine, on a toujours enseigné aux femmes à nier la faim et le désir de nourriture et de sexe mais dans le même temps et contradictoirement, on leur demande de donner de la nourriture et du plaisir sexuel aux autres ! » Certaines féministes pensent que cette contradiction est la cause du taux élevé de troubles du désir sexuel et alimentaire chez les femmes. La mondialisation de cette phobie du gras serait donc à mettre en relation avec la domination d’un modèle culturel anglo-américain…et partant du capitalisme. Domination insidieuse : toutes les enquêtes sociologiques réalisées montrent que confrontés à de simples silhouettes en papier corrélées à des jugements de valeur, les personnes jugent toujours les personnes obèses moins dignes de confiance, plus volages : « la « maigre » était jugée comme sexuellement monogame, alors que la « grosse » était considérée comme ayant des meurs légères. S’abandonner à la nourriture riche en graisses signifiait automatiquement et immédiatement s’abandonner dans le domaine sexuel » (Linda Murray-Berzok ). Domination sociale : on sait en effet qu’on peut diagnostiquer l’obésité en fonction de la classe sociale. La haine du gras est donc une forme du mépris des puissants envers les faibles, une forme de racisme de classe qui viendrait conforter le sexisme et parfois le racisme. Le New York Times pouvait écrire en 1992 : « les riches maigrissent, les pauvres vivent grâce aux frites ». Linda Murray-Berzok en conclut : « la répulsion vis-à-vis de la graisse a aussi une connotation de classe. Tout comme la manie de la minceur est un phénomène des classes supérieures et les troubles alimentaires se produisent principalement chez les femmes de cette catégorie, de même les gens prennent du poids au fur et à mesure qu’ils descendent l’échelle socio-économique ». La maxime de la modernité alimentaire (manger pour avoir la forme sans les formes) n’est-elle pas celle d’une société de « killers », d’un monde qui justement ne fait plus société ?

 

4 septembre 2012

Intervention au colloque Assemblée nationale du PG - Droit et écologie dans la campagne de 2012…

 

La question posée est simple : comment utiliser le droit pour faire avancer la cause écologique. Il est important tout d’abord de différencier deux usages possibles du droit. 1) Tout d’abord, le procès civil ou pénal intenté aux fauteurs de dommages écologiques : on assiste depuis trente ans à une multiplication de ce type d’affaires en France et à l’étranger. Ce droit de l’environnement reste d’ailleurs principalement jurisprudentiel et civil. Ces procès ont cependant trois limites : ils reposent souvent sur une inégalité considérable de moyens (notamment en raison des coûts des expertises) entre fauteurs et victimes des dommages ; ensuite le risque écologique est très difficilement prouvable au regard des normes juridiques : comment satisfaire, par exemple, à la règle des trois unités (unité de temps, de lieu, d’action) pour des dommages comme le trou dans la couche d’ozone, l’érosion de la biodiversité, etc ; enfin ce premier type de procès fonctionne largement dans le cadre du droit existant, il part donc de ses présupposés c'est-à-dire de la hiérarchie actuelle des normes juridiques. Exemple : le droit des publicitaires à afficher prime celui des citoyens à être protégés de toute agression. 2) Les procès issus de la désobéissance civile ont pour objectif de faire avancer le droit en retournant l’accusation, il ne s’agit donc pas d’un retour à l’illégalisme du XIXe siècle, mais de l’interpellation de la justice via l’opinion publique grâce à la mobilisation citoyenne. Les actes délictueux sont revendiqués et ne sont donc pas commis dans l’ignorance ou le mépris de la loi, mais au nom justement d’une conception jugée supérieure du droit, c’est-à-dire, le plus souvent au nom d’une autre hiérarchie des normes juridiques et des valeurs morales. C’est ce que j’ai pu argumenter chaque fois que je fus cité comme « témoin », par exemple, lors du procès pour le démontage du McDonalds de Millau ou lors de ceux intentés contre les déboulonneurs anti-pub de Montpellier ou contre les faucheurs volontaires d’OGM. Ces procès sont recherchés afin d’interpeller l’opinion, bref pour organiser un retour au politique. Ils sont donc proches de ceux intentés dans le cadre des « tribunaux d’opinion ». Le premier fut le tribunal Russel de 1966 pour juger des crimes de l’armée américaine au Vietnam. Le plus célèbre est cependant le Tribunal Permanent des peuples, fondé à Bologne en 1979, par le théoricien/sénateur socialiste Lélio Basso. J’ai lancé, en 2012, avec René Balme, le Maire de Grigny (Rhône), au lendemain de la nouvelle catastrophe nucléaire Japonaise, l’idée d’organiser un nouveau tribunal Russel pour juger des crimes du nucléaire civil. Le but est toujours le même : dénoncer sous une forme juridique, et pas seulement moral ou politique, des actes jugés répréhensibles : il s’agit certes de sentences sans effets juridiques immédiats mais dont le but est de mettre le droit en scène au nom d’une certaine efficacité du discours juridique (concepts et mécanismes) entendus comme médiation nécessaire du politique. Ce type de coup peut être parfois mal porté : ainsi lorsque vingt lauréats du prix Nobel intentent, sous l’égide de l’ONU, un procès à l’Humanité pour dégradation de l’environnement…On peut se demander en effet si c’est l’Humanité qui est globalement responsable, ou plus exactement si cette mise en avant d’une responsabilité anthropique indifférenciée ne sert pas à masquer la responsabilité des pays riches, c'est-à-dire in fine du capitalisme productiviste. La Banque mondiale estime que les pays pauvres supporteront 80 % des effets négatifs du réchauffement climatique alors qu’ils ne sont à l’origine que de 24 % des émissions des GES Les émissions de GES des Etats membres du G8 n’ont globalement pas cessé d’augmenter entre 1990 et 2004 (+ 28 % au Canada, + 16 % aux Etats-Unis, + 6,5 % au Japon, - 0,6 % en Europe grâce à une délocalisation des industries les plus émettrices de GES…Seule la Russie a réduit massivement ses émissions (- 32 %) mais en raison de l’effondrement de l’URSS. Les notions et les mécanismes juridiques ne sont jamais neutres politiquement (socialement), c’est pourquoi, il y a une véritable lutte au couteau entre plusieurs conceptions juridiques…Or, les gauches françaises sous-estiment trop les enjeux dans ce domaine et apparaissent en retard par rapport aux propositions de certains pays du Sud en matière notamment de justice écologique. Un premier conflit oppose ceux qui veulent laisser à l’ONU (notamment à sa Commission) la responsabilité de conduire la lutte contre les dérèglements climatiques et ceux qui entendent la confier aux grandes institutions du capitalisme financier international comme le G8 ou le G20. L’ONU, parce qu’elle est une organisation plus démocratique, entend mieux certaines revendications des pays pauvres même si son idéologie reste foncièrement capitaliste. Ainsi dès son traité fondateur, la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (CCNUCC), en charge depuis le Sommet de la Terre de Rio de 1992 des négociations sur le climat, admet l’idée d’une « responsabilité commune mais différenciée » c'est-à-dire que reconnaissant la responsabilité historique des pays industrialisés, principaux pollueurs et émetteurs de gaz à effets de serre, elle considère que les efforts en matière de lutte contre le dérèglement climatique doivent reposer principalement sur les pays riches. C’est pourquoi le premier cycle de négociations de la CCNUCC, conclu en 1997 par la signature du protocole de Kyoto, fixait des normes contraignantes pour ces seuls pays et ceci seulement jusqu’en 2012, dans l’espoir que les Etats-Unis et le Canada ratifieraient d’ici là (le protocole de Kyoto ne fut en fait appliqué que depuis 2005 c'est-à-dire lorsque 55 Etats représentant globalement 55 % des émissions mondiales de GES l’ont ratifié). Les négociations post-Kyoto n’ont cependant pas tournées au bénéfice de la CCNUCC. L’échec du sommet de Copenhague (décembre 2009) et le faux-accord de Cancun (décembre 2010) ont permis aux adversaires de l’institution onusienne d’avancer leurs pions. Le Président Sarkozy a ainsi justifié cet échec par la lourdeur des mécanismes onusiens et expliqué ce qu’il considérait être le meilleur système de gouvernance mondiale : « à terme, le système auquel je rêve (…) c’est un système très simple où nous aurions le FMI en charge de la stabilité financière, monétaire et de la lutte contre les déséquilibres, une organisation mondiale de l’environnement en charge de l’application des règles environnementales, une organisation agricole qui ne soit pas divisée en multiples organisations, une organisation mondiale du commerce et un ordre mondial qui se mettra en place par la biais de la question préjudicielle qui organisera les rapports entre ces entités internationales. » (Conférence de presse du 24 janvier 2011). Ce choix de sacrifier les mécanismes collectifs contraignants au bénéfice d’engagements unilatéraux ne constitue pas uniquement un changement procédural mais une modification de paradigme en matière de lutte contre les dérèglements climatiques. C’est l’idée même d’une « responsabilité partagée mais différenciée » qui est ainsi remise en cause. Les pays pauvres, regroupés au sein de G77, l’ont bien compris, c’est pourquoi ils ont dénoncé ce sabotage de l’ONU (sic) tout en rappelant que les grands émetteurs de GES ne seront pas les premiers à subir les conséquences négatives du réchauffement alors que les pays les moins industrialisés, dont les émissions sont marginales, seront les premiers à les subir avec la montée des eaux, la perte de la biodiversité, les sécheresses, la famine, etc. Depuis Copenhague, les Etats-Unis ont choisi d’imposer de façon plus brutale leur vision, en faisant pression sur les Etats pauvres pour qu’ils votent en leur faveur et en sanctionnant ceux qui votent contre (ainsi la Bolivie et l’Equateur ont perdu une part conséquente de leur aide au développement pour avoir conduit à Kyoto le combat contre les positions étasuniennes). Aussi, un nouveau texte très proche de celui refusé à Kyoto a été imposé à Cancun puis officiellement adopté, malgré l’opposition de la Bolivie, c‘est à dire en violation du principe juridique de l’unanimité qui présidait jusqu’alors aux décisions dans ce domaine. Conséquence : chaque Etat est désormais libre de choisir l’année de référence pour calculer ses engagements en matière de réduction de GES, et ceux qui ne retiendraient pas 1990, comme année de référence, échappent au caractère contraignant de leurs engagements. Il ne s’agit cependant pas seulement d’un jeu de dupes ni même de l’adoption du mécanisme des engagements unilatéraux mais d’un véritable changement de l’esprit même de la lutte contre le dérèglement climatique avec la remise en cause du principe de la responsabilité différenciée, c'est-à-dire l’oubli du passé donc du passif des pays riches. Cette solution est inacceptable puisqu’elle efface la responsabilité particulière des pays du Nord. La justice écologique ne peut pas davantage se réduire à la seule notion de justice climatique, car il y a beaucoup d’autres problèmes que celui du seul réchauffement climatique comme l’érosion de la biodiversité, comme la crise de l’accès à l’eau potable et celle de l’alimentation, etc. L’objectif désormais est de rentabiliser les actions dites « propres » en permettant aux firmes d’obtenir des certificats d’émissions négociables (« droits à polluer ») en échange des projets d’investissement « écologiques » réalisés dans des pays pauvres ou émergents (Chine). Ce mécanisme aboutit à privilégier les projets les plus rentables financièrement et participe à la création d’un véritable marché carbone avec ses bulles financières et ses spéculateurs. Il produit aussi des effets négatifs comme on le voit avec le dispositif de lutte contre la déforestation (REDD) qui aboutit à remplacer les forets primaires par des plantations industrielles d’essence à croissance rapide contribuant ainsi à la destruction des écosystèmes. Les acteurs du nucléaire et certains pays comme la France et les Etats-Unis souhaitent d’ailleurs faire reconnaître le nucléaire comme une industrie « propre » donnant droit à des certificats d’émissions ; les fabricants d’OGM font également pression pour faire reconnaître les « semis directs » (sans labour) comme des MDP (mécanismes de développement propre), ce qui ferait officiellement des OGM des instruments de lutte écologiques et spéculatifs.

 

Les gauches françaises ne seront à la hauteur de ces enjeux juridico-politiques que si elles portent à la fois cette critique et si elles participent à l’élaboration de véritables alternatives. Les conditions d’une autre politique ont été développées notamment par les organisations et mouvements sociaux regroupés au sein de la coalition CJN ! (Climate Justice Now ! ). Elles comprennent une série de propositions comme la reconnaissance de la dette climatique via des transferts financiers ou de technologies des pays industrialisés vers les pays du sud ; l’abandon des politiques extractives (pétrole, charbon, gaz, uranium, gaz de schistes) et néo-extractivistes (monoproductions notamment agricoles) ; le rejet des mécanismes de marché au profit de taxes sur les émissions et de mécanismes de soutien à l’agriculture de proximité. « L’Accord des peuples », issu de la Première Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre Mère organisé à Cochabamba en Bolivie, fédère également une série de propositions : l’exigence que l’ensemble des pays membres de la CCNUCC s’engage sur des objectifs de réduction de leurs émissions de GES sur la base naturellement du principe de la « responsabilité commune mais différenciée », la reconnaissance de la dette écologique des pays industrialisés avec la mise en place d’un fonds d’adaptation au profit des pays pauvres et l’accueil et intégration des réfugiés climatiques. « L’Accord des peuples » demande également que soit adoptée une Déclaration universelle des droits de la Terre Mère comme charte additionnelle à celle des Nations-Unies, il recommande la mise en place d’un Tribunal international pour la justice climatique et environnementale, doté de pouvoirs de sanction permettant de juger les Etats et les industries coupables de pollution. Il prône enfin l’organisation d’un référendum mondial sur la question du changement climatique, par le biais duquel les citoyens de la planète seraient invités à se prononcer sur les principales propositions de l’accord de Cochabamba

 

Les gauches françaises pourraient d’ici 2012 faire campagne notamment sur deux thèmes.

1) Celui de la justice écologique (conception plus large que la seule justice climatique). Cette éco-justice doit être entendue de deux façons. Tout d’abord elle concerne les relations Nord/Sud avec la reconnaissance de notre dette écologique envers les pays les plus pauvres. Ensuite elle concerne les relations entre les riches et les pauvres de chacun de ces pays. Il s’agit donc avec la justice climatique de prôner une option préférentielle pour les pauvres qui renoue d’ailleurs avec l’histoire même de cette notion apparue initialement aux Etats-Unis, au milieu des années 1980 dans le cadre de la lutte contre les inégalités sociales/raciales. La notion de justice écologique est le résultat de nombreuses études réalisées afin d’établir un lien entre la composition éthno-raciale des populations et la proximité des sites dangereux : un rapport de 1987 précise que les trois cinquième des noirs et des hispaniques vivent dans des communautés où se trouvent des sites de déchets non surveillées ; un second rapport de 1992 établit si la couleur de la peau est effectivement le meilleur indicateur de localisations des déchets toxiques, elle explique aussi les différences de traitements mis en œuvre : la pollution dans les quartiers pauvres est toujours considérée comme moins grave ; les sanctions prises sont plus rares et plus faibles et les actions entreprises pour nettoyer les sites moins fortes. Cette notion de justice écologique est donc essentielle en France aussi pour montrer le caractère de classe de l’origine des dommages et de leurs conséquences mais aussi pour inventer des alternatives qui ne pénalisent pas les plus pauvres au nom de l’écologie. Je rêve d’une campagne électorale où l’on ferait l’inventaire des inégalités sociales en matière de qualité de vie, face à la localisation des déchets toxiques et des industries dangereuses. Je rêve d’une campagne qui ne se bornerait pas à dénoncer cette situation immorale mais qui avancerait des mesures concrètes comme la gratuité du bon usage pour réparer ces préjudices de classe.

2) Celui de non-extraction. L’un de ses emblèmes de ce combat est le projet équatorien ITT/Yasuni c'est-à-dire le renoncement à exploiter 850 millions de barils (pétrole situé dans un parc naturel), en échange d’une contribution internationale couvrant 50 % de la manne financière qui aurait été possible. La gauche doit s’engager en faveur de ce projet, mais elle doit aussi affirmer que cette politique de non-extraction nous concerne aussi, puisque la meilleure façon d’être fidèle au projet Yasuni c’est de faire mille projets Yasuni, c'est-à-dire de laisser dans notre sous-sol les ressources rares ou dangereuses comme les gaz de schistes. Ce combat anti-extractiviste n’a de sens que si nous affirmons qu’il ne s’agit surtout pas de remplacer le pétrole par une autre énergie afin de continuer à vivre de la même manière. Ce combat est donc inséparable d’un nouveau modèle de société fondé sur le « buen vivir » (le bien vivre), par opposition au « bien être occidental » entendu comme la société capitaliste. Je rêve d’une campagne où l’on apprendrait à conjuguer le « Bien vivre », la « vie bonne », les « jours heureux » avec le principe de non-extraction des ressources les plus dangereuses. Je rêve d’une campagne où le « bien vivre », la « vie bonne », les « jours heureux » viendrait s’opposer à la notion de « juste-adaptation », ce nouveau maître mot gouvernemental qui vise à adapter la planète aux besoins du toujours plus, aux besoins du productivisme, au moment même où le pouvoir fera adopter le premier plan national français d’adaptation.

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4 septembre 2012

Paul Ariès, politologue, objecteur de croissance amoureux du Bien-Vivre

  • Le Retour du diable, éditions Golias, 1996.
  • La Fin des mangeurs, éditions Desclée de Brouwer, 1997.
  • Les Fils de MacDo, éditions L'Harmattan, 1997.
  • Déni d'enfance, éditions Golias, 1997.
  • La Scientologie, laboratoire du futur ?, éditions Golias, 1998.
  • Petit Manuel Anti-McDo à l'usage des petits et des grands, éditions Golias, 1999, (ISBN 2-911453-54-9).
  • La Scientologie, une secte contre la république, éditions Golias, 1999.
  • José Bové, la révolte d'un paysan, éditions Golias, 2000.
  • Libération animale ou nouveaux terroristes ?, éditions Golias, 2000.
  • Les Sectes à l'assaut de la santé, éditions Golias, 2000.
  • Le Goût, Avec Gong Gang, Desclée de Brower, 2000, (ISBN 2-22004-405-X).
  • Anthroposophie : enquête sur un pouvoir occulte, éditions Golias, 2001, (ISBN 2-914475-19-5)
  • Disneyland, le royaume désenchanté, éditions Golias, 2002.
  • Harcèlement au travail ou nouveau management, éditions Golias, 2002.
  • Putain de ta marque, éditions Golias, 2003.
  • Satanisme et vampirisme, le livre noir, éditions Golias, 2004.
  • Décroissance ou barbarie, éditions Golias, 2005.
  • Misère du sarkozysme, éditions Parangon, 2005.
  • No Conso, manifeste pour une grève générale de la consommation, éditions Golias, 2006.
  • Le Mésusage, essai sur l'hypercapitalisme, éditions Parangon/Vs, 2007.
  • José Bové, un candidat condamné, la décroissance dans la campagne, éditions Golias, 2007.
  • Pour repolitiser l'écologie: le contre-Grenelle de l'environnement, éditions Parangon, 2007
  • La Décroissance : un nouveau projet politique, éditions Golias, 2008
  • (avec Bernadette Costa-Prades) Apprendre à faire le vide : Pour en finir avec le "toujours plus", éditions Milan, 2009
  • Désobéir et grandir - Vers une société de décroissance, éditions Ecosociété, 2009
  • La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance, Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2010
  • (avec Florence Leray) Daniel Cohn-Bendit, l’imposture, éditions Max Milo, 2010
  • L'altergouvernement (Ouvrage collectif), éditions Le Muscadier, 2012, (ISBN 9-791090-68-8)
  • Décroissance ou récession, la décroissance vue de gauche(sous sa direction), Parangon, 2012
  • Le socialisme gourmand, Les empêcheurs de penser en rondLa Découverte, 2012
4 septembre 2012

De Hollandreou à Arnaud Stakanobourg

Notre nouveau Président de la République se veut un Président normal mais sa première normalité est de dire qu’il n’y a pas de solution sans relance économique. Notre grand Ministre du Redressement productif se trouve de ce fait coincé entre la défense des emplois et du pouvoir d’achat et le pacte Merkozy que veut nous imposer « Hollandréou ». J’aimerai souffler quelques idées à mon camarade-Ministre Montebourg qui semble en panne d’imagination ce qui l’oblige à dire des bêtises sur le nucléaire et le traité européen. Arnaud, tu pourrais  devenir, avec un peu de ce volontarisme politique qu’on te connait, le tout premier Ministre de la république de la sortie du productivisme et du consumérisme…Il te suffirait de dire que l’essentiel n’est pas de créer des emplois pour distribuer de l’argent afin de pouvoir acheter de mauvais produits conçus pour ne pas fonctionner longtemps mais de produire de belles choses solides pour ne plus avoir autant besoin de trimer toute sa vie. Arnaud, tu as suffisamment de bagout pour convaincre tes petits camarades du gouvernement écolo-socialiste qu’il ne s’agit plus de vouloir créer des emplois parce qu’ils sont rentables pour le grand capital mais seulement lorsqu’il y a des besoins insatisfaits. Je te promets Arnaud que si on travaille moins (32 heures tout vde suite)…on travaillera tous. Et puis tu sais on pourrait être des chômeurs heureux avec un revenu social garanti… Arnaud, si tu veux commencer à sortir, même rien qu’un peu,  du productivisme, mets toi à l’école du Sud. Ce sont les pays pauvres qui nous font aujourd’hui des cadeaux conceptuels avec des notions comme le Buen Vivir (Bon vivre) à ne pas confondre avec le bien être au sens de la société occidentale, avec  l’anti-extractivisme qui nous dit que ce n’est pas nous, le peuple, qui avait besoin de « toujours plus » d’énergie , mais les industries polluantes qui n’ont que le profit en tête et à la place du cœur. Camarade-Ministre pourquoi n’échanges tu pas tous les grands projets inutiles qu’on nous impose (aéroports, autoroutes, circuits automobiles, exploration des gaz de schistes, stades géants, etc) contre une politique qui aurait à cœur de réparer les produits plutôt que d’en faire des neufs ? Arnaud, si tu veux commencer à sortir, même rien qu’un peu, du consumérisme stupide, pourquoi n’interdis tu pas l’obsolescence programmée, pourquoi n’allonges tu pas les délais légaux de garantie ? Pourquoi ne fixes-tu pas des objectifs de diminution des volumes d’emballages et d’usage des matières premières par branche d’activité ? pourquoi ne rends-tu pas obligatoire aux constructeurs de laisser l’accès libre aux composants, pourquoi ne donnes tu pas la priorité à la réparation avec mise en place de filières spécifiques par catégories de produits, en utilisant l’expertise d’associations existantes, en mettant en place des incitations tarifaires de type consignés, en interdisant les emballages immédiatement jetables, en prenant des mesures pour faciliter la vente en vrac, en remettant des bons d’achat à la hauteur de la valeur de la matière première rapportée lorsque l’usager d’un produit contribuera à son recyclage ? Comment peux-tu accepter que seulement 7 % de la matière première qui a servi à fabriquer un produit se retrouve dans celui-ci ? Comment peux-tu accepter que 99 % des ressources prélevées sur Dame-Nature deviennent des déchets en moins de 42 jours ? Mon bon Arnaud, je te propose de devenir le Père du pouvoir de vivre plutôt que le stakhanoviste du pouvoir d’achat et des emplois coûte que coûte… Tu vas me dire, oui, mais le pouvoir d’achat. Mais bon dieu, Arnaud si ma machine à laver dure vingt ans au lieu de cinq actuellement…tu ne vois pas que tu augmentes sacrément mon pouvoir d’achat tout en me permettant de faire autre chose de ma vie que d’être alternativement un forçat du travail et de la consommation. Qu’est-ce que tu dis Arnaud ? Que tu ne peux pas faire grand choses ? Qu’il y a les lois économiques ? Ecoute Arnaud, je te propose un deal. La gauche en 1981 avait su libérer de nouveaux territoires comme les radios libres ou plus de démocratie pour les salariés dans les entreprises avec les lois Auroux. Je te supplie de quémander au prochain Conseil des Sinistres qu’il libère de nouveaux territoires pour nous permettre d’expérimenter d’autres façons de vivre, pour que nous puissions multiplier les alternatives.  Arnaud, cesse de nous raconter des bobards. Cesse de nous faire croire à une réinsertion possible des millions de naufragés au sein de ce système qui fonctionne à l’exclusion. Arnaud, on ne te demande pas de devenir le Ministre de la désindustrialisation, on te demande juste de cesser de dire des bêtises sur la beauté du nucléaire (énergie d’avenir) et le traité Merkozy.

 

(Texte à paraitre dans le journal Le Ravi)

 

Paul ARIÈS

22 septembre 2013

Gauches et antiproductivisme : les rendez-vous manqués

Gauches et antiproductivisme : les rendez-vous manqués

Extrait du livre collectif 

Je n’ai jamais cru à la thèse du retard en matière d’écologie : la gauche n’est pas productiviste parce qu’elle n’aurait pas encore assez réussi sa mue. Les gauches du 18 et 19 e siècle étaient beaucoup moins productivistes que la gauche du 20e siècle, et même de ce début de 21e siècle. Le productivisme de gauche n’est pas une maladie infantile mais la conséquence de choix politiques. J’ai montré dans La Simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance (in La Découverte) qu’il y a toujours eu deux gauches depuis qu’elles se nomment ainsi. Il y a toujours eu une gauche productiviste, celle qui a foi dans le développement des forces productives, celle qui croit à l’enchainement automatique des modes de production (après le féodalisme, le capitalisme, puis le socialisme et le communisme), celle qui confond progrès humain et progrès technique, celle qui est passée de la perspective de l’abolition de l’Etat à son culte… Cette gauche productiviste a toujours été dominante, dominatrice même, mais elle a aujourd’hui du plomb dans l’aile, car elle ne peut plus promettre le pays de Cocagne à plus de sept milliards d’humains. Elle est discréditée par la double faillite du modèle social-démocrate reconverti en social-libéralisme puis en nouveaux démocrates et du modèle stalinien foncièrement anti-communiste. Mais il y a toujours eu une autre gauche (d’autres gauches serait plus juste) antiproductiviste plongeant ses racines dans les résistances spontanées des milieux populaires à ce qui fut toujours présenté comme un progrès, hier comme aujourd’hui, je pense aux luttes multiséculaires des paysans et des ruraux s’opposant au mouvement des enclosures, je pense aux ouvriers cassant non pas toutes les machines mais celles qui prenaient leur place, je pense au Droit à la paresse de Paul Lafargue, je pense aux courants pré-socialistes, je pense aux socialistes utopistes, je pense au socialisme chrétien, celui du 19e siècle jusqu’aux théologies de la libération. Je pense à Charles Fourier, prophète d’une réconciliation avec la nature, puisqu’une société libérée de l’exploitation en finirait aussi avec la domination de la nature. Je pense à Marx et à son éloge de l’œuvre de Justus von Liebig qu’il qualifie de plus importante que celles de tous les économistes réunis. Il écrit dans le Capital : « L’un des immortels mérites de Liebig est d’avoir développé le côté négatif de l’agriculture moderne, du point de vue des sciences naturelles. » Le grand chimiste allemand est le premier à avoir dénoncé de façon systématique les méthodes de l’agriculture intensive (dégradation des sols, déplacement sur de longues distances, importation du guano du Pérou, utilisation des ossements de toute l’Europe, etc. Liebig permet à Marx de penser le capitalisme comme rupture de l’interaction métabolique entre tous les êtres humains et la Terre, et donc de donner comme objectif la restauration de cette relation métabolique nécessaire qu’il qualifie même de « loi de régulation de la production sociale. » Je pense à Engels et à son amitié intellectuelle pour Carlyle, le dénonciateur de « l’âge industriel ». Je pense aux auteurs socialistes critiques du productivisme durant tout le 19e siècle avec William Morris, Henry Salt, August Bebel, Rosa Luxembourg. Karl Kautsky lui-même fera la critique de l’agriculture intensive en dénonçant l’utilisation des engrais et des pesticides. Rosa Luxembourg s’émouvra de la disparation de certaines espèces et de la pollution. Je pense aux sublimes, ces ouvriers hautement qualifiés du 19e siècle, qui choisissaient de travailler le moins possible et refusaient de s’embaucher le lundi car la saint-lundi avait un grand avantage sur les dimanches c’était que les cabarets étaient ouverts, je pense au mot d’ordre des années soixante dix pour « vivre et travailler au pays ». Walter Benjamin élaborera une critique radicale du concept d’exploitation de la nature. Dès 1928, il dénonce dans son livre Sens Unique l’idée de domination de la nature comme un discours impérialiste, il revisite la technique pour la définir comme maîtresse des relations entre la nature et l’humanité. Il dénonce la cupidité de notre civilisation et parle de dénaturation de la société, de vol des dons de la nature, d’appauvrissement des sols, de ruine des écosystèmes. Il remet en cause l’idée même de progrès en montrant que le développement technique est impulsé par le capitalisme/productivisme. Sa conception de la révolution n’est donc pas celle de la table rase, de l’accélération de l’histoire mais de l’interruption d’une histoire qui conduit à la catastrophe. Benjamin fait même l’éloge des sociétés matriarcales du passé dans laquelle la nature est perçue comme une mère généreuse (nous voisinons ici avec ce que pourrait chercher à exprimer un « pachamamisme à la française »).  Ces autres gauches ont toujours été minoritaires, ridiculisées, condamnées au point qu’elles étaient devenues complètement pessimistes à l’image du courant philosophique marxiste hétérodoxe de l’Ecole de Francfort… Le vrai enjeu n’est donc pas selon moi d’opposer un Marx écolo et un Marx productiviste, puisque Marx est les deux à la fois, mais de comprendre pourquoi les gauches ont toujours choisi majoritairement de prendre le mauvais chemin, celui du productivisme, celui de l’économisme (cette idée que « plus » serait toujours égal à « mieux »). Je n’ignore pas qu’on lutte toujours dans le cadre du système et que la lutte pour un meilleur partage de la valeur ajoutée était le cadre offert par le capitalisme, mais justement les textes de Marx, d’Engels n’ont pas manqué pour dénoncer cette conception de la lutte des classes, pour opposer ce que serait le véritable mouvement réel d’émancipation qui conduit au communisme et le « trade-unionisme » (On peut relire sur ce point Karl Marx, Friedrich Engels, le syndicalisme, tomes 1 et 2, PCM, 1978)… La grande défaite historique des gauches antiproductivistes s’est faite en deux temps. Ce fut d’abord la victoire de la social-démocratie allemande dénoncée vertement par Marx dans sa critique du programme de Gotha, victoire qui fut celle à  la fois de l’étatisme (socialisme étatiste) et de l’économisme (trade-unionisme). Cette victoire du productivisme de gauche tient donc d’abord au positivisme social-démocrate dont la caricature fut Joseph Dietzgen (1828-1888) avec son culte de la technique, avec son mépris de la nature offerte gratuitement à l’humanité (Dietzgen était un ami de Marx qui en fit l’éloge dans son livre Le Capital). On pourrait citer a contrario la thèse de Lankester, autre ami de Marx, qui explique que l’évolution n’est pas nécessairement un progrès mais une dégénérescence, avec une extinction des espèces du fait de l’homme, avec la pollution. Son disciple Tansley sera l’écologiste le plus important de Grande Bretagne au 19e siècle, inventeur du concept d’écosystème, président fondateur de la société britannique d’écologie, socialiste fabianiste… Ses travaux permettront au biologiste marxiste britannique Lancelot Hogben de s’opposer au nom de la notion d’écosystème à la conception holistique du général Jan Smuts en 1926 au moment de la mise en place du régime d’Apartheid en Afrique du Sud.

Ce fut ensuite la victoire du stalinisme, c'est-à-dire la fin des expérimentations socialistes/communistes que l’on peut dater de 1923 au regard de la convergence de tant de travaux vers cette date fatidique (Reich dans le domaine de la sexualité, Kollontaï dans le domaine du féminisme, Bettelheim dans le domaine de l’économie, Pannekoek dans le domaine de la politique/démocratie, Anatole Kopp dans le domaine des expérimentations urbaines, architecturales, artistiques, des modes de vie, John Ballamy Foster dans le domaine de l’écologie et de l’antiproductivisme, etc.). J’ai pu écrire que la gauche productiviste c’est d’abord la gauche stalinienne (in La vie est à nous ! /le sarkophage de janvier 2012) en raison de la victoire de la bureaucratie rouge sur le peuple, en raison de la contre-révolution stalinienne. Je suis convaincu qu’au fondement du productivisme de gauche il  y a la question du pouvoir, il y a la question de la bureaucratie… C’est par peur du peuple et des militants que l’URSS est devenue productiviste, c’est a contrario parce qu’ils ont compris « nativement » que le grand problème de la révolution ce n’est pas la conquête du pouvoir central, ni même son partage, mais d’apprendre à s’en défaire que les milieux libertaires seront historiquement les seuls à résister à la vérole productiviste. La gauche est malade du productivisme parce qu’elle est d’abord malade du pouvoir, du centralisme. L’URSS préstalinienne était au cœur des recherches pionnières sur l’écologie comme l’atteste l’invention en 1925 du concept de Biosphère introduit par Vladimir Vernadsky (1863-1945), le père de la science soviétique, comme l’atteste aussi son écologie des salaires (réduction des inégalités), sa suppression tendancielle de la monnaie (avec un revenu en nature), ses expérimentations en matière de logement, de modes de vie, etc. John Bellamy Foster a donc raison de dire que la relation d’antagonisme entre le capitalisme et l’environnement, qui est au cœur de la crise actuelle, était paradoxalement plus évidente qu’elle ne l’est aujourd’hui pour la majorité des penseurs écologistes » (page 11). J’ajoute même pour ceux de la gauche dominante.

Les gauches antiproductivistes n’ont cependant jamais cessé d’exister : d’abord aux Etats-Unis avec toute une tradition écologique de gauche riche d’auteurs comme Rachel Carson (Le printemps silencieux, 1962) et Barry Commoner, ensuite en Europe de L’Est avec des marxistes en quête d’un socialisme sans croissance. Rudolf Bahro est certes le plus connu avec son ouvrage L’Alternative mais il témoigne de tout un courant en URSS, en Allemagne de l’Est, etc. John Bellamy Foster parle de « trou noir » avec/après le stalinisme : « le stalinisme purgera littéralement le commandement et la communauté scientifique soviétique de ses éléments les plus écologiques –ce qui n’avait rien d’arbitraire, puisque c’est dans ces cercles que se trouvait une part de la résistance à l’accumulation primitive socialiste » (page 25). Boukharine et Vavilov seraient les deux symboles de cette défaite de la pensée antiproductiviste soviétique. Bellamy note que le marxisme de l’Ouest ne résistera pas mieux en devenant un positivisme concevant une histoire humaine isolée de la nature. La seule exception majeure serait le marxisme britannique et notamment Caudwell.

Les gauches au 20e siècle sont donc devenues celle de la plus grosse louche, par opposition à ce qu’aurait pu être une gauche anticapitaliste, antiproductiviste. Cette gauche a su profiter de rapports de force plus favorables (1936, la libération) pour imposer des réformes essentielles mais elle n’a pas su faire, par exemple, de la sécurité sociale un principe voué à se généraliser…. Cette gauche là s’est trop économisée au 20e siècle au double sens du terme : en accordant une trop grande place à l’économie et aux économistes et en refusant toute expérimentation, ce qui la conduira à casser volontairement   le syndicalisme à bases multiples, le mouvement coopératif, le socialisme municipal, censés détourner de la conquête du pouvoir central.   

Je fais le pari d’un renouveau possible d’une gauche antiproductiviste, enfin optimiste. Cette nouvelle gauche n’est certes plus celle de la plus grosse louche mais elle n’est pas davantage celle de la plus petite louche à l’instar de la décroissance de droite, elle est celle de l’invention de nouveaux modes de vie. Cette gauche antiproductiviste du bien vivre reste encore bien fragile. La gauche n’est pas encore majoritairement guérie du productivisme, comme l’attestent le soutien de la CGT aux gaz de schistes ou celui du PCF au nucléaire. Il ne s’agit pourtant pas d’opposer une bonne gauche à une mauvaise gauche dans la mesure où toute la gauche (et probablement la majorité de ses acteurs) est traversée par ce conflit productivisme/ antiproductivisme, passions tristes/passions joyeuses, centralisme politique ou créativité populaire. J’ajouterai qu’il y a souvent plus de différences au sein d’un même parti qu’entre deux militants membres de deux organisations différentes… On ne saurait cacher cependant que le dosage est différent entre les mouvements . Un petit pas a été accompli ces dernières années par toute une partie des gauches, mais la meilleure façon d’avancer vers un éco-socialisme qui ne serait pas que de nom, c’est d’inventer ce que pourrait être un « Buen vivir » à la française, bref de basculer du côté positif de la critique, de reconnaître la primauté des mouvements sociaux dans la révolution (ce qui ne signifie nullement opposer un éco-socialisme par en bas à un socialisme productiviste par en haut). Cette foi dans la naissance d’une nouvelle gauche antiproductiviste enfin optimiste, dans une Objection de croissance amoureuse du Bien vivre est fondée sur une bonne nouvelle : la planète est déjà bien assez riche pour permettre à plus de sept milliards d’humains d’accéder, dès maintenant, au Bien vivre. L’ONU estime qu’il suffirait de mobiliser durant 25 ans 40 milliards de dollars par an pour régler le problème de la faim dans le monde. L’Onu ajoute qu’il suffirait de mobiliser moins de 100 milliards de dollars pendant 25 ans pour régler le problème de la pauvreté dans le monde… Ces 40 ou ces 100 milliards sont bien sûr introuvables mais le budget militaire mondial est de 1400 milliards de dollars, le budget publicitaire de 900 milliards de dollars, le PIC (produit international criminel) de 1000 milliards de dollars soit 10 à 15 % du PIB mondial… à comparer au même pas 1 % donné pour l’aide au développement. Ces 70 milliards de dollars représentent 0,2 % du PIB mondial, soit l’équivalent d’une seule journée de travail à l’échelle mondiale…  On le voit, ce n’est pas un problème de croissance, ce n’est pas un problème de moyens. Cette bonne nouvelle est la condition matérielle nécessaire pour passer des passions tristes aux passions joyeuses mais elle ne suffit pas en elle-même. Il faut en finir à gauche avec toute idée de sacrifice, avec toute idée d’ascèse, de restriction, de punition, etc. Nous devons laisser cela à la droite, à la gauche productiviste et à la décroissance bigote. Qui dit sacrifice dit en effet nécessairement appareil (idéologique et répressif) pour gérer ce sacrifice. L’église a promis le paradis céleste mais on a connu l’Inquisition, le fondamentalisme, l’intégrisme et même aujourd’hui la décroissance bigote. Le stalinisme a promis le paradis terrestre pour après-demain matin mais on a connu les générations sacrifiées, le goulag, le capitalisme d’Etat. Je ne crois plus aux lendemains qui chantent car je veux chanter au présent. Je veux chanter au présent car comme le disait Gilles Deleuze seul le désir est révolutionnaire, le grand désir de vie face au capitalisme mortifère… Si le capitalisme est en effet tout ce qui nous tue (OGM et semences stériles en agriculture, casse des cultures populaires, effondrement de la biodiversité) alors l’éco-socialisme, le socialisme gourmand est tout ce qui nous fait vivre. Je l’affirme avec force : l’éco-socialisme ne peut être que celui des passions joyeuses, il ne peut être un nouvel étatisme, une tyrannie des sages. Nous devons saisir aujourd’hui les cadeaux conceptuels/théoriques que nous font les pays appauvris. Je pense à des concepts en construction comme le « Buen vivir » sud-américain, mais aussi à l’anti-extractivisme, au pachamamisme, à la bioconnaissance, etc. Nous vivons l’époque d’un socialisme du buen vivir, d’un socialisme postpétrolier.

 

5 septembre 2012

La décroissance : le parti pris de la vie

Les Objecteurs de croissance ne sont ni des durs-à-jouir ni des pisse-froid.  Nous le sommes d’autant moins que tout notre combat est un réflexe de survie dans un monde  voué à la mort. La décroissance est un sursaut d’auto-subversion face à la pulsion suicidaire de la société. Nous campons du côté de la vie car nous savons que le capitalisme ne peut être arrêté que par du non-capitaliste. On ne changera pas ce monde en revendiquant une part plus grosse du gâteau (valeur ajoutée) même si nous préférons que la création de richesses profite aux plus pauvres. Nous opposons le chaos de la vie aux fantasmes de maitrise absolue qui débouche sur la mort. Nous sommes de plus en plus nombreux à être convaincus qu’on ne changera pas ce monde. Mais rien, vraiment rien, ne nous interdit en revanche d’en construire un autre différent à côté. Il nous faut développer à la fois la résistance au système mais aussi inventer des ilots de décroissance, faire que  des pans de vie soient libérée des fers de l’économisme, sauvée de l’insécurité sociale.  La décroissance est ce choix fondamental de l’exubérance de la vie contre celui de la mort.  Le capitalisme comme tout système productiviste est mortifère.  Il tue tout ce qu’il touche. La nature comme la culture. Il brevète le vivant. Il vénalise l’éducation, la santé, la sexualité. Il préfère les aliments irradiés, la cuisine industrielle dite cuisine d’assemblage, les meubles en bois reconstitué,  l’art déshumanisé, les semences rendues stériles, les spectacles morts plutôt que les spectacles vivants. Sa science même est mortifère. Sa biologie a même oublié ce qui fait la vie (les bactéries).

J’ai longtemps cru que les forces révolutionnaires pourrissaient d’abord par la tête (comme les poissons), par manque d’idées, faute d’avoir des théories à la hauteur des enjeux (effondrement environnemental, économique, social, politique, humain…). Je dois confesser qu’elles pourrissent d’abord par les tripes et par le cœur. On ne passe pas en effet impunément son temps à repousser au lendemain du Grand soir le changement des modes de vie. On s’y épuise. On s’y aigri. On y subit défaite sur défaite. On y perd finalement sa rage (de vivre) et son âme. On ne grandit jamais à faire le dos rond même dans l’espoir de lendemains qui chantent. Ces oppositions fakir, capables de dormir dans leur  tombe dans l’attente du Grand Soir ont même fini par douter de leur propre droit à l’existence, de leur propre chance de l’emporter face à la mort. Choisir  la décroissance implique donc de se battre pour la vie, pour le grand désir de vie. Cette formule n’a rien d’une facilité. Elle exige beaucoup de nous, davantage que d’autres combats. Elle laboure  de nouveaux champs. Elle exige que nous acceptions de faire sécession d’avec  ce monde. Elle suppose que nous admettions avoir besoin d’une cure de dissidence pour éprouver la vraie vie. Cette cure de dissidence sera faite de camps retranchés mais aussi de guerres éclairs pour conquérir de nouvelles positions, pour inventer d’autres partages, d’autres sources de joie. Je rêve d’une décroissance qui expérimenterait sans aucune retenue de nouveaux modes de vie. J’ai foi dans la capacité contagieuse de nos idées. C’est pourquoi je suis foncièrement optimiste. C’est pourquoi je peux battre la campagne pour porter nos idées, pour les féconder avec vous tous. J’ai encore plus foi dans la capacité contagieuse de nos actions, dans la puissance de notre créativité. Avant même l’insurrection des consciences, il nous faut prôner l’insurrection des existences. Première urgence donc : entendre qu’un autre monde a déjà fait sécession. Je dis bien à déjà fait sécession. Ne soyons pas comme les tenants du système, de droite comme de gauche, qui pratiquent une politique hors-sol, qui ne voient plus tout ce qui se vit et s’invente au quotidien. La sécession a déjà eut lieu pour des dizaines, des milliers, des centaines de milliers, de personnes. Nous sommes déjà des millions à vivre autrement un peu, beaucoup, passionnément ou à la folie. Nous sommes déjà  des millions non seulement à ne pas aimer ce monde voué au « toujours plus » mais à le déserter, à le fuir moralement et physiquement.  Je peux l’assurer pour multiplier les rencontres : les voyages au sein des alternatives, des Utopies concrètes sont riches en couleurs. Cette insurrection de la vie vient de tout côté : elle vient des jeunes déclassés, de cette génération des Bac + 5 à 1000 euros qui ne veut plus perdre sa vie à croire au mythe du pays de Cocagne, elle vient de l’inventivité de la langue pour dire nos espoirs (« décroissance », « objection de croissance », « rêve général », «  villes lentes » ou « ville en transition », « sloow food »), elle vient des micro-initiatives, par exemple en matière de micro-crédits solidaires (les cigales), elle vient de ce supplément de vie que donne le fait d’aider les autres (secours populaire, Emmaus, ATD quart-monde), elle vient du plaisir simple d’avoir plus de temps à soi (manifeste des chômeurs heureux, éditions du chien rouge, 2007), elle vient des mille et une façons de se réapproprier son espace de vie, ses cultures autochtones, ses produits, ses paysages (Bernard Farinelli, l’avenir est à la campagne, Sang de la terre, 2009), elle vient de l’importance des identifications collectives pour ceux qui n’appartiennent pas à la Jet-Set (hier cultures de métiers, cultures de classes, aujourd’hui cultures de quartiers dont la bonne société hors sol se moque un peu trop facilement), etc. Cette insurrection de la vie vient aussi des scientifiques qui redécouvrent aujourd’hui l’importance de la coopération dans la nature (réédition de l’œuvre de Pierre Kropotkine) ou dans l’entreprise (Norbert Alter, Donner et prendre, la coopération en entreprise, éditions La Découverte), d’autres savants attirent notre attention sur la gratuité du beau au sein des espèces vivantes (Pourquoi les oiseaux chantent-ils ? Pourquoi le paon se pavane-t-il ? Pourquoi le lion ou le tigre ont-ils une livrée aussi somptueuse, Jacques Dewite, la manifestation de soi, La Découverte, 2010) ? Cette insurrection de la vie vient aussi de ceux qui sont tout en bas dans la société, car comme le rappelait une travailleuse sociale belge, lors d’une conférence récente à Namur, organisée pour les travailleurs sociaux sur le thème « que peut la décroissance face à la pauvreté… »,  dans ce monde du toujours plus,  il y a en effet toujours plus de personnes qui ont de moins en moins, mais ces personnes espèrent, aiment, luttent, s’organisent pour retrouver un sens à leur vie, pour vivre en dehors de l’injonction de la réussite économique, pour être simplement heureuses. Oui, cette travailleuse sociale avait raison de dire qu’on peut être heureux avec moins, pour peu qu’on ait assez. Tous les témoignages disent la même chose : ces pauvres, ces gens de peu, ces marginaux ne font pas seulement de nécessité vertu, ils ne vivent pas uniquement dans la survie économique (comme aurait dit Bourdieu), Ils (re)découvrent, ils inventent, ils partagent du « positif » parfois sans le savoir, parfois en le disant et ils expliquent  alors que cette vie est bien plus importante que le manque matériel.  Tous disent l’importance de la sphère privée : la famille, les amis, les copains. Tous disent l’importance du quartier : le bureau de poste, le café, la boulangerie, la place publique, la sortie de l’école. Tous disent l’importance du discours, de la table, des jeux (cartes ou boules). Je pense à ces femmes d’une banlieue populaire vivant dans la plus grande misère économique, ne pouvant même plus acheter le minimum pour vivre (l’alimentation, les produits d’entretien). Ces femmes (pas différentes au départ de millions d’autres femmes)  ont commencé pourtant par mutualiser leurs achats (leur baril de lessive, leur lot de paquets de pâtes), elles ont ainsi redécouvert le plaisir de se rencontrer, de dialoguer, de cuisiner, de s’inviter mutuellement. Elles ont ensuite démarché leur municipalité pour obtenir un morceau de terrain (pour cultiver un potager). Elles ont enfin créé une association pour venir en aide aux autres, à celles qui sont encore plus bas.

On me dira que tout cela s’invente dans le désordre, que tout cela ne fait pas une masse critique. C’est vrai, mais j’assume totalement ce désordre de la créativité, ce foisonnement d’initiatives sans lien,  car c’est de ce désordre de la créativité que pourra émerger progressivement un monde neuf. Nous n’avons pas  de plan planifié pour changer la vie car nous savons que ce qui compte vraiment, ce qui est aujourd’hui le plus subversif c’est de participer immédiatement à cette abondance de vie. Je refuse donc ce petit jeu sinistre des médias dominants qui consiste à vouloir nous faire répondre aux questions de nos adversaires c'est-à-dire à  raisonner avec eux, comme eux, contre eux mais dans le cadre de leur système de pensée, car faire de la politique autrement ce n’est pas d’abord répondre autrement aux mêmes questions mais inventer d’autres questions, dire que leur questions en sont tout simplement pas les nôtres. Non, nous ne considérons pas le fait de chiffrer nos propositions (sic) comme la chose la plus urgente (d’autres le font très bien notamment concernant les conséquences du partage du gâteau..) : le peuple de Paris a-t-il chiffré les conséquences économiques de la prise de la Bastille ?  Je choisis comme des millions d’autres le bricolage de la vie contre leur froide raison calculatrice. Qui pourrait d’ailleurs savoir à quoi ressemblera ce monde-ci d’ici quelques décennies ?  L’astronome Royal Sir Martin Rees donne une chance sur deux à l’humanité de survivre au 21e siècle. Sir James Lovelock envisage une survie pour quelques centaines de millions d’humains. On peut toujours discuter sur la précision ou l’utilité de ces prédictions mais ce dont je suis certain, c’est que nous sommes de plus en plus nombreux à choisir de vivre autrement, à choisir de vivre en marge du système, à choisir  d’être du côté de la vraie vie. Des millions de personnes ont choisi de vivre de l’économie solidaire et non plus de l’économie marchande, des millions d’autres inventent des formes de vie qui échappent à l’économi(sm)e.  On me demande parfois ce que c’est que d’être décroissant. Ma réponse est simple : c’est être comme le dit Raoul Vaneigem (Nous qui désirons sans fin, Folio, 1998)  du côté de ce qui permet la réalisation de la vie, du côté de ce qui privilégie la valeur d’usage des autres et de soi-même. Ma décroissance est donc simple : c’est cette volonté tenace d’organiser le parti pris de la vie, c’est refuser la dépréciation de la terre mais aussi celle subjective de nos existences. La décroissance est le projet d’une humanité en chair et en os, un projet ouvert aux affects qui composent les individualités, un projet qui accepte nos contradictions et notre part nécessaire d’ombre. La décroissance n’a rien de sacrificielle ni de moralisatrice. Laissons au productivisme le soin d’être une machine à enfanter du manque-à-jouir (en multipliant sans fin les envies et les faux besoins). Lénine disait que le socialisme c’était les soviets plus l’électricité. La décroissance serait-elle la relocalisation, le ralentissement, le partage, le choix d’une vie simple contre le mythe de l’abondance ? Faudrait-il y ajouter  la coopération, l’économie solidaire, le logiciel libre, les monnaies fondantes, la réduction du temps de travail, la joie de vivre, bref tout ce qui peut permettre de vivre mieux avec moins ? La décroissance c’est en effet un peu tout cela, mais c’est aussi plus encore car il ne faudrait pas, par exemple, que nos monnaies locales fondantes finissent par être acceptées chez McDo, il ne faudrait pas que le commerce local devienne celui d’un distributeur franchisé de grande marque, que la réduction du temps de travail aboutisse à renforcer les loisirs postés devant la TV…La décroissance ne se fera pas sans un surcroit de vie, de bonne vie, de vraie vie. Vous me direz que tout cela à un petit air de liste à la Jacques Prévert, un petit goût de bricolage amateur ? Oui, la décroissance c’est l’éloge du bricolage tout comme elle est l’éloge de la lenteur, de la relocalisation, de la coopération, de la simplicité volontaire, de la dé-croyance, du partage, etc. C’est l’éloge du bricolage car le bricolage est affaire d’amateurs pas de spécialistes, parce que le bricolage c’est toujours  la jonction de l’intellect et du manuel, c’est l’esquisse d’un travail sans division du travail,  c'est le droit à la créativité, à l’expérimentation, à l’échec, au partage…C’est l’éloge du bricolage car dans ce domaine chacun amène sa part de vérité, son savoir-faire, sa priorité. Qui pourrait prétendre savoir par quoi consommer dans le but de consommer moins ?  Qui peut croire qu’il existerait une recette unique pour aller vers moins de biens et plus de liens ? Ici, on expérimente la relocalisation en créant comme à Villeneuve de Berg une monnaie locale et fondante, ailleurs, on relocalise par les AMAP, par un jardin partagé, par une coopérative de production ;  là, on créé des clubs d’épargne solidaire en constituant des « cigales », partout en France le mouvement coopératif reprend son envol, avec  le retour des coopératives de production de distribution, de consommation mais aussi l’invention d’autres types de coopératives (d’habitat pour personnes âgées, scolaires pour développer d’autres pédagogies, de réparation de deux-roues).  Quelle fut ma joie récemment à Besançon de croiser le chemin de Lip et de Charles Piaget !  Quel bonheur d’entendre presque 500 personnes vouloir (re)féconder la vie avec cette mémoire ! Je savoure que ce bricolage se développe aussi autant dans le domaine de l’alimentation… partout on se réapproprie des pans entiers de notre agriculture et de notre table avec une alimentation relocalisée, moins carnée, moins gourmande en eau, resaisonnalisée, assurant la bio-diversité…Que vivent les AMAP, les BioCoop, les jardins partagés, que vivent aussi toutes les actions de désobéissance (semis désobéissants organisés par des municipalités comme Grigny, semences paysannes et possibilité de trouver des semences non stabilisées, désobéissance de tant de chefs dans la restauration sociale qui continuent à utiliser des œufs frais par exemple)…que vivent toutes ces initiatives car elles sont du côté de la vie, contre ce que tue notre alimentation. La décroissance aime rappeler avec Action-Consommation que la vraie bio-diversité se cultive au quotidien en plein champs plutôt que d’être conservée dans les frigos des grands labos semenciers.  La vraie vie est d’être du côté de la désobéissance car il y a toujours  de la joie dans le fait de désobéir à des règles absurdes, à des règlements qui tuent les services publics et les biens communs.  Bravo aux enseignants désobéissants qui refusent d’appliquer des programmes néfastes aux enfants. Bravo aux postiers désobéissants qui ne veulent pas devenir des commerciaux de la poste. Bravo aux agents EDF désobéissants qui remettent le courant à ceux qui ne peuvent plus payer. Bravo aux villes qui prennent la décision de réintroduire des fontaines d’eau gratuite, qui optent pour un mobilier urbain convivial, qui pratiquent le droit à la nuit en éteignant l’éclairage public, qui interdisent les animations commerciales sonores, qui créent des services funéraires gratuits… Une autre urgence est de faire connaitre ces expériences individuelles et collectives, de constituer des répertoires de vie dans lesquels puiser des idées  afin de les faire essaimer. Nous sommes des adeptes du bricolage car si nous sommes amoureux des belles choses de la vie nous savons qu’il ne s’agit pas d’en appeler aux professionnels des belles choses mais de nous créer nous-mêmes d’une belle manière. La décroissance c’est l’amour de la poésie mais plus encore d’une vie poétique. Nous ne croyons pas aux lois déterministes qui feraient de la décroissance un avenir certain. Oui, nous souhaitons que fleurissent mille initiatives car nous savons qu’après le capitalisme peut succéder l’hypercapitalisme et après le productivisme encore plus de productivisme. Ce n’est pas être idéaliste que de croire à la puissance de nos idées (comme nous le reprochent des camarades marxistes après la publication de notre dernier Décroissance), c’est être tout simplement du côte des forces de vie, c’est être du côté des forces de la joie. C’est saper  la supposée compétence des experts, c’est dire merde aux déterminismes historiques, c’est le choix de redevenir les artisans de notre vie, c’est enfin  marier partout le nécessaire et le futile.

Extrait d'une conférence

 

2 septembre 2012

2e Forum national de la désobéissance



Traité Merkozy, dettes immondes : Nous désobéirons aussi sous la gauche !

Le samedi 29 septembre se tiendra à Grigny (Rhône) le 2e forum national de la désobéissance citoyenne
co-organisé par le journal d'analyse politique le Sarkophage/La vie est à Nous ! et la ville de Grigny (Rhône).
Nous étions plus de 600 citoyennes et citoyens l'an dernier pour faire converger toutes les formes de désobéissance :
individuelle, collective, professionnelle et institutionnelle avec les villes désobéissantes.
Ce deuxième Forum national de la désobéissance ouvert à TOUTES et à TOUS se tiendra bien sûr dans un contexte politique particulier : 
celui de l'arrivée d'un gouvernement écolo-socialiste au pouvoir, celui d'une austérité masquée imposée au peuple. 
Nous disons donc avec force : nous avons désobéi sous la droite...nous désobéirons aussi sous la gauche. 
Nous ne voulons ni d'Hollandréou ni de la relance du nucléaire et des gaz de schiste !
Trois thèmes mobiliseront particulièrement cette année les participants du Forum de la désobéissance .
Désobéir à la dette en organisant l'audit des dettes publiques en partenariat avec le CADTM.
Désobéir au traité Merkozy en exigent un référendum d'initiative citoyenne en partenariat avec ATTAC
Former les citoyens mais aussi les élus à la désobéissance en partenariat avec le CIDEFE.
Nous désobéirons à la fois pour dire Non mais aussi pour dire Oui.
La gauche avait su en 1981 libérer de nouveaux territoires (radios libres, lois Auroux, etc).
Nous devons aujourd'hui arracher du pouvoir qu'il libère de nouveaux territoires
pour faciliter les expérimentations, pour donner les moyens de multiplier les alternatives.
Ce deuxième forrum national de la désobéissance sera l'occasion pour la ville de Grigny
de marquer sa solidarité concrète avec l'association Kokopelli qui conserve une collection unique 
de plus de 2 200 variétés de plantes potagères, céréalières, médicinales, condimentaires, ornementales ...
et qui a été condamnée par le Tribunal de Grande Instance de Nancy et la Cour de Justice de l'Union Européenne, 
pour concurrence déloyale. Le 29 septembre la Ville de Grigny se fera receleuse en achetant des graines interdites à Kokopelli. 
Elle les distribuera à la population et aux participants du Forum national de la Désobéissance citoyenne.
Désobéir c'est aussi changer nos façons de faire de la politique, de concevoir la vie, c'est
tout faire pour passer des passions tristes aux passions joyeuses, c'est pourquoi le
samedi soir se tiendra un Grand banquet désobéissant avec spectacle populaire,
c'est pourquoi les participeront du Forum seront aussi conviés le dimanche 30 septembre à faire du tourisme désobéissant.
Programme détaillé sur les sites du journal La Vie est à Nous/le Sarkophage et de la mairie de Grigny (Rhône),
c'est pourquoi le Sarkophage qui existe depuis le 14 juillet 2007 deviendra à cette occasion La vie est à Nous !
Tous à Grigny les 29 et 30 septembre pour le Forum national de la désobéissance citoyenne !




Organisation pratique
le samedi 29 septembre 2012 à Grigny (Rhône)
2e forum national de la désobéissance...
Dettes immondes/traité Merkozy : On désobéira aussi sous la gauche !

Entrée libre dès 8 heures 30 avec petit-déjeuner gourmand

Village associatif.

Pour obtenir un stand contacter :  Paul Ariès ou la mairie de Grigny.

Lieu : 
Gymnase Colas - rue de la République 
69520 Grigny 

Transports en commun depuis Lyon



Ouverture croisée : 
René Balme, Maire de Grigny, Conseiller communautaire 
Paul Ariès, directeur de la rédaction La vie est à nous/le Sarkophage


Atelier 1 : désobéir à la dette avec le CADTM :
1) Nicolas Sersiron : dette et extractivisme 
2) Renaud Vivier : Les moyens juridiques internationaux
2) Désiré Prunier  : "conférence gesticulée"
3) Claude Quemar : campagne internationale ICAN des audits européens

Pause gourmande

débat avec/dans la salle


repas midi (à réserver à l'avance) ou buvette avec repas froid

14 heures :
Atelier 2 : former les élus et les citoyens à la désobéissance avec le CIDEFE 
1) Hélène Franco, magistrate, syndicat de la magistrature

2) Jean-Louis Péru, avocat, cabinet Gaia 

3) Yves Remy, Lysiane Alezard, responsables du CIDEFE
et des témoignages d'élus

Débat dans/avec la salle

Pause gourmande

 

Atelier 2 : désobéir à l'UE : pour un référendum sur le traité Merkozy !
1) Pierre Khalfa, co-Président de la Fondation Copernic et Thomas Coutrot co-Président ATTAC-France
2) Corinne Morel-Darleux (PG) et Aurélien Bernier
Débat avec/dans la salle


conclusions : René Balme et Paul Ariès
animation du Forum : 
Simon et Camille Lecomte (équipe de La vie est à nous/le Sarkophage) 

Pause gourmande

Le soir
Banquet désobéissant (180 places avec repas, 180 places assises sans repas)

avec Conférence courte de Paul Ariès sur l'histoire de l'alimentation...vers un socialisme gourmand   
avec Spectacle Cabaret avec le groupe Méli-Mélodies Chante


Possibilité de camping sur place


Contacts réservations : Mairie de Grigny – Cabinet du maire – tél.  04 72 49 52 34 et courriel : cabinetdumaire@mairie-grigny69.fr

22 septembre 2013

Ecologie et chrétienté

Ecologie et chrétienté, théologies de la libération ou retour des droites cathos ?

Christian Terras, directeur de Golias

Paul Ariès, directeur du sarkophage, rédacteur en chef de la revue les Z’indigné €s

Texte paru dans le trimestriel les Z'indigné(e)s 

 

 

 

Nous lançons un appel solennel aux chrétiens et aux athées contre la menace que fait peser la droite chrétienne contre l’écologie politique et les milieux de la décroissance. Cette opération a plusieurs visages dont celui des « Chrétiens Indignés » (sic) dont le nom fait écho à l’appel à l’indignation lancée par les milieux traditionnalistes dans le domaine des arts. On retrouve comme principal pivot de cette opération Patrice de Plunkett, ex-rédacteur en chef du Figaro-magasine reconverti dans une posture « ni droite ni gauche » mais toujours « papiste ». Lui sont associés des personnages comme Vincent Cheynet (rédacteur en chef de la Décroissance) ou Jacques de Guillebon (rédacteur en chef du bulletin traditionnaliste la Nef). Nous nous élevons en tant que Chrétiens et qu’athée contre ce mauvais coup porté à l’écologie. Nous ne pouvons laisser entendre que l’effondrement environnemental serait la conséquence du matérialisme ou que la solution serait la mal-nommée doctrine sociale de l’église, bras armé du Vatican pour combattre les socialismes au nom d’un libéralisme régulé, ceci depuis 1891. Cette confusion est non seulement stupide mais intéressée. Elle est stupide car elle oublie que le capitalisme est l’enfant de la chrétienté. Les travaux de Colin Campbell après ceux de Max Weber permettent pourtant de comprendre en quoi le processus de formation de la société productiviste trouve son origine au XVIIe siècle avec l’apparition du consommateur aux côtés de l’entrepreneur. Alors que le productivisme relève de la branche calviniste rigoriste, le consumérisme dérive de la branche piétiste sentimentaliste. Cette confusion est intéressée car elle vise à faire de la question écologique un nouveau terrain d’évangélisation du peuple. La question n’oppose pas pourtant matérialisme et spiritualité mais plusieurs matérialismes entre eux comme diverses spiritualités entre elles : il existe ainsi deux manières de croiser la religion chrétienne et l’écologie politique soit en allant du côté des « théologies de la libération » et donc du « Buen vivir » socialiste, soit en retournant à une conception rigoriste, intégraliste, fondamentaliste, bref cléricale de la religion. On débouche, dans le premier cas, sur l’option préférentielle pour les pauvres et une alliance avec les gauches et, dans l’autre cas, sur l’orthodoxie vaticane et les droites chrétiennes. Ce n’est pas un hasard si l’Amérique du Sud qui a été le berceau des théologies de la libération (20e siècle) est aussi celui de ce socialisme du Buen Vivir (21e siècle). A défaut d’épouser les théologiens de la libération engagés dans les mouvements d’émancipation comme Léonardo Boff, Frei Betto, Hugo Assmann, D Helder Camara, cette « droite catho », objectrice de croissance, finira par ressembler aux dames patronnesses du XIXe siècle qui enseignaient au bon peuple comment se passer de tout ce qu’il lui manquait (sic).Nous, militants chrétiens ou athées, sommes donc du côté des théologies de la libération lorsqu’elles soutiennent que le rejet du capitalisme n’est pas seulement celui du libéralisme dérégulé, mais celui d’un système de classe injuste, celui d’un « péché structurel » ; Nous, militants chrétiens ou athées, sommes du côté des théologies de la libération lorsqu’elles dotent l’écologie d’un contenu de classe, lorsqu’elles affirment une « option préférentielle pour les pauvres » qui n’est pas qu’une façon d’aimer ou d’aimer les pauvres mais de lutter avec eux, lorsqu’elles prônent la solidarité avec les luttes d’auto-émancipation des peuples ; nous, militants chrétiens et athées, sommes du côté des théologies de la libération pour dire que l’ennemi ce n’est pas l’athéisme mais l’idolâtrie (la Richesse, l’Identité nationale, la mystique de l’Etat, l’essentialisme sexuel, la défense de « la civilisation chrétienne occidentale») ; nous, militants Chrétiens et athées, sommes du côté des théologies de la libération pour affirmer le primat de l’élément anthropologique sur l’élément ecclésiologique, de l’élément critique sur l’élément dogmatique, ; du social sur la personne ; nous, militants chrétiens et athées,  sommes du côté des théologies de la libération pour dire que l’idée du socialisme ne peut pas plus être jugée par les pratiques du « socialisme réel » que le christianisme ne saurait s’identifier avec la Sainte Inquisition ; nous, militants chrétiens et athées, sommes du côté des théologies de la libération pour dénoncer le lien entre le style de pouvoir impérial dans l’église, l’autorité hiérarchique, la tradition d’intolérance et de dogmatisme, le mythe de l’infaillibilité pontificale et les schémas de pensée et d’action qui conduisent à détruire l’humanité et la planète ; nous, militants chrétiens et athées sommes du côté des théologies de la libération pour dire que le paradigme oppression/libération s’applique autant aux classes dominées qu’à la Terre, nous sommes du côté des théologies de la libération pour dire qu’une totale séparation de l’église et de l’Etat si elle suppose qu’il n’y ait pas de parti chrétien signifie également qu’il n’y ait pas de mouvements sociaux chrétiens fussent-ils dans le domaine écologique car le pic du pétrole, la crise de la biodiversité sont les mêmes pour tous, Nous, militants chrétiens et athées, sommes du côté des théologies de la libération pour dire notre refus du retour au catholicisme politique (sous couvert d’un dangereux et hypocrite « ni droite ni gauche ») et pour dire notre refus de tout message qui, sous prétexte de dénoncer l’ultra libéralisme et le socialisme (« le socialisme est un ennemi, le libéralisme aussi » site France Jeunesse Civitas) entendrait imposer un modèle conforme aux lois de Dieu… Nous mettons en garde le peuple chrétien comme nous mettons en garde les mouvements sociaux qui se laissent abuser par les faux-semblants. Car comme le dit l’abbé Guillaume de Tanoüarn (Fraternité Saint Pie X) : « l’antilibéralisme, c’est aussi un thème très ancien de ce que l’on appellera « la droite chrétienne » la plus intransigeante. ». Qu’on ne compte donc pas sur nous pour rejeter la liberté morale, philosophique et religieuse, que l’on ne compte pas sur nous pour faire du combat contre le culte de la croissance et l’illimitisme, une nouvelle « guerre sainte » contre l’athéisme et le matérialisme philosophique, que l’on ne compte pas sur nous pour banaliser les droites chrétiennes sous prétexte d’Union sacrée pour sauver la planète et l’humanité. Nous, militants chrétiens et athées, nous affirmons que les seules lois qui comptent pour la citée sont les lois laïques faites par les hommes en conscience.

n, 73, hiver 2006.

2 août 2014

Satanisme et vampyrisme, recension ouvrage par UNADFI

Satanisme et vampyrisme

ARIES Paul, Editions Golias, 2004

Ouvrage qui est le fruit d’une enquête de plus de douze ans dont six dans le cadre d’une convention conclue avec le Ministère des Affaires sociales. Il porte à la connaissance du grand public des informations disponibles depuis 1994 « au sein de l’appareil d’Etat » puisqu’à cette époque, Paul Ariès était l’auteur d’un rapport de mission sur le satanisme. Jusqu’à la parution du présent ouvrage, il avait choisi de taire certaines informations pour préserver des enquêtes en cours.
Le satanisme qui séduit les jeunes et qui inquiète les pouvoirs publics est aussi l’héritier de toute une tradition de « satanisme symbolique » qui vise à « choquer pour faire tomber les masques » de la société. Il prend de nouveaux visages en flirtant avec le « vampirisme ou certaines sexualités marginales ». Non seulement il cohabite avec des pensées « extrémistes religieuses ou politiques » mais il est désormais passé du domaine religieux au domaine politique. Paul Ariès a enquêté dans cet « univers d’ombres » où la manipulation côtoie les rumeurs.
Paul Ariès a essayé d’en comprendre « l’essentiel ». Il en conclut que les diverses expressions du satanisme moderne « tendent à s’unifier comme si le satanisme devait, lui aussi se mondialiser et se globaliser ». Internet y joue un rôle de premier plan et l’on constate que ce courant n’est plus l’apanage du monde occidental mais touche maintenant les mondes musulman et asiatique !
L’auteur se penche sur le phénomène des jeunes qui se disent satanistes et qui, dans leur ensemble, sont « tout sauf des satanistes ». Ils se tournent vers ce courant à défaut d’autre perspective. Paul Ariès y voit là une « philosophie du désespoir » et un nihilisme du pauvre » ! Le danger vient que la société accepte qu’une partie de ses jeunes s’endoctrine ainsi. Les « vraies sectes » n’ont plus qu’à les cueillir ensuite ! L’auteur déplore enfin que les enseignants ne disposent pas d’éléments qui leur permettent de repérer les jeunes en danger. Il appelle les pouvoirs publics à réagir… rapidement et d’autant plus qu’il existe une véritable stratégie métaculturelle d’infiltration en direction de la jeunesse de la part de certains mouvements sataniques.
L’auteur analyse sa culture, portée par un commerce florissant, un environnement qui utilise fréquemment des thèmes pseudo-sataniques et des pratiques particulières des plus « anodines » (tatouages, piercings…) aux plus extrêmes (jeux vidéos hyper-violents, jeux de rôle…). Il développe tout l’aspect de la musique satanique, notamment du rock, et révèle qu’Aleister Crowley, gourou de la secte de l’Ordre du Temple d’Orient a été « lancé » dans les milieux du rock anglais par des groupes et des chanteurs tels que les Beatles, les Rolling Stones, David Bowie et Sting !! Il s’attarde sur le (presque) mythe de l’américain Marilyn Manson, personnage qui se livre à toutes les transgressions ainsi que sur le rock satano-viking norvégien qui plonge dans le néo-nazisme.
« Métastase d’une société malade », le satanisme méritait bien cette étude approfondie. Mine d’informations, de révélations, elle développe tous les aspects de ce courant, fait le tour de tous les personnages qui lui sont liés et décrit plusieurs dizaines de sectes.
Voilà qui en fait un véritable ouvrage de référence.

28 février 2014

Pourquoi Carreidas m’a fasciné ?

texte paru sous une version courte dans Politis décembre 2013 

J’ai longtemps été fasciné par le personnage de Lazlo Carreidas dans Tintin… l’homme-qui-ne-rit-jamais. Je parle bien de cette fascination que provoque le serpent et non pas de celle que produit les héros positifs. Qu’est-ce qui pouvait séduire un gone de 12 ans de culture ouvrière communiste chez ce personnage ni franchement sympathique ni vraiment très méchant… Ce milliardaire apparait dans Vol 714 pour Sidney… Tintin et Haddock qui se rendent à un congrès international d’astronautique après avoir marché sur la lune sont invités par Carreidas dans son jet personnel. Mais des franchement « méchants » ont décidé d’enlever le milliardaire pour s’emparer de sa fortune… J’appris bien plus tard qu’il y avait du Marcel Dassault chez Carreidas, même chapeau, même écharpe, même lunettes. Il construit comme Dassault des avions. Il possède même des compagnies pétrolières et la célèbre marque Sani Cola (allez savoir si mon aversion pour Coca-Cola ne vient pas aussi de là..). On dit aussi que Dassault ne savait pas rire ni même sourire. Il y a aussi du Picsou chez Carreidas : il occupe  comme lui une posture anale en étant assis sur son gros tas (d’or). Mais contrairement au bien nommé Picsou, Carreidas n’est pas un capitaliste monomaniaque du fric… mais avant tout un obsessionnel de son vieux couvre-chef. Carreidas est autant au sens propre qu’au sens figuré l’homme-qui-ne-se-découvre-jamais que celui qui ne rit jamais : éternel enrhumé, refusant de serrer la main par crainte de la maladie, incapable de parler de lui… Carreidas donne raison à Bergson qui écrivait que le rire est le propre de l’homme, car cet homme-qui-ne-rit-jamais est un asocial, un solitaire, un pauvre type. Carreidas n’a donc rien de sympathique : Il est radin (il choisit son avion le plus économique, il commande sa propre boisson mais en contenance familiale..), il est tricheur (il installe une caméra pour espionner le jeu de bataille navale du capitaine Hadock), il est assurément un mauvais patron (ses employés complotent ouvertement contre lui…). Il n’a ni ami ni amour. Il fait davantage figure de dur-à-jouir que d’un « killer ». Je disais qu’il était un pauvre type : Haddock le prend même pour un pauvre et lui fait l’aumône... De quoi donc Carreidas tire-t-il  son pouvoir de fascination ? Son nom déjà est un indice : un carré (et plus encore un carré d’as) est pour les pythagoriciens le symbole de la puissance, de la toute-puissance (puisque mise au carré)…Son absence de rire (ou de sourire) ensuite : Buster Keaton ne rit pas davantage que Carreidas mais ce héros positif est victime de ses propres mauvais coups, il échoue à devenir un champion, un gagnant. Buster Keaton ne rit pas (contrairement à Charlot) car il est sans psychologie… ses gags ne doivent rien à son humanité mais à un simple enchainement de faits conçu avec une précision littéralement géométrique… Carreidas tire son pouvoir de séduction de sa congruence finalement avec certains grands mythes. Carreidas c’est la figure moine-soldat, c’est l’homme ou la femme voué sa tâche, monomaniaque devant l’histoire, c’est celui qui sacrifie quelque chose en lui. Il y a du Birkut chez Carreidas, cet ouvrier de choc de l’homme de marbre de Wajda, il y a du stakhanoviste. Carreidas c’est celui qui est d’un seul morceau, celui qui n’échappe pas sa condition scolaire  (celui qui refuse de regarder les oiseaux par la fenêtre de la classe pendant que la maitresse fait sa leçon, c’est l’anti « gros Pierrot » de Michel Fugain), celui qui n’échappe pas à sa condition prolétaire (au point de battre les normes), celui qui n’oublie jamais la révolution (qui dévore ses enfants tandis qu’on ne peut avoir raison contre le parti). Carreidas fascine car il est à l’image de ce surmoi auquel on voulait alors nous soumettre… L’homme-qui-ne-rit-jamais n’est pas l’antithèse de « L’homme qui rit », ce grand roman philosophique de Victor Hugo… L’homme-qui-rit est aussi une mutilation de l’humanité. Souvenons-nous en au moment où le management moderne ne rêve que de « taylorisation du sourire » ! La vraie antithèse de l’homme-qui-ne-rit-jamais c’est l’homo-ludens, c’est la part d’irrationnel de nos existences. Seul Tournesol peut faire rire Carreidas !

1 septembre 2014

Bas les masques ! D'Hollandréou à Tony Valls

Edito de septembre du mensuel les Z'indigné(e)s

Bas les masques ! d'Hollandréou à Tony Valls

 

Paul Ariès

L’exclusion des Ministres issus de la gauche du PS - après le départ tant attendu des écologistes – constitue politiquement un point de non retour. Le Parti solférinien ne pouvait pratiquer un double langage plus longtemps et il vient de donner raison à ceux qui le qualifient de « deuxième droite ». La duplicité et les mensonges du clan qui dirige le PS en dehors de tout mandat (car le social-libéralisme n’a été entériné ni par un congrès du Parti socialiste ni par le contrat passé entre François Hollande et ses électeurs) est maintenant évidente même pour les médias qui encensent « Tony Valls ». Nous n’avons pour notre part jamais été dupes du positionnement politique ni de Hollande ni de Valls ni même de la majorité des caciques du PS puisque nous nous étions donnés comme objectif avec feu-le sarkophage de décrypter les évolutions idéologiques libérales du PS et de Terra Nova.  C’est pourquoi nous nous étions revendiqués, avant même l’élection de Hollande, d’une opposition antiproductiviste de gauche à sa politique, regrettant l’appel à voter Hollande « sans aucune condition » lancé le soir du premier tour des présidentielles par Jean-Luc Mélenchon, comme nous n’avons cessé de déplorer les accords électoraux locaux du PC avec le PS. Tout cela a été de nature à brouiller le message du Front de gauche mais aussi à entretenir des illusions sur la réalité de Hollande et de sa clique. La scission programmée du PS à l’horizon de son prochain congrès n’est donc pas pour nous déplaire mais ne nous faisons aucune illusion sur l’aptitude des forces politiques de gauche à créer une alternative « rouge et verte ». Nous verrons déjà ce qu’il en sera des accords électoraux des uns et des autres (PC, EELV) avec le PS à l’occasion des élections territoriales… J’entends bien qu’il s’agit non pas de rassembler la gauche mais le peuple mais cela ne se fera pas sur une posture charismatique personnelle. Je regrette que les trois Ministres sortants n’aient pas justement choisi de « bordéliser » l’Université d’été du PS… tout comme Pierre Laurent. Que peut-on espérer finalement de Montebourg, Hamon ou Filippetti ? Stakhanobourg  a bien compris que l’austérité ne conduit à rien de bon mais il n’a toujours pas compris que la relance serait catastrophique, il n’a pas compris qu’on ne peut plus transiger avec les limites de la planète. Cette gauche solférénienne, du moins ce qu’il en reste, n’est pas moins productiviste et croissanciste que la droite solférénienne vendue au Medef. Elle aime autant les gaz de schiste et les Grands projets inutiles imposés !   Nous sommes nous aux Z’indigné€s opposés à toute politique de « rilance », ni rigueur-austérité  ni relance-croissance, fussent-elles dites « de gauche ». Nous sommes convaincus qu’une troisième voie existe et que la seule solution tenable est de satisfaire les besoins sociaux en dehors du mythe de la croissance salvatrice, en inventant d’autres modes de vie populaires. Nous disons donc aux partis de gauche, attention à ne pas sacrifier les petits pas effectués ces dernières années en direction de l’éco-socialisme/éco-communisme/antiproductivisme au profit d’une alliance sans consistance ! Nous sommes pour un élargissement du Front de gauche jusqu’aux militants du PS, d’EELV, du NPA, de Nouvelle Donne, etc et pour sa transformation en un mouvement de masse, ce qui suppose de permettre les adhésions individuelles mais nous ne sommes pas pour sa dilution. Ce nouveau Front de gauche doit être à sa façon, avec son propre jargon éco-socialiste,  objecteur de croissance et amoureux du bien vivre.  Heureusement des signes encourageants se multiplient du côté des mouvements sociaux, en France mais aussi à l’international. C’est pourquoi nous avons demandé à nos partenaires du CADTM-international (Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde) de nous donner leur point de vue dans un dossier dirigé par Nicolas Sersiron, Président du CADTM-France. 

 

 

Merci et bravo ATTAC !

Je voudrai aussi profiter de cet édito de rentrée pour me féliciter des nouvelles orientations théoriques de nos amis d’ATTAC qui se traduisent par l’abandon officiel du mythe de la croissance économique salvatrice. Il s’agit là d’une véritable révolution qui vient certes de loin mais qui peut porter encore plus loin, notamment au sein des forces sociales, syndicales, partisanes qui composent depuis sa fondation l’association altermondialiste.  Thomas Coutrot, porte parole national d’ATTAC vient en effet de déclarer à l’occasion de l’Université d’été du mouvement altermondialiste qu’il « Il faut renoncer à la croissance économique ! » ( cf : site Reporterre). Il reconnait que cette mutation fut difficile car « Au conseil scientifique et dans la culture historique des fondateurs, on avait une alliance de keynésiens et de marxistes chez qui la tradition écologique est marginale. Le centre de gravité était le keynésiano-marxisme qui pensait donner un autre contenu social à la croissance, une croissance axée sur la satisfaction des besoins et non pas sur la rentabilité financière, mais une croissance. Et quand sont arrivées les thèses de la décroissance, beaucoup de militants y ont vu le danger de l’apologie de l’austérité, la négation du fait que les besoins humains non satisfaits existent à profusion, notamment au Sud. Ces crispations étaient encouragées par le fait que, du côté du discours de la décroissance - Paul Ariès le dit très bien aujourd’hui -, il y a eu une alliance ambiguë entre des courants progressistes et des courants plus douteux sur le plan idéologique. Ce fait qu’il y avait des réactionnaires du côté de la décroissance était monté en épingle par les opposants à ces thèses de façon convaincante. Ces incompréhensions se sont largement dissipées après 2006. Mais cela n’est pas seulement lié à la crise d’Attac, où le courant le plus étatiste et archaïque s’est marginalisé, c’est aussi lié à l’évolution du mouvement de la décroissance lui-même : il a clarifié son idéologie.».

 

 Thomas Coutrot a raison : si ATTAC a évolué à partir de son propre bagage, nous avons, nous aussi, accompli collectivement tout un travail nécessaire de démarcation à l’égard de la décroissance austéritaire et bigote. Nous avons publié depuis 2005 toute une série de textes creusant l’écart entre décroissance de droite et de gauche (le bimestriel le Sarkophage,  les ouvrages « Décroissance ou récession, Pour une décroissance de gauche » (Parangon), « Notre décroissance n’est pas de droite » (Golias), « L’antiproductivisme, un défi pour la gauche ?) (Parangon). Ce travail a conduit à la rupture en avril 2011 avec le mensuel austéritaire « La décroissance » et a permis en juin  2011 la tenue du premier conseil scientifique d’ATTAC/France consacré exclusivement à la décroissance ( http://www.la-bibliotheque-resistante.org/mes_textes/decroissance_aries_colloque_attac.pdf). Belle occasion déjà pour moi de dire que nous n’avons nullement le fétichisme du vocabulaire (antiproductivisme, décroissance, objection de croissance) et que l’essentiel est de se retrouver pour inventer des solutions en dehors du mythe de la croissance salvatrice, pour défendre d’autres façons de produire et de vivre, pour renouer avec les cultures populaires, pour marcher vers la gratuité des services publics, pour exiger en même temps « un revenu pour tous, même sans emploi » et la nécessaire poursuite de la réduction du temps de travail, etc. Nous avons toujours cru que nos divergences avec ATTAC étaient dépassables, contrairement à celles avec la décroissance de droite.  C’est pourquoi nous avons invité ATTAC lors du Forum mondial sur la pauvreté (avec Emmaüs Lescar-Pau), c’est pourquoi ATTAC compte au nombre des fidèles de nos Forums nationaux de la désobéissance ! Cette évolution d’ATTAC n’aurait pas été possible sans la ténacité de nombreux membres de son CS, sans surtout la volonté de nombreux militants et collectifs locaux. Ce sont eux qui ont fait cette histoire. Je laisse donc le mot de la fin à Thomas Coutrot « Depuis 2008-2009, le terme de « croissance » n’apparaît plus positivement dans les textes d’Attac. On considère que la croissance n’est pas la solution. On est pour une économie sans croissance, pour ce qu’on appelle la décroissance sélective. Il y a des secteurs qui doivent décroître, d’autres qui doivent croître (…)  On ne peut pas découpler la croissance du PIB (produit intérieur brut) et l’émission de CO2. Le découplage absolu est une impossibilité et il faut en tirer les conséquences. Intellectuellement, c’est l’argument décisif. On ne peut pas découpler la croissance économique de la progression des émissions de gaz à effet de serre, donc il faut y renoncer. » Merci ATTAC de rappeler cette vérité ! La croissance ce n’est pas la solution, c’est une partie du problème ! A nous d’inventer une société du Bien vivre, sans croissance ! A nous d’apprendre à marier justice sociale, écologique et politique ! La leçon de cette histoire c’est qu’on ne fait jamais rien politiquement de durable sans clarté théorique et sans en tirer les conséquences pratiques. Je fais donc le vœu que l’ensemble des forces émancipatrices se mettent à chercher des solutions en dehors d’une double illusion, celle d’un retour possible ou souhaitable de la croissance économique et celle d’un retour à gauche du malnommé parti « socialiste ». Valls a raison : il faut changer le nom du parti socialiste !

 

 

22 septembre 2013

Résoudre la question du chômage

 

Résoudre la question du chômage

Editorial Le Sarkophage de mai 2013

 

Le capitalisme a toujours aimé disposer d’une armée de réserve pour opposer chômeurs et salariés et mieux exploiter ceux qui « ont la chance » de trimer. La mondialisation en mettant les peuples en concurrence tandis que la petite caste au pouvoir s’entend sur ses propres rémunérations (qui ne doivent rien à la loi de l’offre et de la demande mais tout aux Comités de rémunérations des firmes) a permis au capital de paupériser les salariés et de créer artificiellement un chômage de masse mondial. Ce ne sont pas les appauvris du Sud qui volent les emplois des appauvris du Nord puisque le chômage concerne d’abord les peuples de la périphérie. Réfléchir autrement à la question du travail est urgent au moment où, selon les pays, plus d’un jeune sur deux ou un jeune sur quatre est sans emploi. Nous ne nous opposerons à cette victoire du capital qu’en organisant une nouvelle réduction du temps de travail (« travailler moins pour travailler tous »). Nous devons, pour cela, regagner préalablement la bataille des idées dans trois grands domaines : il n’est pas vrai que les Français travaillent peu… Les statistiques officielles sont trompeuses : on répète que les Français seraient, avec les Finlandais, ceux qui travailleraient le moins annuellement de toute l’Europe, mais ces chiffres sont obtenus en enlevant des calculs ceux qui travaillent à temps partiel, alors qu’une majorité d’entre nous subissent cette situation. Si on intègre le travail partiel choisi ou subi, les Français travaillent 36,5 heures hebdomadaires, les Allemands 33 et les Etats-uniens 31 heures… Deuxième idée fausse : les 35 heures auraient été la plus grande réduction de l’Histoire. Passons déjà sur le fait que Martine Aubry étant opposée à cette réforme (voulue par DSK), elle fut réalisée dans les pires conditions (en favorisant la dérégulation du travail sous couvert d’annualisation, en supprimant le temps de pause dans le calcul, en embauchant pas notamment dans les hôpitaux, etc). Cette période ouverte par la loi sur les 35 heures ne constitue pas, au regard de la longue histoire, celle de la plus grande réduction mais de la plus petite. Cette loi a mis fin au processus de réduction du temps de travail qui fut plus massif au cours du dernier siècle. Troisième erreur classique : la droite et la gauche productiviste partagent le même mensonge qui est de faire croire que la réduction du temps de travail serait le fruit de l’industrialisation : béni seraient donc le machinisme et les gains de productivité ! Non seulement le temps de travail moyen était beaucoup plus faible au Moyen-âge qu’après la révolution industrielle avec plus d’un jour sur trois non travaillé, mais les conflits pour la réduction du temps de travail existaient déjà dés le XIVe siècle. Les historiens ont établi que les luttes au sein des Corporations du Moyen-âge portaient principalement sur cette question du temps de travail, conflits entre maitres et avec les salariés. Le grand débat social de l’époque était déjà de définir la durée normale d’une journée de travail, puisque le paiement des salaires se faisait alors à la journée. Le Livre des Métiers écrit, en 1268, par Etienne Boileau énumère ainsi la durée du temps de travail maximal pour une centaine de métiers des plus importants. Non seulement des amendes sont prévues en cas de dépassement, mais l’usage de la cloche associé à celui du sablier puis des horloges est fermement établi. Des milliers de conflits ont ainsi été recensés. Le Maire de Provens suscitera une émeute au cours de laquelle il sera tué pour avoir reculé la cloche. Le Parlement de Paris précisera que la cloche doit tenir compte du temps de déplacement pour permettre aux ouvriers de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit, signe que le temps de trajet est pris en compte dans le calcul du temps de travail. Au XVIe siècle, la journée de travail dans les Mines est limitée à huit heures et même parfois à six heures... C’est la révolution industrielle qui va provoquer l’augmentation de la durée du travail, même si les conflits autour de cette question restent nombreux. Sous l’Empire les relieurs entrent en lutte pour passer de 12 heures à 10 heures de travail quotidien, tandis que les tailleurs de pierre de Paris revendiquent 12 heures l’été et 10 l’hiver. Une des principales formes d’auto-réduction de la durée du travail sera le mouvement connu sous le nom de la « Saint Lundi »… mouvement qui concernera presque toute l’Europe et qui pratiquera des auto-réductions au-delà de la seule journée du lundi. Vers 1730, les imprimeurs lyonnais commençaient leur semaine de travail le jeudi, tandis que les artisans de Paris chômaient le lundi et un mardi sur deux… Cette coutume de chômer au moins le lundi est si importante qu’elle est considérée comme un des grands fléaux sociaux et moraux par les milieux d’affaires mais aussi par l’église catholique. Le pire à leurs yeux n’est pas que les ouvriers fassent la fête mais qu’ils profitent de ce jour pour faire de la politique ! Il faudra attendre la fin du XIXe siècle et donc la seconde révolution industrielle pour voir décliner la coutume du « Saint-Lundi »,  mise à mort rendue possible par la défaite de la Commune de Paris. La lutte pour « la journée de huit heures » lancée par la CGT dès 1880 permettra cependant très vite de renouer avec ce combat des prolétaires. Ce combat est toujours le nôtre même s’il doit être pensé dans des conditions totalement nouvelles. Nous ne partons cependant pas de rien pour nourrir le débat. Souvenons déjà du succès en 1979 de l’ouvrage « Travailler deux heures par jour » écrit par un collectif dénommé ADRET. Ce texte est particulièrement intéressant, car il intègre ce que pourrait être une bonne planification écologique. L’objectif de travailler 2 heures par jour est fondé sur la « réduction volontaire de la production » (sic), décision indispensable à l’émergence d’une société différente, refusant les gaspillages et l’obsolescence programmée. Voilà du travail sur la planche pour donner du corps à la « Règle verte » actuellement en débat au sein du Front de gauche et bien au-delà ! L’intelligence de l’ADRET était de définir ce « travail lié » comme le temps de travail incompressible pour maintenir la production panifiée. Il y a urgence à reprendre les calculs. Combien de production donc de travail nécessaires? En attendant que les citoyens s’emparent de ce débat, imposant le retour à la retraite à 60 ans avec 37 annuités et demi, au prix d’une réduction des hautes retraites, imposons la semaine des 32 heures, imposons la limitation des stages en entreprise (il n’y a pas si longtemps, ils n’existaient pas même dans les lycées techniques, les CET…des années soixante-dix), interdisons les stages non rémunérés au tarif des salariés, comme cela se pratique aux Etats-Unis. Nous ne manquons décidemment pas d’idées. Osons simplement les défendre en ces temps maussades ! 

22 septembre 2013

La gauche productiviste, c’est le stalinisme

La gauche productiviste, c’est le stalinisme

Pour un véritable Front de gauche antiproductiviste…

Paru dans le sarkophage de mars 2013

 

Ce texte de Paul Ariès est le premier d’une série sur le productivisme et l’antiproductivisme de gauche depuis deux siècles. A l’heure où tant de forces à gauche sont ballotées entre un antiproductivisme affiché et une simple référence à l’écologie, le rôle de la Vie est à nous ! est de contribuer au débat. 

 

Si les gauches ont été majoritairement productivistes au cours du 20e siècle, à l’exception notable de nos compagnons libertaires, le caveau des utopies antiproductivistes est pourtant bien plein. Je porterai d’abord le fer au point le plus sensible pour rappeler que l’effacement des gauches antiproductivistes au 20e siècle fut la conséquence, non pas tant de la victoire d’une vision déterministe de l’histoire ou de celle de l’idéologie du progrès que celle de la social-démocratie allemande à la fin du 19e siècle (sévèrement dénoncée par Marx dans sa critique du programme de Gotha) et celle du stalinisme tuant toutes les possibilités d’expérimentations. La gauche du 19e siècle était beaucoup  moins productiviste qu’elle ne le fut au 20e siècle et qu’elle ne le reste encore aujourd’hui. Le productivisme n’est pas une maladie infantile de la gauche mais le résultat du pouvoir en son sein d’une oligarchie. L’histoire de l’Union Soviétique est la meilleure preuve que ce sont ceux qui ont toujours eu peur des membres du parti et du peuple qui imposèrent le productivisme à gauche.

Les staliniens ont purgé notre mémoire collective au point de nous faire oublier ce que furent les expérimentations de la jeune Russie soviétique en matière de changement de modes de vie, en matière d’architecture, d’urbanisme, d’art, de liberté sexuelle. Ce sont les mêmes staliniens qui applaudirent au taylorisme et aux  inégalités salariales et qui interdirent les nouveaux modes de vie. L’objectif des dirigeants de la jeune révolution était en effet double : reconstruire l’économie détruite par la guerre mais aussi, et tout autant, inventer de nouveaux modes de vie sans quoi le socialisme ne serait qu’une nouvelle forme de technocratie. La terreur stalinienne fut donc foncièrement une contre-révolution productiviste, une contre-révolution bureaucratique et « économiciste » qui culminera dans la recherche du dépassement du niveau de vie américain, faute de penser d’autres genres de vie. Cette thèse se vérifie sur le plan économique, politique, artistique.

 

Le domaine économique était celui où les dirigeants bolchéviques étaient déjà le plus empêtrés dans « l’économisme » et l’étatisation. Il n’en reste pas moins qu’un débat existait et que des initiatives furent prises pour permettre des expérimentations dans le cadre de ce qu’aurait pu être un socialisme des conseils. Les dirigeants bolchéviques mirent d’abord en cause l’inégalité sociale et même l’existence du salaire et d’une économie marchande. Ce n’est qu’avec la NEP (1921-1929) et le stalinisme que la révolution russe choisit délibérément le productivisme et l’accumulation dans le cadre d’un véritable capitalisme d’Etat. C’est durant cette période que l’Union soviétique rétablira le salaire aux pièces au nom des gains de productivité et du contrôle des masses. C’est aussi durant la même période que l’Union soviétique abandonnera toute tentative d’instaurer une « économie en nature », jusqu’alors son objectif immédiat, selon les thèses notamment de Boukharine et de Préobrajensky, et choisira  de rétablir l’économie marchande au profit de la nomenklatura : « l’échange sans argent est ainsi graduellement introduit. L’argent sera de ce fait écarté du domaine de l’économie populaire. Même à l’égard des paysans, l’argent perd lentement de sa valeur et le troc le remplace… » (Boukharine et Préobrajensky, L’ABC du communisme, 1919). Le programme d’abolition de la monnaie du circuit économique, officiellement élaboré par le VIIIe congrès du parti en 1919, visait à la destruction totale de la société capitaliste et à l’instauration du socialisme. Le salaire en nature était considéré comme la garantie de l’existence du peuple… à tel point que la rémunération sous forme de prestations en nature qui ne constituait en 1917 que 5,3 % de la valeur du salaire global moyen d’un ouvrier industriel atteignit 47,4 % en 1918, 80 % en 1919, 93,1 % en 1920 et 93,8 % début 1921 (Jovan Pavlevski, le niveau de vie en URSS). La NEP aboutit à rejeter la notion même d’égalisation des salaires, ce qui provoqua d’abord la colère du mouvement syndical encore rebelle mais on peut lire dans le rapport du Conseil central des syndicats de l’URSS de 1932 que c’est grâce au « camarade Staline » que les syndicats ont commencé à anéantir le vieux système de l’égalitarisme petit-bourgeois : « le nivellement dans les besoins et la vie privée est une stupidité petite-bourgeoise réactionnaire, digne de quelque secte primitive d’ascètes, mais non point d’une société socialiste organisée d’une façon marxiste, car l’on ne peut exiger des hommes qu’ils aient tous les mêmes besoins et les mêmes goûts, que, dans la vie personnelle, ils adoptent un standard unique ». Le même Staline ajoutait que « la conséquence de l’égalisation des salaires est que l’ouvrier non qualifié manque d’une incitation à devenir un travailleur qualifié et se trouve ainsi privé de perspectives d’avancement (in Problèmes du léninisme). La Constitution russe de 1936 posera logiquement le principe « A chacun selon son travail » (Art 14) en place du vieux principe communiste « A chacun selon ses besoins ». Le stalinisme supprimera en 1928 toute idée de salaire de base garanti. Il généralisera le taylorisme déjà applaudi par Lénine qui en faisant une étape vers le communisme. Faut-il rappeler qu’au même moment une autre gauche inspirée notamment par Durkheim dénonçait les « formes anormales de la division du travail » et que Simone Weil expliquait, dans La condition ouvrière, que Taylor ne cherchait pas une méthode pour rationaliser le travail et le rendre plus efficace mais un simple  moyen de contrôle vis-à-vis des ouvriers ? (in Bruno Trentin, La cité du travail, la fordisme et la gauche, Fayard, 2012). C’est donc aussi avant tout pour des raisons politiques et par peur des masses et de la lutte des classes que le mouvement communiste choisit l’industrialisation lourde, l’accumulation sans fin, la division sociale… La bureaucratie stalinienne imposera cette vision à l’ensemble des communistes y compris en France et ce pour des dizaines d’années. Face aux militants syndicalistes révolutionnaires et anarchistes rétifs au travail à la chaine, au salaire au rendement, le courant communiste clame « Dire que l’on est contre le travail à la chaine me fait penser à quelqu’un qui dirait qu’il est contre la pluie (…) Nous sommes pour les principes de l’organisation scientifique du travail, y compris le travail à la chaine et les normes de production (Congrès CGTU de la métallurgie, 1937). C’est aussi à la même époque que le mouvement stalinien commencera à puiser systématiquement dans le vieux fond de la doctrine sociale chrétienne pour défendre l’idée de la valeur et de la dignité du travail et retournera contre les prolos le vieux adage anti-bourgeois « qui ne travaille pas ne mange pas ». Faut-il rappeler que la gauche communiste française enverra à la libération ses ingénieurs se former aux Etats-Unis au fordisme ?

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la même politique est conduite en faveur d’un  modèle de croissance axé sur l’accumulation. Ce n’est qu’en 1956, lors du XXe congrès du PCUS et du fameux rapport Khrouchtchev sur les crimes staliniens que les nouveaux dirigeants estimèrent que les objectifs économiques étaient déjà atteints et qu’il fallait assouplir le « principe socialiste de rémunération « à chacun selon son travail » afin de s’occuper davantage de la population défavorisée. La déstalinisation verra aussi le rétablissement du salaire minimum garanti. On pressent donc combien le lien entre productivisme et stalinisme est profond, combien le lien entre accumulation et domination est consubstantiel. La déstalinisation sera d’abord la fin du discours sur les générations sacrifiées et permettra d’améliorer le sort de 16 % de la main d’œuvre qui verra son salaire augmenter d’un bon tiers (J. Pavlevski). La chute de Khrouchtchev permettra à la bureaucratie de reprendre la main et de poursuivre son combat contre le nivellement des salaires au nom d’une accumulation du capital et de lendemains qui chanteraient. On lit ainsi dans le programme du Comité Central du PCUS, adopté lors du 50e anniversaire de la révolution d’octobre : « Tout nivellement dans la distribution des salaires aurait supprimé l’intérêt des travailleurs aux fruits de leur labeur, ainsi que leur désir d’élever leur niveau professionnel et culturel. C’est l’intéressement, qui, dans le régime socialiste, stimule chez les individus le désir d’élever la productivité et de développer leurs aptitudes et leurs talents. ».

 

L’enjeu est donc de nier la possibilité d’inventer de nouveaux modes de vie, d’empêcher les milieux populaires de déployer leur créativité (ne serait-ce que par la remise en cause de la division du travail). Le choix du productivisme est bien celui de la défense d’une nouvelle classe sociale, la bureaucratie, celui du stalinisme. Cette lutte des classes menée par la bourgeoisie rouge contre le peuple déborde largement le seul terrain de l’économie. Le Stalinisme l’emporte en même temps dans le champ économique, social, culturel, politique, en battant notamment en brèche toute idée d’une « reconstruction des modes de vie » de type communiste. Face aux expériences en matière d’amour libre, Zalkind, psychologue officiel, explique que l’homme possède une certaine somme d’énergie vitale et que toute parcelle de ce précieux influx consacrée à la vie sexuelle serait perdue pour l’édification socialiste. Il fera même de l’abstinence, contrairement au freudo-marxisme, une caractéristique de l’homme socialiste. Face à Alexandra Kollontaï, égérie communiste féministe russe, qui souhaite une mutation rapide des structures familiales, Semachko, le premier Commissaire au peuple à la santé, s’inquiète des conséquences des nouvelles libertés individuelles… Face aux « désurbanistes » comme Ohitovitch qui voulaient en finir avec l’urbanisation ou aux « urbanistes » comme Sabsovitch qui cherchaient différemment de nouveaux modes de vie, le stalinisme répondra que la ville socialiste existe déjà… Face aux partisans d’un « art de gauche », conçu comme un instrument de libération et qui souhaitaient non seulement démocratiser la culture mais procéder à son appropriation collective, à l’image de la révolution, des moyens de production et de la science… Staline censurera et parlera d’art « gauchiste » et « petit-bourgeois » (sic). On pourrait continuer pendant des heures à montrer que c’est dans un laps de temps très court que le stalinisme va interdire toute expérimentation sociale au nom du productivisme/économisme. Les autres dirigeants bolchéviques tenteront de résister aux menaces que le stalinisme faisait peser sur ces expérimentations. Trotski publiera ainsi en 1923 une série d’articles sur la nécessité de défendre et promouvoir ces « nouveaux modes de vie », Kroupskaïa (veuve de Lénine), pourtant fort timide dans ce domaine, consacrera une série d’articles entre 1922 et 1930 à expliquer que « le socialisme n’est pas qu’un système économique ». Anatole Kopp note que Staline fera disparaitre des bibliothèques et centres d’archives tout ce qui concerne les expériences en matière de modes de vie alternatifs, particulièrement les récits traitant des communes « libertaires ». Aussi, alors que l’URSS préstalinienne était au cœur des recherches pionnières sur l’écologie comme l’atteste l’invention en 1925 du concept de Biosphère introduit par Vladimir Vernadsky (1863-1945), le père de la science soviétique, le stalinisme marquera la glaciation de toute pensée, ce qui autorise John Bellamy Foster a parler de « trou noir » avec/après le stalinisme : « le stalinisme purgera littéralement le commandement et la communauté scientifique soviétique de ses éléments les plus écologiques –ce qui n’avait rien d’arbitraire, puisque c’est dans ces cercles que se trouvait une part de la résistance à l’accumulation primitive socialiste » (Marx écologiste, Amsterdam, p. 25). Boukharine et Vavilov seront, selon lui, les deux grands symboles de cette défaite de la pensée écologiste/antiproductiviste soviétique. Bellamy note que le marxisme de l’Ouest ne résistera pas mieux en devenant un positivisme concevant une histoire humaine isolée de la nature. La seule exception majeure serait le marxisme britannique et notamment Christopher Caudwell.

 

 

Cette victoire du productivisme et cette condamnation des expérimentations sont liées à la thèse de Staline de 1924 sur la possibilité d’édifier « le socialisme dans un seul pays », à la prise du pouvoir par la bureaucratie qui a fait de l’Etat et du parti sa propriété privée et à la liquidation systématique des opposants. Le Comité central du PCUS pouvait déclarer dès 1930 que toutes ces expérimentations étaient désormais inutiles puisque le mode de vie « socialiste » était déjà là, que le « socialisme » était déjà réalisé : «  Actuellement, certains conjuguent à tous les temps la formule « nous devons construire la cité socialiste ». Ceux qui disent cela oublient un « détail », c’est que du point de vue social et politique, les villes de l’URSS sont déjà des villes socialistes. ». Le stalinisme liquidera en même temps les avant-gardes dans tous les secteurs, économiques, politiques, artistiques (constructivisme, futurisme). Le procureur stalinien Vychinski traitera ces « gauchistes » de « clowns et de pygmées (…) d’aventuriers qui ont essayé de piétiner de leurs pieds boueux les fleurs les plus odorantes de notre jardin socialiste » avant de conclure « il faut fusiller ces chiens enragés ». Exit les expérimentations et l’antiproductivisme ! Vive l’accumulation du capital ! La bureaucratie n’a qu’un ennemi : les masses et donc tout ce qui peut favoriser les liens sociaux forts et la créativité populaire. Aux expérimentations libres allaient succéder le « basic communiste » et le suicide de Maïakovski dont le crime fut de rêver un monde autre. Anatole Kopp s’interrogeait en 1975 : certes toutes ces expérimentations passaient par un certain ascétisme dans la vie quotidienne mais « cet ascétisme aurait-il été plus contraignant que celui imposé pendant des décennies aux familles soviétiques entassées, bureaucratie oblige, dans des appartements non conçus à cet usage ? ».Cet ascétisme anti-productiviste passait, lui, par une simplification du mode de vie au niveau de l’habitat, par une transformation des objets quotidiens et même des vêtements. Ainsi les constructions légères proposées par les « désurbanistes » auraient-elles été préférables à la crise du logement généralisée. Anatole Kopp avance en creux la vraie raison de ce refus des nouveaux modes de vie, de ce choix du productivisme étatique : « Le « désurbanisme » pouvait être mis graduellement en pratique car il constituait, avant d’être une solution architecturale, une stratégie de développement non centralisée, non bureaucratique, à l’ « échelle humaine ». »(p. 352-353). Telle aurait pu être en effet l’autre voie, un socialisme démocratique, un socialisme éloigné de tous les chemins de l’économie classique, du productivisme : « Que sont devenus Sabsovith Okhitovitch, Larine, tous les économistes, tous les sociologues du premier plan quinquennal ? Combien d’entre eux ont descendu l’escalier de la Lioubianka et reçurent une balle dans la nuque pour avoir voulu changer la vie ? ».

 

1 septembre 2014

Eradiquer la pauvreté ou développer les cultures populaires

Éradiquer la « pauvreté » ou valoriser les cultures populaires ?

 Paul Ariès, mai 2012

 

Il n’y a pas un monde « développé » et un monde « sous-développé ». Il serait plus juste de parler d’un seul monde, mais d’un monde mal développé, avec d’un côté vingt-huit pays qui, représentant 14 % de la population mondiale, s’approprient 52,1 % du PIB mondial et, d’un autre côté, soixante pays représentant 35,5 % de l’humanité mais n’ayant droit qu’à 11 % des richesses produites. Nations dominées politiquement et exploitées économiquement durant des siècles, quarante-quatre de ces soixante pays se trouvent en Afrique et en Océanie, dix en Asie, six en Amérique latine.  Mais si la « pauvreté » fait à nouveau parler d’elle c’est aussi parce que, du fait de la grave crise économique qui frappe les anciens pays industrialisés, une nouvelle « culture du pauvre » semble émerger dans les pays du Nord, où s’observe un phénomène de « démoyennisation » de la société dont témoigne en particulier le chômage massif des jeunes. Et cela au moment même où une frange de la population dans les pays dits « émergents », au Sud, semble s’enrichir à grande vitesse... Dans cette situation nouvelle, et alors que la crise économique est également sociale, politique et écologique, c’est le concept même de « pauvreté » qu’il convient de questionner.

Derrière les chiffres et les mots, la culpabilisation des « pauvres »

La lutte contre la pauvreté figure officiellement en tête des préoccupations de la communauté internationale. Le premier des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), adoptés en 2000 par les États membres de l’ONU et par les grandes organisations internationales, consiste à réduire de moitié, par rapport à 1990, et en quinze ans, la part des individus vivant avec moins de 1,25 dollar par jour. Ces dernières années, les institutions internationales, à commencer par la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI), se sont montrées très confiantes dans la réalisation de cet objectif. Il faut pourtant faire preuve de prudence devant un tel optimisme. Car, si la « pauvreté extrême » recule effectivement, cela s’explique principalement par l’expansion économique des pays émergents, la Chine en particulier. Et ce recul provient en partie de manipulations statistiques, les chiffres de référence étant sans cesse revus à la hausse : alors qu’on estimait à 800 millions les personnes en situation d’« extrême pauvreté » en 1980, ce chiffre a aujourd’hui été réévalué à 1,9 milliard. En augmentant artificiellement le nombre de pauvres d’hier, on relativise ainsi, rétroactivement, la pauvreté d’aujourd’hui… D’une manière générale, la pauvreté, considérée comme un fléau ou comme une survivance en marge de la modernité, tend à être statistiquement sous-estimée. La pauvreté concerne pourtant officiellement 57 % de l’humanité (4 milliards d’individus dont 2,8 milliards ne disposant que de deux dollars par jour et 1,8 milliard ne disposant que d’un dollar). Mais si on considère la population mondiale au regard des critères occidentaux de bien-être jugés non-négociables (G. Bush soutenait ainsi qu’avec un PIB moyen de 49000 dollars par an « Le mode de vie américain n'est pas négociable »), plus de 75 % de l’humanité, dont une part réside dans les pays riches, est alors considérée comme « pauvre ».

Ce ne sont donc pas les pauvres qui sont marginaux mais les possédants. La notion de richesse (en revenu ou en patrimoine) commence en deçà du sens commun : avec un patrimoine de 5 000 euros, nous appartenons déjà aux 50 % les plus riches de la planète ; avec 37 500 euros, nous comptons au rang des 10 % les plus fortunés ; avec 340 000 euros, nous appartenons au 1 % les plus riches. Quel sens peut-il y avoir à parler de la pauvreté comme d’un « problème » si cette situation est celle de la majorité des êtres humains ? Derrière les chiffres, une évolution importante, d’ordre plus « qualitatif », doit être soulignée : l’affaiblissement des économies informelles au Sud, qui permettaient à des milliards d’humains de vivre (et pas seulement de survivre). Aussi, pendant que l’Occident s’autocongratule, de nombreuses voix  s’élèvent contre les faux semblants des OMD et la politique en trompe-l’œil qu’ils légitiment. Alors que l’« extrême pauvreté » touche encore un quart de l’humanité, beaucoup se sont émus de la faiblesse d’un « objectif » officiel qui se préoccupe bien peu de ceux qui meurent de cette « extrême pauvreté », c’est-à-dire la moitié d’entre eux. D’autres accusent les institutions financières internationales (IFI) de poursuivre la mise sous tutelle des pays pauvres. Pour recevoir le concours du Fonds fiduciaire pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance, créé par le FMI, ces pays doivent en effet élaborer, conjointement avec les IFI, un Document stratégique de réduction de la pauvreté (DSRP) conçu dans la même optique libérale que les politiques d’ajustement structurel qui ont, par le passé, fait tant de dégâts.

Dans ce contexte, l’apparente générosité occidentale semble avoir pour ambition de poursuivre le démantèlement des protections collectives pour mieux intégrer les individus dans le marché mondial. Une logique que l’on retrouve d’ailleurs dans les politiques élaborées par les institutions financières internationales pour « secourir » les pays du Nord les plus durement frappés par la crise financière (Grèce, Chypre, etc.).

Observant les évolutions en court, les associations du Sud et du Nord qui se sont réunies au Forum mondial de la pauvreté en juillet 2012 sont parvenues à la conclusion suivante : si la pauvreté est aujourd’hui de nouveau une préoccupation majeure, ce n’est pas parce que les « pauvres » parviennent mieux à se faire entendre mais parce que le thème de la « pauvreté » permet aux différents pouvoirs d’acquérir une nouvelle légitimité. La « lutte contre la pauvreté » permet en outre, bien souvent, d’établir une distinction entre les différentes catégories populaires – les propos de Christine Lagarde, actuelle directrice du FMI, faisant en mai 2012 allusions aux enfants du Niger pour appeler les contribuables Grecs à plus de discipline, fournit une illustration saisissante de cet état d’esprit... On retrouve dans ces mécanismes la thèse centrale du sociologue Georg Simmel : les pauvres ne sont jamais la finalité des politiques de lutte contre la pauvreté et la « pauvreté » elle-même est un concept qui renvoie moins aux besoins véritables des pauvres qu’à ceux du système qui la produit.

Si, donc, la question de la pauvreté est revenue à l’ordre du jour, c’est surtout parce que les libéraux et les conservateurs ont préalablement imposé leur conception de la « pauvreté ». Alors que la pauvreté est traditionnellement analysée dans les milieux progressistes comme le résultat d’une relation sociale (ce qui fait qu’il serait plus exact de parler d’appauvris/sement et d’enrichis/sement plutôt que de « pauvres » et de « riches »), pour les conservateurs, la pauvreté est plutôt une question culturelle et morale. Les néolibéraux envisagent ainsi la pauvreté comme un problème individuel, lié en particulier à l’auto-exclusion du marché : ce ne serait plus l’opposition des intérêts qui conduiraient à la pauvreté mais une série de facteurs « subjectifs » et « culturels ». Cette approche relève en réalité d’une entreprise de culpabilisation des pauvres et de déculpabilisation des riches dans la mesure où elle sous-entend que le pauvre n’est pas réellement victime mais plutôt acteur de sa pauvreté (« pauvreté choisie », « chômage volontaire », etc.) culturellement condamné à un échec qui se reproduira sur plusieurs générations s’il ne prend pas ses « responsabilités ». Cette vision de l’histoire, qui est celle des vainqueurs de la « guerre économique », n’est bien sûr pas sans conséquences : elle est à la source de la réduction des minima sociaux, de la flexibilisation du marché de l’emploi, etc.

De la « pauvreté » comme manque aux « cultures populaires » comme richesse

Signe de la colonisation des esprits par un imaginaire économique, cette approche néolibérale renforce la lecture purement négative de la pauvreté en termes de manque : en économie, le manque de pouvoir d’achat ; en sociologie, le manque de relations sociales ; en psychologie, le manque d’équilibre dû à des blessures intérieures ; en sciences de l’éducation, le manque de culture ; en science politique, l’incapacité à s’exprimer et l’abstention politique, etc. Une telle conception laisse penser que le « pauvre » est en réalité un riche dépourvu de ressources, notamment financières, et oublie qu’il possède une autre richesse, d’autres modes de vie et d’autres valeurs. La lutte contre la pauvreté est ainsi, le plus souvent, une lutte contre les normes et les valeurs des populations pauvres. Elle aboutit à l’imposition d’un étalon, où se confond le quantitatif et le qualitatif : le niveau de vie des riches tend à discréditer le style de vie des pauvres. Cette tendance n’est pas récente : le grand historien de la pauvreté Bronisław Geremek a pu montrer que si les approches et les contextes évoluent, quelques grands invariants persistent, parmi lesquels la différence établie entre les « bons » et les « mauvais » pauvres, entre les « méritants » et les autres[1]. Dans ce contexte faire la guerre à la pauvreté c’est d’abord souvent faire la guerre aux (modes de vie des) pauvres.  

En opposition à la définition de la pauvreté par le « manque », on pourrait avancer l’hypothèse d’une « fécondité » des cultures des pauvres, ou plus précisément des cultures populaires. Penser ou agir du point de vue des « gens de peu », selon l’expression du philosophe et sociologue Pierre Sansot, permet, au lieu de chercher de nouvelles réponses à des questions biaisées, de poser de nouvelles questions. À commencer par celle-ci : n’y a-t-il pas une forme de positivité, même potentielle, dans les modes de vie de ceux qui sont qualifiés de « pauvres » ?

Depuis plusieurs décennies, divers auteurs, originaires de tous les continents, se sont engagés sur cette piste de réflexion. Tous aboutissent à l’idée que le terme de « pauvreté » n’est pas problématique seulement parce qu’il agrège des situations différentes mais aussi parce qu’il empêche d’appréhender la richesse des cultures populaires. Il faut sans doute se méfier, comme le rappelait le sociologue Pierre Bourdieu, d’un « culte de la “culture populaire” » qui, sous prétexte d’exalter « le peuple », relèverait d’une forme de « racisme de classe » en réduisant « les pratiques populaires à la barbarie ou à la vulgarité » et enfoncerait les pauvres en « convertissant la privation en choix »[2]. Tout en évitant cet écueil, il reste cependant possible, et nécessaire, de changer les termes du débat sur la rareté en économie. En posant l’hypothèse qu’il n’y a de « rareté » que par rapport aux modes de vie des riches, on ouvre un vaste programme de recherche sur les cultures populaires, c’est-à-dire les façons de faire, de sentir, de vivre (en matière d’habitat, d’alimentation, de loisirs, de santé, etc.), qui ne s’expliquent pas seulement par une différence de pouvoir d’achat.

Ces nouvelles cultures de la pauvreté viennent principalement des pays pauvres, d’Amérique du Sud, d’Afrique mais aussi d’Asie, en raison d’une meilleure résilience des cultures populaires au capitalisme. De nouvelles expressions émergent pour dire les nouveaux chemins de l’émancipation : le « sumak kawsay » des Amérindiens, le « buen vivir » d’Amérique du Sud, le « Bonheur national brut » (BNB) en Asie, la philosophie négro-africaine d’une existence qui ne serait pas fondée sur le désir d’accumulation[3]. Cette pensée en construction vient aussi bien des théologies de la libération que des courants culturalistes, des milieux de l’écologie des pauvres ou d’un néo-marxisme andin, négro-africain ou indou. Sa force intuitive est de considérer la positivité de la pauvreté, sans rien méconnaître de sa part négative. C’est d’ailleurs parce que cette positivité existe que les pauvres ne font jamais ce que l’on attend d’eux, qu’ils ne consacrent pas, par exemple, un gain supplémentaire à améliorer l’ordinaire mais à faire bombance, à faire la fête, au grand dam de ceux qui, dans les agences internationales ou ailleurs, veulent le « bien » des pauvres sans prendre la peine de les écouter.

Faute d’être capable de reconnaître l’existence de modes de vie alternatifs, la thèse dominante confond presque toujours « misère » et « pauvreté ». Tel est le constat qu’on fait nombre de penseurs, comme le diplomate iranien Majid Rahnema (dans son ouvrage Quand la misère chasse la pauvreté), le philosophe et économiste indien Amartya Sen (qui explique qu’auparavant « il y avait la pauvreté, mais il n’y avait pas la misère ») ou l’économiste et militant français Gustave Massiah (« la pauvreté c’est quand on est privé du superflu ; la misère, c’est quand on est privé de l’essentiel »). De fait, dans bien des pays africains ou orientaux, le mot « pauvre » ne se confond pas avec le terme « misérable » : il se réfère aux individus qui n’ont plus personne dans leur vie. En distinguant nettement « misère » et « pauvreté », en acceptant de décentrer le regard et d’en finir avec l’économisme dominant, nous pouvons échapper au piège d’une définition biaisée de la pauvreté et, ainsi, revaloriser les cultures populaires, les véritables autochtonies et l’idée de frugalité, de simplicité, de convivialisme.

Un modèle de vie alternatif

La sous-estimation statistique et la culpabilisation systémique des pauvres s’accompagnent du refus de voir ce que ces derniers pourraient apporter au futur de l’humanité. La positivité des modes de vie populaires est pourtant manifeste au regard de la situation écologique. Pour le dire simplement : un pauvre ne prend pas l’avion, voyage beaucoup moins souvent et beaucoup moins loin, mange moins de viande, consomme moins d’eau, etc. Si on prend comme repère les objectifs fixés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de ne pas dépasser une hausse de deux degrés de la température terrestre moyenne au cours du xxie siècle, seuls les modes de vie des pauvres sont écologiquement responsables puisqu’ils se situent au-dessous de deux tonnes d’émission de carbone [http://www.ipcc.ch/, http://www2.ademe.fr)].

Cette positivité des modes de vie populaires est également incontestable du point de vue social puisqu’elle met au cœur des alternatives la construction des communs (On peut sur ce point se reporter aux documents des divers Forums sociaux mondiaux mais aussi à la déclaration de Cochabamba en Bolivie mais aussi aux travaux comme ceux de Robert Castel qui établissent que les pauvres sont les premières victimes de la désaffiliationl) et la perspective d’avancer vers la gratuité des services publics essentiels. La planète est, en effet, déjà bien assez riche pour permettre à 7 milliards d’humains de vivre dignement mais… autrement. L’ONU estime qu’il suffirait de mobiliser 40 milliards de dollars supplémentaires pendant vingt-cinq ans pour régler le problème de la faim dans le monde, et que 80 milliards de dollars par an permettraient de régler le problème de la grande pauvreté. Ces montants correspondent à moins de 0,2 % du PIB mondial. Les modes de vie des pauvres, pour lesquels les biens communs et les services publics constituent la première richesse, montrent que le principe même de sécurité sociale n’est pas une réponse à la pauvreté, mais un autre principe d’organisation sociale.

Cette positivité des modes de vie populaires est aussi indéniable sur le plan anthropologique puisqu’elle vise une jouissance d’être, opposée à la jouissance d’avoir, et qu’elle postule l’invention (ou la redécouverte) d’autres dissolvants d’angoisse existentielle que ceux du « toujours plus ». Cette positivité des cultures populaires est enfin essentielle dans le domaine politique à l’heure de la crise des institutions démocratiques puisque tous les travaux montrent que les pauvres sont davantage du côté d’une démocratie qualitative, celle des individus en situation, que d’une démocratie quantitative, celle de l’électeur abstrait et de la délégation [On lira sur ce point : Jacques Michel, « Georges Gurvitch : démocratie quantitative et démocratie qualitative - Essai sur la Déclaration des droits sociaux de 1944", in Procès, n°8-1981, pp. 91-118 ;  ;Paul Ariès, la démocratie participative, l’économie du don en politique, Paris, Max-Milo, septembre 2013).

Cette lecture positive des cultures populaires modifie l’horizon des attentes. La meilleure réponse au défi de la « richesse obscène » n’est-il pas de redevenir des « voyants », au sens qu’Arthur Rimbaud donnait à ce terme, en rendant visible l’invisible c’est-à-dire en découvrant la positivité de ce qui s’invente chaque jour dans les rêves, les pensées et les actes des « gens de peu ». Cette perspective épouse celle de George Orwell sur une « société décente » : il n’est pas besoin d’inventer un « homme neuf », il suffit de se mettre à l’écoute du « bien » qui anime les milieux populaires dont les valeurs et les comportements échappent encore, au moins partiellement, aux catégories anthropologiques capitalistes.

 

Pour aller plus loin

 

Paul Aries, Amoureux du Bien-vivre : Afrique, Amériques, Asie, que nous apprend l’écologie des pauvres ?, Golias, Lyon, 2013

Paul Ariès et Germain Sarhy(dir.), Les pauvres, entre mépris et dignité, Éditions Golias, Lyon, 2012.

Abhijit V. Banerjee, Esther Duflo, Repenser la pauvreté, Le Seuil, Paris, 2012

 Clodovis M. Boff - Leonardo Boff, Qu'est-ce que la théologie de la libération ?, Le Cerf, 1987

 Pierre Bourdieu (dir), La misère du monde,  le Seuil, Paris, 1993

 Estelle Ferrarese (sous la direction), Qu’est-ce que la lutte pour la reconnaissance, Le Bord de l’eau, Paris, 2013

 ODENORE, L’envers de la « fraude sociale », le scandale du non-recours aux droits sociaux, La Découverte, Paris, 2012
Domenico Losurdo, Contre-Histoire du libéralisme, La découverte, Paris, 2013

Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud, Paris/Arles, 2003.

Pierre Sansot, Les gens de peu, PUF, Paris, 1994.

Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, Marseille, 2008

William T. Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres ?, Actes Sud, Arles, 2008.

 

 

 

 



[1] Bronisław Gemerek, Les Fils de Caïn : l'image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne du xve au xviiie siècle, Flammarion, Paris, 1991.

[2] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Le Seuil, Paris, 1997, p. 91.

[3] Basile-Juléat Fouda, La Philosophie négro-africaine de l’existence. Herméneutique des traditions orales africaines, L’Harmattan, Paris, 2013.

4 septembre 2012

Liens vers les sites de La vie est à Nous ! / Le Sarkophage et Les Z'Indigné(e)s

sarkophage-07-2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 1) Site du bimensuel La Vie est à nous ! /Le Sarkophage 

 

zindi 1

 

2) Site de la nouvelle revue Les Z'indigné(e)s

 

 

4 septembre 2012

Aux origines (lointaines) du sarkophage...le journal L'Immondialisation, novembre 2004, N° 1, 16 pages

L'immondialisation-novembre2004

1 septembre 2012

Paul Ariès chez Serge Moati, Chaine parlementaire, 7 décembre 2012 "Ecolo où es-tu ?"

18 octobre 2012

Débat Germain et Paul, Forum pauvreté Emmaus-Lescar-Pau

18 octobre 2012

Entretien situation politique, septembre 2012

22 septembre 2013

Site des Forums nationaux de la désobéissance

Nous ne sommes pas seuls dans le combat :

Site des Forums nationaux de la désobéissance

http://ladesobeissance.canalblog.com/

1 septembre 2014

perdre sa vie à la gagner ! émission de TV

http://youtu.be/FwLyPwrwnoQ

1 septembre 2014

Quel écosocialisme ?

http://www.dailymotion.com/video/x15n50c_assises-pour-lecosocialisme-ii-intervention-de-paul-aries-i-vaulx-en-velin-5-octobre_news

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