16 juin 2012

Un site pour inviter à l’insurrection des existences

Paul Aries

Pourquoi une histoire politique de la table

 

Paul Ariès dans Telerama et la revue XXI

au sujet de son Histoire Politique de l'alimentation. 

Paul Ariés se félicite de la reprise par Jean-Luc Mélenchon des propositions de l'OIG en faveur de la gratuité de la restauration scolaire au service d'une alimentation relocalisée, resaisonnalisée, moins carnée, moins gourmande en eau, assurant la biuo-diversité, faite sur place...  

 

Paul Aries en conférence avec la France insoumise : la révolution alimentaire

 

 

PAUL ARIES ANIME UN ATELIER INSOUMIS DE PLANIFICATION ECOLOGIQUE A RABASTENS

Nos idées pour une Objection de croissance amoureuse du bien vivre progressent avec Jean-Luc Mélenchon

Ainsi dans Le Parisien :

"Mélenchon qui est un anticorrida véhément, a réservé plus d'une fois ses foudres à la maltraitance des animaux et leur marchandisation. Il confie également avoir beaucoup d'intérêt pour Paul Ariès, l'un des penseurs de la décroissance."

 Ainsi dans Reporterre

 "À l’image de ce désaccord qui semble poindre sur la question de la technique, lorsque Noël Mamère convoque les maîtres de sa critique — Ellul, Charbonneau, Gorz ou Illich — tandis que Jean-Luc Mélenchon assume l’héritage de son école de pensée qu’est le matérialisme historique.

C’est finalement un exercice devenu rare dans la sphère politique auquel se sont livrés les deux hommes. Citant tour à tour Paul Ariès et Hugo Chavez du côté de Jean-Luc Mélenchon, et Amartya Sen ou Henry David Thoreau du côté de Noël Mamère, ils ont partagé des idées et cherché des convergences autour de l’écologie. Par les temps qui courent, cela ne peut pas faire de mal à la politique française."

 

 

 objection de croissance, bien vivre et gratuité (conférence Luxembourg avec ATTAC)

Paul Ariès Si les riches détruisent la planète

 

 Bien vivre et nouveau projet politique

 « Buen vivir », vie bonne, jours heureux, vie pleine ...autant de nouveaux gros mots pour dire la nécessité de penser et d'organiser autrement les chemins de l'émancipation. Il n'est pas indifférent que ce renouveau vienne d'abord des pays du Sud avec notamment ce qu'on nomme l'écologisme des pauvres. Nous aimons bien les milieux populaires, les gens ordinaires, les gens de peu, mais ceux d'avant ou ceux d'ailleurs, pas ceux d'ici et de maintenant. Les milieux populaires ont pourtant un bilan écologique bien meilleur que celui des enrichis et de la plupart des écolos. Non pas d'abord parce qu'ils manqueraient de moyens financiers mais parce qu'ils ont d'autres modes de vie, d'autres façons d'agir, de penser, de rêver... C'est ce que nous avons montré lors du Premier Forum mondial de la pauvreté coorganisé avec nos amis d'Emmaüs Lescar-Pau et des dizaines d'ONG et mouvements.

Jacques Séguéla clamait que si à 50 ans on a pas de Rolex on a raté sa vie….
J'ai 56 ans et toujours pas de montre de luxe...tout simplement parce que je n'en ai pas envie.

Les dominants ne parviennent même pas à penser qu'on puisse avoir d'autres désirs qu'eux !

C'est pourquoi les gens ordinaires pourront sauver la planète parce qu'ils ne sont pas des riches sans argent, ils ont une autre richesse, d’autres rapports au monde.

Ce dont nous avons besoin ce ne sont pas de nouveaux motifs de mécontentement car le réquisitoire contre le capitalisme est devenu si lourd qu'il finit par nous assommer, ce dont nous avons besoin c'est d'assumer pleinement une double mutation, celle de l'antiproductivisme et celle du Bien vivre, ce dont nous avons besoin c'est d'un projet qui sache être du côté des forces de vie, qui ait compris en quoi les logiques mortifères et les nécrotechnologies nous éloignent toujours plus des Jours Heureux, ce dont nous avons besoin c'est d'en finir avec l'acceptation des passions tristes, celles du capitalisme mais aussi celles des fausses alternatives comme jadis les « socialismes réels » et aujourd'hui certains courants réactionnaires de l'écologie et de la décroissance.

Je ne crois plus aux lendemains qui chantent parce que je veux chanter au présent.

La planète est déjà bien assez riche pour permettre à huit milliards d'humains de vivre bien.

L'ONU ne cesse de le dire : avec 40 milliards de dollars par an pendant 25 ans on règle le problème de la faim dans le monde ; avec 80 milliards de dollars par an toujours pendant 25 ans on règle la question de la grande pauvreté !

Budget de l'armement : 1600 milliards de dollars... marché publicitaire : 800 milliards... Produit international criminel : 1000 milliards de dollars

Gaspillages alimentaires nord-américains : 100 milliards de dollars par an...

soit trois fois ce qui serait nécessaire pour régler le problème de la faim

 

 

Une histoire politique de l'alimentation, par Paul Ariès - 

 

 

https://webmail.laposte.net/service/home/~/?auth=co&loc=fr&id=23077&part=2

Parution le 15 septembre 2016 du dernier livre de Paul Ariès

Une histoire politique de la table (Max Milo), 443 pages 24,90 euros, 

 

Menu du livre

Amuse-bouches
Premier service : les tables préhistoriques
Deuxième service : la table mésopotamienne
Troisième service : la table égyptienne
Quatrième service : la table grecque
Cinquième service : la table romaine
Sixième service : la table gauloise
Septième service : la table mérovingienne
Huitième service : la table carolingienne
Neuvième service : la table clérico-féodale
Dixième service : la table de la monarchie absolue
Onzième service : la table républicaine
Douzième service : la table bourgeoise
Treizième service : les tables industrielles
Sortie de table : les utopies alimentaires

 

Une double révolution alimentaire

 

Extraits de l'avant-propos
Amuse-bouches

 

 Beaucoup d’histoires de l’alimentation existent mais pas d’histoire politique, comme si nos façons de faire société, de régler nos conflits, de choisir qui sont nos amis et nos ennemis, de déterminer ce que nous considérons nous être commun, n’interféraient pas avec nos conceptions de l’alimentation et nos façons de passer ou de ne pas passer à table, avec nos définitions, toujours changeantes, qui permettent de dire qui a droit de participer au banquet, qui doit recevoir plusieurs parts, une pleine part, une demi-part, voire une mauvaise part1. Ce voyage sera parfois anecdotique car il faut bien dire comment, pourquoi, où, et avec qui, nos ancêtres mangeaient et buvaient, mais il débouche cependant sur un constat déterminant pour le xxie siècle. Si l’humanité s’est largement humanisée en humanisant sa table, il se pourrait bien qu’elle se déshumanise à force de la déshumaniser. L’humanité s’est humanisée à travers sa table en interposant entre elle-même et ce qu’elle mange et boit toute une série de choix (entre ce qui est consommable et ce qui ne l’est pas, entre ceux qui ont droit au banquet et les autres, entre divers modes de cuisson, etc.), de valeurs (entre celles reconnues aux divers aliments et aux diverses façons de cuisiner, d’assaisonner, de manger), d’objets (du bâton à fouir à la broche et à la marmite), de savoirs et de savoir-faire (en matière de chasse et de cueillette, de stockage, de conservation, d’assaisonnement, de cuisson), de cultures (des cultures populaires aux cultures aristocratiques en passant par les aspects religieux ou scientifiques), de rituels (domestiques, religieux ou politiques), transformant ainsi les nutriments, qui concernent le seul corps biologique, en aliments. L’histoire de l’alimentation est donc d’abord celle de cette mise à distance, de cette ritualisation et symbolisation qui concourent au vivre ensemble. L’humanité pourrait tout aussi bien se déshumaniser en déshumanisant sa table. Nous n’avons toujours pas appris, en plusieurs millénaires, à garantir le droit au banquet à l’ensemble de l’humanité, ce qui supposerait de concevoir une nouvelle symbolique, une nouvelle ritualité, d’autres pratiques. Au contraire, nous mangeons de plus en plus n’importe quoi, n’importe comment, n’importe quand, n’importe où, avec n’importe qui et pour n’importe quelle raison. Nous n’acceptons plus que la communauté puisse avoir son mot à dire sur nos façons de manger, et déjà de gaspiller, car nous ne savons plus ce que manger veut dire. Nous nous imaginons, contre tout ce que nous apprend l’histoire de l’humanité, que la table serait une affaire individuelle dont nous n’aurions pas à rendre compte ni anthropologiquement, ni socialement ou culturellement, ni, bien sûr, politiquement.

 

 Pourquoi une histoire de l’alimentation ?

 Notre siècle ne fait pas exception : son principal défi n’est pas la conquête spatiale mais de savoir comment nourrir 8 milliards d’humains sans détruire les écosystèmes. L’histoire aurait dû, à ce sujet, nous vacciner contre une double illusion, hélas meurtrière. Celle selon laquelle la table d’aujourd’hui serait nécessairement mieux que celle d’hier et forcément moins bien que celle de demain. L’histoire de l’alimentation dément cette conception faussement progressiste : on mourait moins de faim dans l’Egypte des pharaons que sous Louis XV, et les mangeurs préhistoriques accédaient à une nourriture plus diversifiée que les Français du xixe siècle.  L’histoire de l’alimentation n’est pas celle d’une longue marche triomphante vers un mieux, mais celle de conflits d’usages, avec l’alternative de mutualiser les stocks ou de laisser une minorité se les approprier, ou le choix entre détruire les châtaigneraies pour favoriser les pommes de terre ou le froment, et laisser le peuple vivre bien, à sa façon. En effet, les puissants n’ont pu imposer leur conception de l’agriculture et de l’alimentation qu’en interdisant au plus grand nombre, souvent brutalement, d’autres façons de manger et donc aussi de vivre. Nous ne sommes pas en mesure de dire ce qu’aurait été l’histoire de l’alimentation si ces autres choix populaires avaient été respectés. Les puissants (chefs de tribus, seigneurs, rois, aristocrates, bourgeois capitalistes) ne sont parvenus à leurs fins qu’avec le soutien des religions, et notamment, nous concernant, avec l’appui de l’Eglise catholique, toujours prête à dénoncer les prétentions des pauvres à vouloir manger aussi bien que les riches… Le péché de gula (« gourmandise ») est d’abord une arme de guerre contre les pauvres et non contre les riches. Autre illusion dont nous devrions faire le deuil : l’idée que le « progrès technique » et que les innovations en matière agricole seraient à même de répondre aux espoirs. Nos ancêtres se sont bercés de telles illusions depuis les grandes réformes de l’Antiquité jusqu’à la monarchie absolue et la Révolution. La pomme de terre républicaine n’a pas plus émancipé l’humanité que le pain moyenâgeux ou, demain, les biotechnologies alimentaires. Ce n’est pas par hasard si le xixe siècle « progressiste », dont la mémoire collective n’a retenu que la légende dorée des grands gastronomes, fut un siècle particulièrement noir en matière d’alimentation populaire avec ses projets immondes de nourrir le peuple en utilisant tous les rebuts de l’industrie. Même dans la Grèce antique, les esclaves avaient droit aux délices du vin doux et à des banquets (rarement tout de même) pour honorer leurs morts ! La commensalité eut longtemps pour conséquence de rappeler aux humains qu’ils doivent tous, obligatoirement, manger et boire. Le capitalisme ayant inventé, avec son fonctionnement spécifique de l’argent, une autre équivalence générale entre les choses, Comus et Bacchus se sont trouvés rabaissés, pour ne pas dire simplement désacralisés.  Faire une histoire de l’alimentation, c’est donc, déjà, témoigner de cette profanation du vivant lorsque les sociétés (et les puissants) ne se pensent plus comme nourricières, lorsque les enrichis ne perçoivent même plus ce qu’il y a d’immoral dans leurs excès et dans la démesure de leurs gaspillages alimentaires (estimés par l’ONU à 40 % de la production), lorsque les dirigeants n’imaginent plus ce que pourraient être des politiques alimentaires, alors que les Anciens avaient su déployer durant des siècles des lois somptuaires pour que les excès des uns ne privent pas les autres, et des lois annonaires pour garantir l’approvisionnement de tous et de chacun. La Révolution française n’est pas née d’une mauvaise récolte, mais de l’abandon par les puissants de cette « économie morale » que le peuple n’a jamais cessé d’appeler de ses voeux et qu’il appliquait parfois de force lors des réquisitions de grains et des ventes au juste prix.

 

Pourquoi une histoire politique de l’alimentation ?

 L’alimentation a été l’un des domaines où s’est forgée cette dimension humaine à laquelle on donnera bien plus tard le nom de politique. En effet, la politique exista bien avant la démocratie grecque et ses fameux banquets. J’aimerais convaincre le lecteur qu’on peut parler de politiques alimentaires dès la préhistoire et que les choix faits ne furent pas moins intéressés et passionnés que les nôtres. La politique ne naît donc pas avec les premières cités-Etats, comme Babylone, mais avec les grandes chasses, avec le stockage des denrées, avec les premiers banquets végétaux. Cette histoire témoigne d’un bricolage avec parfois des avancées foudroyantes, mais aussi des reculs durables. Ce bricolage a permis de faire vivre quelque chose qui dépasse le cadre des relations familiales, tribales et de simple voisinage. On fera toujours du neuf avec du vieux dans ce domaine, et on bricole à partir d’un « déjà-là ». La commensalité, qui a un sens précis dans le contexte familial, prend ici un autre sens. D’affaire privée, la maîtrise du feu devient l’un des fondements d’une communauté politique qui s’invente, serrée autour d’un commun. Ce n’est d’ailleurs pas tant la communauté qui se serre autour de son feu que ce foyer commun qui crée la communauté, comme ce n’est pas la communauté qui partage un banquet, mais ce banquet qui crée la communauté en tant que corps politique. En même temps, la politique, c’est la constitution de cet espace commun, soustrait aux seules logiques privatives, et la mise au point de modalités particulières de le gérer. La politique fut d’abord une banale affaire alimentaire avant de devenir cette chose abstraite qui exclut le plus grand nombre. Politique, l’apprentissage de la coopération, peut-être déjà au niveau de la cueillette, et, de façon certaine, avec les grandes chasses. Politique, la définition de territoires de cueillette et de chasse à défendre contre d’autres tribus ou contre les prédateurs. Politique, l’apprentissage de la sécurité collective avec la constitution de réserves et l’invention de méthodes variées et efficaces de gestion des stocks alimentaires. Politique, la maîtrise du feu comme fondement des futurs biens communs et des futures cités. Politique, l’invention de la commensalité car elle suppose de faire des choix en matière de répartition des morceaux, mais aussi en termes d’alimentation (ou pas) des plus faibles. Politiques, les premiers repas hospitaliers à la fonction diplomatique certaine ainsi que les premiers banquets funéraires ou sanglants. Que la politique se soit inventée avec des affaires de table, notamment, n’est pas si étonnant puisque la table est, comme la politique, une affaire de mélange (des peuples, des valeurs, des coutumes dans un cas, des arômes, des épices dans l’autre). Les Grecs anciens le savaient bien, qui obligeaient à toujours mélanger son vin avec de l’eau.

 

Pourquoi une histoire nationale de l’alimentation ?

 Certes, l’histoire de l’alimentation est universelle, mais on ne peut la rendre intelligible qu’en acceptant de la circonscrire dans des territoires à chaque fois particuliers, tant sur les plans climatique, géographique, culturel, social que sur le plan politique. La France, dans son histoire, entretient un rapport spécifique à sa table parce qu’elle est, plus que d’autres, une nation politique. Etudier l’histoire politique française de la table, c’est se donner le maximum de chance de comprendre cet entrelacement du politique et de la nourriture, tel qu’il travaille toutes les sociétés, chacune à sa manière. Convoquer la longue durée, et même la très longue durée, est donc nécessaire puisque la table française reste tributaire des tables antiques bien au-delà du fameux triangle pain-vin-huile et de la tradition des banquets. Ce qui caractérise la table française, c’est ce rapport, toujours continué et renouvelé, entre contenu de l’assiette et politique, entre manières de table et politique, entre (contre-)utopies et politique, et ceci, de l’époque gallo-romaine à celle de l’empire carolingien, de la féodalité à la monarchie absolue, de l’humanisme de la Renaissance à celui de la philosophie des Lumières, de la Révolution de 1789 au xixe siècle, le « siècle noir ». Le danger aurait été de faire l’histoire politique de l’alimentation des seuls puissants, évacuant ainsi le point de vue, également politique, du peuple sur les affaires de table. Le peuple, loin d’être silencieux, est même plutôt têtu au cours des siècles, allant toujours chercher dans les mêmes directions les solutions aux questions alimentaires… Cette histoire populaire de la table a pourtant toujours été dépréciée, au point de ne retenir que le point de vue des puissants (et des savants), y compris sur des mesures souhaitées et revendiquées par le peuple. Les gens ordinaires n’ont pas principalement souhaité manger la même chose et de la même façon que les puissants, il faudra beaucoup de souffrances pour les faire renoncer à leurs propres conceptions et pratiques de table. La haine des distributions alimentaires gratuites, toujours recommencées depuis la Rome antique, en est un autre bon symptôme.

 

Je convie mes lecteurs à un long voyage gastronomique que j’espère gourmand. Je présente ce livre à la façon de la vieille table française en proposant, en guise de chapitres, 13 services successifs, mais dans lequel chacun(e) pourra puiser à sa guise (ce que le mangeur ne pouvait faire à l’époque) : les tables préhistoriques, la table mésopotamienne, la table égyptienne, la table grecque, la table romaine, la table gauloise, la table mérovingienne, la table carolingienne, la table clérico-féodale, la table de la monarchie absolue, la table républicaine, la table bourgeoise et enfin les tables industrielles du xxe siècle et du début du xxie siècle.

 

 

Pourquoi l’alimentation est à l’origine des biens communsde l’humanité ? Comment les puissants, avec les rituels de la
table et les politiques alimentaires, sont parvenus à construirel’(in)égalité des humains ? Qui, après avoir imposé au peuple
de manger du pain, a voulu lui interdire les châtaignes etgénéraliser la pomme de terre ?
Au-delà des histoires sociale, religieuse, culturelle, del’alimentation, l’auteur retrace son histoire politique, jamais
traitée à ce jour.
Ce fabuleux livre de Paul Ariès, est le fruit detrente ans d’enseignement et de recherches. Il montre comment
la table française reste largement tributaire des tables passées.
Vous saurez (presque) tout de ce que mangeaient et buvaientnos ancêtres, de la préhistoire à nos jours.
Bien connu comme politologue spécialiste de l’écologie,mais aussi bon connaisseur des problématiques liées à la table
et à l’alimentation,Paul Ariès enseigne depuis 1988 dans lesplus grandes écoles internationales d’hôtellerie. Prix 1996
de l’Académie nationale de cuisine, il est l’auteur deLa Findes mangeurs(Desclée de Brouwer, 1997),Les Fils de McDo(L’Harmattan, 2000),
Le Goût(avec Gong Gang, Desclée deBrouwer, 2000), Manger sans peur(Golias, 2011).



 

Même avec Benoit Hamon....
le Parti "socialiste" ? Non merci !
Paul Ariès
Directeur du mensuel les Zindigné(e)s
Faire de la politique impose d'avoir une bonne mémoire.
La victoire de Benoit Hamon est certes préférable à celle de Manuel Valls
mais elle ne doit nullement servir le temps d'une élection présidentielle
à rosir ou à verdir un parti "socialiste" devenu un obstacle au changement. 
La victoire de Benoit Hamon prouve simplement que nous avons eu raison
depuis 2012 de dénoncer ce parti faussement "socialiste" mais vrai fossoyeur de la gauche et de l'écologie.
Méfions-nous des illusions qui consisteraient à croire qu'une union sacrée
serait possible avec ce parti qui a trahi pendant 5 ans ses engagements pris devant le peuple.
Méfions-nous des illusions qui consisteraient à chercher
un accord de papier qui ferait oublier les trahisons du PS.
Ce Parti de Benoit Hamon reste un obstacle au changement.
Ce n'est pas un problème de personne mais d'idéologie.
La victoire de Benoit Hamon ne nous rendra pas amnésique.
La victoire de Benoit Hamon ne recycle pas le PS à gauche
et ne le rend pas davantage soluble dans une véritable écologie.
Benoit Hamon a toujours été un dirigeant socialiste à la mémoire sélective.
Auteur en 2011 d'un excellent ouvrage intitulé "Tourner la page"
dans lequel il avait des mots très durs pour la social-démocratie
accusée de mettre en oeuvre des politiques plus libérales que sociales,
cela ne l'a pas empêché d'être porte-parole du PS de 2008 à 2012
puis membre du gouvernement social-libéral de 2012 à 2014..
Hamon écrivait que cette pseudo-gauche était un "pis aller de la droite",
il parlait même à propos du parti "socialiste" de "gauche placebo" et ajoutait
que les sociaux démocrates étaient devenus un obstacle à l'émancipation.
Ce qu'écrivait Hamon au sujet du PS en 2011 est encore plus vrai en 2017.
Le Parti de Hamon n'est pas du côté de la solution mais du problème.
Aucun rabibochage électoraliste ne serait en mesure d'effacer
la trahison des engagements qu'avait pris le Parti de Hollande en 2012.
Ne comptez pas sur nous pour légitimer avec Benoit l'illégitime Parti socialiste.
Ne comptez pas sur nous pour mentir au peuple et laisser croire que le PS serait de gauche.
J'appelle les Insoumis à ne pas se laisser soumettre.  

Le livre La Face cachée du pape François

toujours plus d'actualité....

 

 

 

 

Toute l'actualité du nouveau livre choc de Paul Ariès

La face cachée du pape françois (Max Milo)

sur

https://lafacecacheedupapefrancois.wordpress.com/

ou

http://lesdessousdupape.canalblog.com/

Politis du 2 juin parle du livre de Paul Aries

         

        Paul Ariès invité de Lyon-Capitale et de TLM

 

 


Lettre ouverte à Jean-Luc, Benoit et quelques autres

Pour sortir du vrai/faux débat sur le revenu universel :

Défendons la gratuité du service public !

Paul Ariès

Délégué général de l’Observatoire International de la gratuité

http://vivelagratuite.canalblog.com/

 

Au moment où la question du revenu d’existence revient dans le débat aussi bien à droite de l’échiquier politique qu’au sein des forces de gauche et écologistes, Paul Ariès lance un appel au nom de l’Observatoire International de la Gratuité. 

Nous appelons les forces de gauche et écologistes et notamment La France Insoumise à sortir du vrai/faux débat sur le revenu d’existence ou universel. Cette question nous divise parce que nous n’allons pas assez loin dans la mise en cause des fondements du système capitaliste et du productiviste.

La France à genoux économiquement mais debout politiquement avait su en 1944 instaurer la sécurité sociale qui n’était pas une simple roue de secours face aux accidents de la vie mais le fondement d’une autre conception de la société. C’est pourquoi nous ne parlons pas des services publics mais du service public. Alors que la France n’a jamais été aussi riche qu’aujourd’hui nous devons mettre au cœur de nos combats la défense et l’extension de la sphère de la gratuité du service public et de nombreux biens communs, par souci de répondre aux urgences sociales, écologiques, politiques, mais aussi pour commencer à changer la société dans le sens d’une transition vers l’éco-socialisme. Nous ne partons pas de rien pour cela mais d’un « déjà là » conquis de haute lutte, avec la gratuité de l’école publique et ce qui reste de celle des soins ou du logement. Nous partons aussi de tout ce qui s’expérimente aujourd’hui dans des centaines de villes avec la gratuité de l’eau vitale, des transports en commun urbains, des services culturels, de la restauration scolaire, des services funéraires, du bouclier énergétique, etc.

Par gratuité du service public nous entendons une gratuité construite, une gratuité économiquement construite : l’école publique est gratuite mais financée par nos impôts, une gratuité politiquement, socialement, culturellement construite. La gratuité du service public ce n’est pas le produit ou le service débarrassé du coût mais du prix.

Défendre et étendre la sphère de la gratuité c’est apprendre à lier le social et l’écologie car nous devons apprendre à différencier selon les usages : pourquoi payer son eau le même prix pour faire son ménage et remplir sa piscine ? Il n’existe pas de biens ou de services destinés en soi à être gratuits ou marchands. C’est aux gens de décider ce qui doit être gratuit, renchérit et parfois interdit.  Défendre et étendre la sphère de la gratuité ce n’est pas rendre gratuit ce qui existe mais profiter de la gratuité pour repenser les produits et les services ce qui suppose de démocratiser au maximum le fonctionnement du service public. Ainsi rendre les transports en commun gratuits c’est nécessairement les modifier pour défendre à la fois l’écologie et le droit au déplacement des plus pauvres. Ainsi rendre la restauration sociale gratuite, c’est se donner les moyens d’avancer vers une alimentation relocalisée, désaisonnalisée, moins gourmande en eau, moins carnée, assurant la biodiversité, faite sur place et servie à table. Défendre et étendre la sphère de la gratuité c’est donner à chacune et à chacun de quoi vivre de façon inconditionnelle mais avec un revenu largement démonétarisé, déséconomisé, c’est donc commencer à sortir du capitalisme. Défendre et étendre la sphère de la gratuité c’est se situer sur le terrainde l’émancipation sociale et non pas de l’accompagnement de la misère. 

Jean-Luc, Benoit et quelques autres vous pouvez ne pas diviser la gauche et l’écologie en imaginant ce que pourrait être dès maintenant une économie répondant aux besoins, sans passer par la marchandisation et la monétarisation.

Soyez les défenseurs d’une sécurité sociale généralisée.

Soyez ceux qui défendent et étendent la sphère de la gratuité du service public.

 

Retrouvez chaque mois Paul Ariès

rédacteur en chef du mensuel Les Zindigné(e)s

 

                                 contact : paul.aries@laposte.net 

compte twitter : .........@paularies7

 

 La nausée

 

La victoire programmée du protofasciste Trump n’est pas tant celle des républicains que la conséquence de la défaite des démocrates corrompus incapables de donner de l’espoir aux dizaines de millions d’Américains déshérités et notamment à une jeunesse vouée aux lendemains qui déchantent. C’est la victoire de la haine sur l’espoir. C’est la victoire du protofascisme sur la corruption des élites démocrates. Seul Bernie Sanders aurait pu faire gagner l’Amérique des pauvres contre l’Amérique des riches... 

A défaut d’un grand projet émancipateur les naufragés du système ne pouvaient que voter pour celui qui transpire la haine,

les pauvres ne pouvaient que se tromper de colère.

Ils ne pouvaient qu’ajouter la lèpre au choléra.

Pauvre Amérique. Pauvre monde.

Tant que les gauches mondiales resteront aphones, les protofacismes auront de beaux jours devant eux.

Nous payons au XXIe siècle le prix fort de ce que fut au XXe siècle la tragédie historique du stalinisme.

Ceux qui trouvaient le bilan de l’URSS globalement positif ont démonétisé jusqu’au mot de socialisme, de communisme, de révolution et même d’écologie politique. Les gauches françaises doivent tirer toutes les leçons de la tragédie nord-américaine.

Seul un projet politique de rupture d’avec le capitalisme, d’avec le productivisme, d’avec l’austérité, d’avec la haine de l’autre peut permettre d’échapper à la malédiction nord-américaine...

Les gauches françaises sont malades tout comme l’écologie politique.

Donnons du grain à moudre à la politique à gauche.

Garantissons à chacun de quoi vivre même sans emploi grâce notamment à la défense et à l'extension de la sphère de la gratuité. Prenons appui sur les cultures populaires plus à même de défendre les valeurs de partage.

Marine Le Pen comme Trump ajouterait le choléra à la peste.

Les candidats des deux droites, ceux des républicains et ceux de la fausse gauche socialiste, ne peuvent qu’enfanter la haine ! Défendre à la fois la justice sociale, écologique et politique c’est la meilleure arme contre Trump/Le Pen.

 

 

 

L’écologie fera-t-elle perdre Hillary Clinton ?

Editorial des Zindigné(e)s d'octobre 2016 

Alors que Dany Cohn-Bendit confie sur France Info compter sur Emmanuel Macron pour empêcher un second tour Sarkozy/Le Pen, on serait bien en peine de trouver des déclarations de  soutien d’EELV à la candidate écolo aux élections nord-américaines… Pourtant Jill Stein et son colistier Ajamu Baraka ne cessent de grimper dans les sondages qui les donnent entre 4 et 7 % des voix… au risque de faire perdre Hillary Clinton face à Donald Trump. Le camp démocrate appelle d’ailleurs à « voter utile » ce à quoi la candidate écolo répond : « Nous devons nous rendre compte à quel point il y a urgence à agir. Nous devons prendre conscience que les désastres qui frappent notre pays sont sur le point de remettre en cause chaque jour notre vie et aussi celle de millions de gens sur la planète ; je suis effarée par l’attitude et les dénis des Républicains mais aussi en constatant que beaucoup de parlementaires démocrates, sur ces sujets comme sur d’autres, se déportent vers la droite. D’autant plus que le choix du candidat à la vice-présidence, l’ancien sénateur du Colorado, Ken Salazar, a révélé la véritable Hillary Clinton ». Le colistier d’Hillary Clinton est en effet bien connu pour son soutien sans faille au lobby pétrolier, défense de la fracturation hydraulique, campagne en faveur du pipe-line Keystone destiné à apporter aux États-Unis le pétrole canadien issu des sables bitumineux, ouverture de l’océan Arctique aux forages pétroliers, etc. Nous avions croisé Jill Stein, ancienne médecin, âgée de 65 ans, située très à gauche sur l’échiquier américain lors de la COP 21.  Jill Stein était déjà la candidate écolo en 2012 face à Barak Obama et Mitt Romney et avait obtenu 469 501 voix soit 0, 36 % des suffrages.  Elle a été élue en août candidate des 300 000 membres du parti vert (GPUS) avec le soutien de nombreux autres mouvements écologistes.  Elle prend la suite de Ralph Nader en 1996, 2000, 2004 et 2008… Jill Stein conduit cette année une campagne beaucoup plus à gauche avec au coeur de sa campagne la justice écologique, sociale et la paix et dans son viseur Wall street et le complexe militaro-industriel… Parmi ses soutiens Richard Stallman, fondateur du mouvement du logiciel libre, et Medea Benjamin, cofondateur de Code Pink, le mouvement des femmes pour la paix ainsi que des organisations comme l’International Socialist Organization.  Le symbole de son ancrage plus à gauche est le choix de son colistier, Ajamu Baraka, théoricien noir et membre du parti vert, très impliqué dans la lutte contre les discriminations raciales et sexistes. Cet enseignant à l’Institut d’études politiques de Washington est sur tous les fronts depuis des décennies : partisan de la fermeture des prisons, élu personnalité abolitionniste de la peine de mort en 2001, militant propalestinien,  favorable à la dépénalisation du cannabis, ouvertement anticapitaliste et hostile au libre-échange…  Ajamu Baraka n’est pas connu pour avoir la langue dans sa poche. Il a ainsi qualifié Obama d’Oncle Tom et dénoncé la mascarade de « Je suis Charlie », symptome d’un monde blanc à l’émotion sélective. Il a lancé « Je suis Charleston » en mémoire de l’attentat raciste du 17 juin 2015, commis dans une des plus vieilles églises noires nord-américaine, par un sympathisant des thèses suprématistes blanches. Ajamu Baraka revendique une double tradition, celle des Blacks panthers et celle de William Edward Burghardt « WEB » du Bois (1868/1963), sociologue, militant des droits civiques et panafricaniste, ouvertement anticapitaliste et procommuniste. Ajamu Baraka est hostile à l’américanisation des anglo-africains et dénonce l’émergence d’une (petite) bourgeoisie noire… collaboratrice de la domination culturelle blanche…  Cet ancien Directeur exécutif du réseau « US Human Right » (fort de plus de 300 organisations) a lancé ainsi un appel en septembre pour la surveillance internationale des homicides de la police des Etats-Unis. Il a accepté d’être le colistier de Jill Stein pour construire un mouvement multinational nord-américain sur la base de la satisfaction des besoins des travailleurs. Jill Stein et Ajamu Baraka font l’objet depuis quelques jours d’un mandat d’arrêt pour avoir pénétré sur le chantier d’un GPII (Grand projet inutile imposé), la construction d’un oléoduc qui menace les terres et les réserves en eau des Sioux du Dakota du Nord. Ajamu Baraka est accusé d’avoir écrit à la peinture sur un buldozer « décolonisation, un acte de résistance contre l’Amérique des entreprises et l’Etat colonial ».

 

La gauche productiviste c'est le stalinisme

Un article de Paul Ariès sur le site des Cahiers de l'histoire

https://chrhc.revues.org/4926

 

En finir avec la centralité du travail

 

Des actes chemisophobes

L'édito du mensuel Les Zindigné(e)s de mai 2016


J’aimerais vivre dans un monde sans violence où n’existerait plus ni appauvris ni enrichis, ni dominants ni dominés, ni sexistes ni racistes, ni dieu ni maître ; j’aimerais vivre dans un monde sans violence où la politique ne consisterait plus à définir qui sont ses amis et sesnnemis mais à inventer de nouveaux communs et à se souvenir du temps où la lutte des classes menée par les puissants contraignait parfois les « sans droits » et les sans-voix à réagir à la violence des bourgeois. Mais nous sommes en 2016 et le capitalisme menace toujours la vie de milliards d’humains avec le soutien de ceux qui ont choisi d’être ses chiens de garde qu’ils soient de grands managers d’entreprise comme Air France ou des idéologues en vogue comme Finkielkraut, Onfray, Zemmour, Levy. Avant de compatir avec Xavier Broseta, le directeur des ressources humaines d'Air France dont la chemise avait été arrachée par des salariés en colère lors d'une réunion annonçant un plan de « restructuration » menaçant 2.900 postes ou avec Alain Finkielkraut, expulsé de la place de la République sous la protection de la « commission sérénité » (service d’ordre) du mouvement Nuit Debout, j’aimerais que l’on prenne le temps de s’interroger sur le statut de la violence dans la société. Norbert Elias avait certes raison d’écrire que notre société moderne devient toujours plus intolérante à l’égard de la violence mais il faudrait ajouter que cette intolérance concerne d’abord la contre-violence des dominés et exploités. La violence du système se porte très bien au contraire : violences économiques, violences policières, violences racistes et sexistes, violences idéologiques… Nous en avons eu une démonstration lors du face à face entre le délégué syndical CGT de Continental et Pujadas qui voulait contraindre l’ouvrier à s’excuser pour la contre-violence collective commise lors d’une grève. Xavier Mathieu avait cloué le bec à ce présentateur : « Vous plaisantez j’espère ? On regrette rien ! ».


J’ai choisi - à l’occasion de la publication de l’essai de Maxime Vivas : Les déchirures, éd. Golias - de nommer métaphoriquement « actes chemisophes » tous ces actes de contre-violence qui ne sont que les symptômes d’une asymétrie structurelle entre la violence des dominants plutôt bien tolérée et la contre-violence des dominés. Nous sommes, aux Zindigné(e)s, du côté des actes chemisophes, dès lors que cette part de violence ne relève pas d’une violence destructive mais créative, d’une violence constructive même de l’identité de classe de ceux qui souffrent. Cette violence sert ainsi à tracer une frontière entre Eux et Nous, entre « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut » qui profitent de ce système inique. Le philosophe Walter Benjamin distinguait une « violence divine » qui instaure un droit nouveau (celui des dominés) et une violence conservatrice qui entretient le cercle vicieux de la domination avec parfois le soutien de l’Etat. Le danger existe certes toujours d’une violence « dépolitisée », d’une violence spectaculaire, d’une violence existentielle, d’une « violence sauvage » car sans objet, non pas parce qu’il manquerait de motifs de révolte mais parce qu’elle laisserait échapper sa cible, les véritables responsables de la détresse sociale. Baudrillard aide aussi à comprendre ces violences infécondes lorsqu’il oppose des violences ludiques, idéologiques, sacrées à des violences qui restent structurellement liée à la société de consommation et à son cortège de névroses. Nous soutenons avec Labica qu’on ne voit pas comment les dominés, même dans nos sociétés d’abondance, pourraient imposer leur pouvoir, ou même leur association au pouvoir, sans recourir à une contre-violence qui leur est imposée par le système lui-même. Labica, anticipant sur les mésaventures de tous les Finkielkraut, ajoutait que la pression médiatique que ces chiens de garde du système font peser sur nos consciences « est une violence qui sert à occulter la violence du système ». On voudrait nous faire croire que cette contre-violence serait aujourd’hui telle qu’elle deviendrait insoutenable alors que rarement dans l’histoire les dominés ont été si peu violents envers leurs maîtres et les laquais qui les servent. Les conflits sociaux de jadis étaient bien plus violents que ceux d’aujourd’hui. Il fut un temps où les intellectuels engagés ne reculaient pas d’effroi devant le caractère nécessairement violent de certaines situations historiques. Ainsi Sartre, dans le contexte des guerres coloniales écrivait : « Le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes (…) il faut rester terrifié ou devenir terrible. L’arme du combattant, c’est son humanité, car, en le premier temps
de la révolte, il faut tuer ; abattre un européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre. » Guevara appelait à se lever pour « entonner des chants funèbres dans le crépitement des mitrailleuses » et Fanon invitait à comprendre la violence sans la justifier comme une fin en soi. Labica a donc eu raison de réhabiliter philosophiquement et politiquement la violence libératrice, celle qui permet de s’attaquer au capitalisme et d’inviter à comprendre les manifestations de violence réactionnelle, y compris dans leurs formes les moins sympathiques. Nous savons aux Zindigné(e)s que la violence ne tiendra jamais lieu de politique et que la violence des opprimés peut se révéler contre-productive, mais, de grâce, cessons de confondre les victimes et les complices du système. La droite et l’extrêmedroite se sont émus pour le sort de Finkielkraut. L’académicienphilosophe abonné à presque toutes les émissions a brouillé selon son habitude les catégories de la pensée en expliquant « qu’on a voulu purifier la place de la République de (s)a personne » permettant ainsi au site Atlantico de parler de son exclusion comme un acte antisémite caractérisé. Quant à Michel Onfray, s’il a prouvé, une fois de plus, son manque de sérieux (en reprenant la légende du crachat qui aurait pollué le visage de Finkielkraut alors que les copains d’ACRIMED ont su rétablir la réalité des faits), il a prouvé aussi dans quel camp il se range désormais en tenant des propos odieux contre les participants au mouvement Nuit Debout en osant établir un parallèle entre le crachat (dont fut
victime en réalité un journaliste) et le tatouage des déportés par les SS (Nuit Debout serait-il un mouvement nazi ?) et en profitant de la mésaventure de Finkielkraut pour vomir sa haine de toutes les révolutions, à commencer par celle de 1789-93 et de Robespierre : « Ce crachat porté sur sa joue, comme le tatouage porté sur l’avant-bras de ses parents, m’a fait honte, terriblement honte, plus que terriblement honte (…) « salaud », « facho », « dehors », « dégage », le tout hurlé, vociféré, beuglé sur le ton qui fut assez probablement celui des premiers révolutionnaires qui coupaient au couteau les têtes de ceux qui ne leur revenaient pas afin d’accélérer la venue de la fraternité. Quelque temps plus tard, le couteau de ceux-là était remplacé par le rasoir de la guillotine. C’était le temps venu de Robespierre. Il existe aujourd’hui des prétendants robespierristes à la relève. » Onfray-pseudolibertaire. Onfray-Thermidor

 

L’ubérisation cache sexe de la marchandisation

Edito des Zindigné(e)s avril 2016

La grande peur des patrons ne serait plus la victoire prochaine des « rouges » mais la perspective de se retrouver un beau matin ubérisés comme de vulgaires taxis. La crise de 2007 a joué comme un catalyseur de tendances profondes permettant au capitalisme de mettre la main sur une économie qui aurait pu être alternative en dépassant des expérimentations comme les SEL, les Accorderies, les AMAP…

L’ubérisation avance masquée en se présentant comme une économie collaborative (le capitalisme a toujours aimé voler nos propres mots) qui consisterait à augmenter l’utilisation de certains biens en les « partageant » avec d’autres. On voit fleurir les sites qui proposent de louer une chambre dans son appartement, de prendre son repas chez un particulier, de lui louer son appareil photo, de covoiturer avec lui moyennant finances, de lui vendre des produits de son potager, etc. Cette nouvelle économie dite collaborative permettrait de donner de quoi vivre mais aussi des raisons de vivre aux 212 millions de sans-emploi (+ 34 millions depuis 2007), car, comme le clame Macron, il serait plus facile de trouver un client qu’un patron (sic). Cette pseudo économie collaborative se veut super sociale (récréation de lien social) et super écolo (économie de proximité et partage ou recyclage des produits usuels). Les plateformes collaboratives proposent donc de changer la vie, de se passer d’intermédiaires selon le principe coopératif et d’assurer la transition écologique. La réalité est moins reluisante puisque cette nouvelle étape du capitalisme étend davantage encore la sphère de la marchandise et pousse chacun d’entre nous à fonctionner comme une entreprise maximisant son profit et minimisant ses coûts. Les études d’opinion montrent que l’enfer est bien pavé des plus belles intentions. Exit la solidarité et les projets d’une transformation écosocialiste de la société : 77 % des « clients » expliquent que c’est une façon d’augmenter leur niveau de vie, 66 % de trouver de bonnes affaires, 55 % de payer moins cher, 30 % de consommer mieux. Cette pseudo économie collaborative n’est d’ailleurs pas spécifiquement juvénile sauf pour certains services comme le co-voiturage payant qui a remplacé le bon vieux stop et les sites de covoiturage gratuits aujourd’hui menacés de disparition (avec toujours la même argutie que le caractère marchand sécuriserait la transaction). Cette pseudo économie collaborative n’est même pas le bon vieux système D des milieux populaires (qu’elle menace même en réduisant les produits autrefois donnés à Emmaüs mais qui peuvent désormais être vendus grâce à des plateforme Internet). Chacun devient un peu marchand et considère sa vie comme un capital à valoriser. Les adeptes de cette nouvelle économie appartiennent aux classes aisées (les ménages avec plus de 6000 euros mensuel selon le rapport au, gouvernement), aux couches moyennes, aux bobos pseudo écolos mais vrais libéraux-libertaires… Cette discrimination sociale n’est ni accidentelle ni provisoire car cette pseudo économie collaborative est à l’opposé des véritables modes/styles de vie populaires puisqu’elle suppose de posséder des objets à louer, des logements suffisants, des espaces de stockage, une épargne proposable sur un site collaboratif, mais elle requiert aussi des prédispositions commerciales, un rapport à l’argent antipopulaire par excellence. Les milieux populaires pratiquent l’entraide et le (contre)don mais bien peu le marché. Les milieux populaires seront bien les grands perdants de l’ubérisation rampante !

 

Les penseurs de cette pseudo économie collaborative ont même inventé un nouveau gros mot pour dire cette extension du capitalisme au sein de nos vies : nous serions toutes et tous des « prosommateurs » (mi-consommateurs mi producteurs), reléguant ainsi définitivement la lutte des classes au musée des antiquités. Au souci collectif, au projet de société succèdent le chacun pour soi et l’égoïsme absolu. Imaginons que cette logique s’étende progressivement à l’ensemble de nos existences, que resterait-il de gratuit, que resterait-il de désintéressé ? Le capitalisme a trouvé comment accroitre la soumission volontaire à la seule logique marchande. Cette économie collaborative fait de chacun à chaque instant un homo economicus n’ayant en tête que la maximisation de son profit et la minimisation de ses couts. Ce prosommateur est aussi un anti-usager des services publics donc un « ennemi du peuple » puisque les biens communs constituent toujours sa première richesse. Le capitalisme pourrit un peu plus nos vies et nos têtes sous prétexte de développer l’empowerment du consommateur c’est-à-dire son pouvoir d’agir en bon… capitaliste. L’ubérisation de la société est une façon d’apprendre à chacun qu’il possède beaucoup de choses qu’il pourrait lui aussi transformer en marchandises, que ce soit une place dans sa voiture, un lit disponible dans son appartement, un coin de sa cave ou de son garage, des fruits et des légumes qui poussent dans son jardin, etc. Face au manque de places de stationnement dans les grandes villes, des plateformes vendent même de l’information sur les places de parking qui vont se libérer, etc. On explique que le pactole que représenteraient les 70 objets que les ménages conservent en moyenne sans les utiliser serait de 12 milliards d’euros… Ce gisement de croissance pourrait être exploité (sic) faute de garantir à chacun un revenu.

Avec le chacun pour soi s’annonce aussi la fin programmée des services publics. Les libéraux qui cherchaient depuis des années la solution royale pour assécher les finances publiques ont trouvé une nouvelle recette avec l’économie collaborative ! L’ubérisation dans le domaine du tourisme représente en Espagne un manque à gagner fiscal du tiers des recettes du fait de la non-perception des taxes de séjour.

Ce secteur n’est pas anticapitalisme mais obéit de façon caricaturale aux logiques de spéculation, de spécialisation, de concentration, de marchandisation galopante.

Cette pseudo économie collaborative est le terrain de chasse des start-up, des fonds d’investissement, des business angels, des grandes multinationales. Amazone remplace les librairies, E-bay les salles de vente, Apple les disquaires, Facebook est devenu le courtier du lien social et Youtube celui de tout ce qui peut se filmer. 9000 start-up régissent ce nouveau marché chiffré aujourd’hui à 15 milliards de dollars mais estimé à 335 milliards de dollars d’ici 2025. Les profits des gros sont énormes : La plateforme Airbnb est valorisée à plus de 18 milliards d’euros, Blablacar a levé 80 milliards d’euros pour investir de nouveaux marchés en Turquie, en Inde, en Russie. La SNCF vient de lancer sa propre plateforme IDVRoom pour concurrencer Blablacar, la chaine hôtelière Hyatt voit son futur du côté de la location d’appartements, Citroën mise sur Ouicar, des grands assureurs (Macif, Maif) investissent ce domaine, Leroy-Merlin, Decathlon, Mr Bricolage se sont lancés dans la vente de produits d’occasion, etc. Les beaux discours sur « redonner un sens à la consommation », « préserver l’écosystème en partageant et allongeant le cycle de vie des produits » sont des leurres. Le rapport du gouvernement le dit clairement : « les pratiques de consommation collaborative ne traduisent pas un rejet du système mais plutôt une volonté d’optimiser leur pouvoir d’achat et de consommer « sur mesure ». »[1] .

 

Nous avons donc en tant qu’objecteurs de croissance de bonnes raisons de refuser l’ubérisation qui nous ronge comme un cancer sous couvert de proximité. L’ubérisation c’est déjà la casse du code du travail et des grands systèmes de protection sociale, c’est même la sortie du salariat mais une sortie par le bas. Jacques Attali promet ainsi une société sociale-libérale parfaite grâce à l’ubérisation : « C’est l’avenir, tous les travailleurs vont devenir intermittents. C’est l’ubérisation de la société, c’est la fin du salariat »… sauf « exception talentueuse » précise-t-il. La loi Macron n’a-t-elle pas été jusqu’à modifier l’article 2064 du Code Civil qui renvoie toute relation de travail au Code du travail pour ouvrir la possibilité de contrats civils commerciaux de gré à gré, belle façon de saper le principe même de l’ordre public. L’économie collaborative c’est aussi un recul des règles de sécurité et d’hygiène (quid des contraintes auxquelles sont soumis par exemple les restaurateurs ?). L’ubérisation c’est l’accentuation de la sphère de la marchandise au détriment de celle de la gratuité et des biens mixtes (services publics, secteur de l’ESS), c’est la pénétration encore plus forte de l’économi(sm)e au sein de nos existences. L’ubérisation développe et légitime des modes de vie qui sont ceux des bobos, elle entretient les illusions sur une fausse écologie oublieuse de l’effet rebond : voyager moins cher n’est pas plus écolo surtout si cela permet de le faire plus souvent.

Sous prétexte de système D… l’ubérisation fonctionne sur une logique individualiste (ce n’est pas parce qu’on co-voiture qu’on est moins individualiste).

L’ubérisation se veut branchée, sympa, libérée des contraintes du droit (droit du travail, droit fiscal, règles d’hygiène et de sécurité, etc), elle se revendique anarcho-capitaliste ou écolo-libertaire mais elle marque la naissance d’un nouvelle figure anthropologique, celle d’un individu toujours plus atomisé (sous prétexte de recréation d'un lien social), celle d’un individu qui collabore lui-même à l’extension du capitalisme qui le tue à petit feu.

 

 

 

  Scientologie / les méthodes : Un vieux combat toujours actuel

 

 

  

 

Paul Ariès invité de la Radio-Suisse Romande août 2015

La décroissance qu'est-ce que c'est ?

 

 

 

 

 

Bravo aux amiEs des Anonymous pour leur aide

 

 

Paul Ariès "grand témoin" au procès de Millau

 
José Bové Millau Juin 2000-Part 1 par fantomasie

http://dai.ly/xbtyqj

 

Pourquoi le film collectif "La possibilité d'être un humain ?"

 




 

 

Hommage à Théo Angélopoulos      Résultat de recherche d'images pour

Défendre le droit à la nostalgie et à l'Utopie !

 

 

Paul Ariès invité de l"émission "Jusqu'à la lune et retour" d'Aline Pailler

 

 

 

Un nouveau pacte des droits sociaux : sur la gratuité des services publics

Paul Aries sur France culture

 

Paul Ariès en débat avec Peter Ainsworth, ancien Ministre britannique de l'écologie

 


Décroissance: mirage ou alternative crédible? par liberation

 

Ralentir ? Débat entre Paul Ariès et Martine Billard

 


Forum Îl-de-France 2030 à Bobigny : Ralentir ? par RegionIledefrance 

 

 

Projet de loi portant création de la gratuité des services publics

 

 

 

 

 

 

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04 septembre 2012

De Hollandreou à Arnaud Stakanobourg

Notre nouveau Président de la République se veut un Président normal mais sa première normalité est de dire qu’il n’y a pas de solution sans relance économique. Notre grand Ministre du Redressement productif se trouve de ce fait coincé entre la défense des emplois et du pouvoir d’achat et le pacte Merkozy que veut nous imposer « Hollandréou ». J’aimerai souffler quelques idées à mon camarade-Ministre Montebourg qui semble en panne d’imagination ce qui l’oblige à dire des bêtises sur le nucléaire et le traité européen. Arnaud, tu pourrais  devenir, avec un peu de ce volontarisme politique qu’on te connait, le tout premier Ministre de la république de la sortie du productivisme et du consumérisme…Il te suffirait de dire que l’essentiel n’est pas de créer des emplois pour distribuer de l’argent afin de pouvoir acheter de mauvais produits conçus pour ne pas fonctionner longtemps mais de produire de belles choses solides pour ne plus avoir autant besoin de trimer toute sa vie. Arnaud, tu as suffisamment de bagout pour convaincre tes petits camarades du gouvernement écolo-socialiste qu’il ne s’agit plus de vouloir créer des emplois parce qu’ils sont rentables pour le grand capital mais seulement lorsqu’il y a des besoins insatisfaits. Je te promets Arnaud que si on travaille moins (32 heures tout vde suite)…on travaillera tous. Et puis tu sais on pourrait être des chômeurs heureux avec un revenu social garanti… Arnaud, si tu veux commencer à sortir, même rien qu’un peu,  du productivisme, mets toi à l’école du Sud. Ce sont les pays pauvres qui nous font aujourd’hui des cadeaux conceptuels avec des notions comme le Buen Vivir (Bon vivre) à ne pas confondre avec le bien être au sens de la société occidentale, avec  l’anti-extractivisme qui nous dit que ce n’est pas nous, le peuple, qui avait besoin de « toujours plus » d’énergie , mais les industries polluantes qui n’ont que le profit en tête et à la place du cœur. Camarade-Ministre pourquoi n’échanges tu pas tous les grands projets inutiles qu’on nous impose (aéroports, autoroutes, circuits automobiles, exploration des gaz de schistes, stades géants, etc) contre une politique qui aurait à cœur de réparer les produits plutôt que d’en faire des neufs ? Arnaud, si tu veux commencer à sortir, même rien qu’un peu, du consumérisme stupide, pourquoi n’interdis tu pas l’obsolescence programmée, pourquoi n’allonges tu pas les délais légaux de garantie ? Pourquoi ne fixes-tu pas des objectifs de diminution des volumes d’emballages et d’usage des matières premières par branche d’activité ? pourquoi ne rends-tu pas obligatoire aux constructeurs de laisser l’accès libre aux composants, pourquoi ne donnes tu pas la priorité à la réparation avec mise en place de filières spécifiques par catégories de produits, en utilisant l’expertise d’associations existantes, en mettant en place des incitations tarifaires de type consignés, en interdisant les emballages immédiatement jetables, en prenant des mesures pour faciliter la vente en vrac, en remettant des bons d’achat à la hauteur de la valeur de la matière première rapportée lorsque l’usager d’un produit contribuera à son recyclage ? Comment peux-tu accepter que seulement 7 % de la matière première qui a servi à fabriquer un produit se retrouve dans celui-ci ? Comment peux-tu accepter que 99 % des ressources prélevées sur Dame-Nature deviennent des déchets en moins de 42 jours ? Mon bon Arnaud, je te propose de devenir le Père du pouvoir de vivre plutôt que le stakhanoviste du pouvoir d’achat et des emplois coûte que coûte… Tu vas me dire, oui, mais le pouvoir d’achat. Mais bon dieu, Arnaud si ma machine à laver dure vingt ans au lieu de cinq actuellement…tu ne vois pas que tu augmentes sacrément mon pouvoir d’achat tout en me permettant de faire autre chose de ma vie que d’être alternativement un forçat du travail et de la consommation. Qu’est-ce que tu dis Arnaud ? Que tu ne peux pas faire grand choses ? Qu’il y a les lois économiques ? Ecoute Arnaud, je te propose un deal. La gauche en 1981 avait su libérer de nouveaux territoires comme les radios libres ou plus de démocratie pour les salariés dans les entreprises avec les lois Auroux. Je te supplie de quémander au prochain Conseil des Sinistres qu’il libère de nouveaux territoires pour nous permettre d’expérimenter d’autres façons de vivre, pour que nous puissions multiplier les alternatives.  Arnaud, cesse de nous raconter des bobards. Cesse de nous faire croire à une réinsertion possible des millions de naufragés au sein de ce système qui fonctionne à l’exclusion. Arnaud, on ne te demande pas de devenir le Ministre de la désindustrialisation, on te demande juste de cesser de dire des bêtises sur la beauté du nucléaire (énergie d’avenir) et le traité Merkozy.

 

(Texte à paraitre dans le journal Le Ravi)

 

Paul ARIÈS

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La lutte contre les Grands projets inutiles imposés : Du refus de l’extractivisme au choix d’une société du Bien-vivre

La tenue de ce deuxième Forum européen contre les Grands projets inutiles imposés est à la fois une mauvaise nouvelle et une excellente nouvelle…

Mauvaise nouvelle car il signifie que le capitalisme productiviste est en train de passer à la vitesse supérieure en matière d’adaptation à ses propres besoins de la planète, des espaces, des infrastructures et de l’humanité (transhumanisme).. Mauvaise nouvelle aussi car les forces politiques et sociales sous-estiment trop la dangerosité de ces projets, dénonçant simplement des politiques d’images comme le  greenwashing. Le capitalisme vert est bien un vrai projet, un grand projet dont nous commençons à percevoir les contours dans tous les domaines à l’échelle mondiale. Je rêve donc que ce Forum soit un cri d’alerte qui puisse être entendu par l’ensemble des mouvements qui luttent pour poursuivre le mouvement historique d’émancipation.  Mauvaise nouvelle donc puisque si nous sommes mobilisés contre ces grands projets inutiles imposés c’est que le capitalisme est en train de passer un nouveau cap.

Ce Forum est toutefois une excellente nouvelle car il témoigne qu’une convergence est en train de se réaliser non seulement entre le social et l’écologie, non seulement entre le politique et l’éthique mais entre les luttes engagés dans les pays du Sud et celles qui se développent dans toute l’Europe contre les projets nuisibles. Ce Forum est donc une excellente nouvelle car il est le signe d’une capacité nouvelle à (re)politiser des enjeux trop longtemps considérés comme secondaires…Nous renouons ainsi avec la longue histoire des résistances populaires contre ce que les puissants ont toujours présenté comme le progrès et qui n’est que l’organisation de la société, du monde, de la conception même de la vie au service d’une petite minorité.  Nous sommes aujourd’hui les descendants des paysans refusant le passage de la faucille à la faux, ceux des communautés se mobilisant pour défendre leurs droits au ramassage des bois morts, au glanage, ceux des ouvriers cassant certaines machines, ceux des villages mobilisés contre l’implantation des grands barrages, etc. Nous avons derrière nous une longue histoire dont nous pouvons être fiers. 

Les mouvements socialistes étaient encore très sensibles à ces questions au 19e siècle. Il suffit pour s’en convaincre de relire leurs critiques de la ville et de l’industrialisation. Il a fallu la montée de l’économisme (cette idée que « plus serait forcément égal à mieux »), il a fallu une vision linéaire et déterministe de l’histoire avec l’idée d’un enchainement automatique des modes de production (après le capitalisme, étape nécessaire, viendrait nécessairement le socialisme…), il a fallu le renoncement à mener la lutte dans le champ de la consommation et même de la production (avec le sabordage des mouvements coopératifs), il a fallu finalement que nous réduisions le combat à la seule question d’un partage plus juste du gâteau, sans s’interroger sur sa recette (qu’est-ce qu’on produit ?comment et pour quels besoins ?) pour que les gauches perdent le mode d’emploi de la critique des grands projets capitalistes. Nous avons accepté les modes de vie qui sont ceux du capitalisme, oubliant que le capitalisme n’est pas seulement un système économique reposant sur l’exploitation mais un style de vie, avec ses aménagements, ses produits spécifiques. Nous avions oublié majoritairement chemin faisant que si le capitalisme donne à jouir …il s’agit d’une mauvaise jouissance, d’une jouissance d’emprise, d’une jouissance d’avoir, celle du « Toujours plus » (de richesses économiques et de pouvoir).

Un petit village antiproductiviste a bien toujours résisté mais tellement minoritaire, tellement ridiculisé qu’il avait presque fini par devenir pessimiste. Nous avons su cependant au 20 e siècle entretenir cette critique des modes de vie capitalistes et productivistes et des grands projets qui leurs sont consubstantiels, avec la critique des éléphants blancs en Afrique, ces mégaprojets sans rapport avec les besoins réels de la population, avec le choix d’une médecine aux pieds nus et des dispensaires plutôt qu’une fuite en avant dans l’industrialisation médicale, avec les travaux d’Illich et de tant d’autres sur la santé, sur l’école, sur l’économie vivrière. Nous avons refusé le nucléaire, le bétonnage des rivières, la gentrification urbaine. Nous ne partons donc pas de rien ni sur le plan théorique ni sur le plan matériel. Ce qui est nouveau cependant et dont témoignent non seulement ce Forum mais le renouveau des mobilisations contre les Grands projets inutiles imposés, c’est que nous pouvons enfin renouer avec un antiproductivisme enfin optimiste.

Le Sarkophage, journal des gauches antiproductivistes, salue donc votre Forum. Nous savourons plus particulièrement deux choses dans ces mobilisations.

1)    Cette critique des Grands projets inutiles imposés nous (re)vient d’abord des pays les plus pauvres, notamment de l’Amérique du Sud et de l’Afrique. Nous devons nous mettre à l’écoute de tous ces nouveaux gros mots qui se cherchent pour dire les nouveaux chemins d’émancipation : le sumak kawsay des amerindiens, le Buen-vivir équatorien et bolivien, la vie pleine en Inde, l’eudémonia, la vie bonne, en Grèce, etc. Tous ces « nouveaux gros mots » participent au renouvellement de la pensée politique et des formes d’organisation, des modalités de la résistance. Ce combat contre les Grands projets inutiles imposés est l’une des formes que prend l’engagement pour le Buen-vivir (le Bien vivre) à travers non seulement des expériences de luttes mais un bagage conceptuel nouveau.

 

Les plus pauvres nous ont fait cadeau ces dernières années du concept d’extractivisme et d’anti-extractivisme qui ne condamne pas seulement le pillage des ressources naturelles et le saccage de la planète mais dénonce toutes les logiques de « maldéveloppement » imposées aux peuples. Notre combat contre les Grands projets inutiles imposés est pour moi la traduction européenne de ce combat contre l’extractivisme prédateur. L’extractivisme désignait au départ les activités de prélèvement et de commercialisation des produits de la forêt (bois, gomme, fibres, fruits). Cette notion s’est étendue ensuite à toutes les industries qui supposent d’exploiter TOUJOURS PLUS les ressources (charbon, pétrole, etc), mais aussi aux mono-industries agricoles et aux grandes infrastructures. Ce mouvement contre l’extractivisme est né au Brésil dans la lignée du mouvement des paysans sans terre. Ces mêmes communautés ont fondé le MAB (Mouvement des affectés par les barrages) lorsque le gouvernement brésilien à décidé de construire de nouveaux barrages. Le MAB n’est pas opposé à l’énergie hydraulique mais estime qu’elle est déjà largement suffisante pour couvrir les besoins réels de la population. J’aurai presque envie de dire les besoins de la population réelle (face aux enrichis). Le problème ce sont en effet les intérêts économiques en jeu derrière la construction des barrages et la vente de l’énergie produite. Le grand slogan du MAB c’est « l’énergie pour quoi et pour qui »…Les amerindiens parlent eux de « zones de sacrifices » pour désigner ces territoires destinés à fournir matières premières et énergie au capitalisme. Ce discours anti-extractiviste croise celui en faveur des Biens communs puisqu’il s’agit de refuser à la fois la privatisation et les gaspillages. Il ne s’agit donc pas d’un discours purement savant mais pratico-pratique. La question de l’eau est ainsi emblématique car si les peuples s’opposent à la construction de grands barrages c’est parce qu’ils savent que, par exemple, en Equateur, les grandes exploitations agricoles qui représentent 1 % de la totalité des surface consomment 67 % de l’eau utilisée…c’est parce qu’ils savent que ce besoin de « toujours plus » d’eau est lié à l’extraction des minerais, aux puits de pétrole, aux gaz de schistes, etc. Ce concept d’extractivisme prolonge donc celui de pillage des ressources. Il dénonce l’exploitation de la nature au plus bas coût mais aussi le fait que notre système ne peut perdurer sans continuer à accroitre, toujours plus, l’extraction des ressources naturelles, la destruction des écosystèmes. Le projet Yasuni ITT (avec ses contradictions) est devenu aujourd’hui l’emblème de ce combat contre l’extractivisme. Mais comme le dit Alberto Acosta, le père du mouvement du Buen vivir en Equateur, l’initiateur du projet Yasuni-ITT et ex-président du Conseil constitutionnel, la meilleure façon, pour un européen, d’être fidèle au projet Yasuni-ITT, c’est de faire mille projets Yasuni, c'est-à-dire chez nous aussi de laisser dans le sous-sol les ressources les plus rares et les plus dangereuses. Pas d’extraction pétrolifère en Equateur, pas de gaz de schiste chez nous ! Nous devons cependant immédiatement ajouter, avec nos amis d’Amérique du Sud, que si nous refusons l’extractivisme ce n’est pas pour remplacer le pétrole par une autre énergie (fut-elle renouvelable) afin de continuer à vivre comme avant…mais c’est bien pour changer nos façons de produire et de consommer. Alberto Acosta le dit dans le Sarkophage « le Bien vivre ce n’est pas le bien-être au sens de la société de consommation occidentale ».

Ce mouvement contre l’extractivisme peut servir de matrice à de nombreux combats contre les projets pharaoniques du capitalisme vert (aéroports, autoroutes, LGV, grands barrages, mégaprojets industriels, commerciaux, touristiques, etc). Notre réflexion est en effet assez bien avancée dans certains domaines comme dans celui de l’agriculture et de l’alimentation. Nous savons comment passer d’un modèle agro-industriel délocalisé, intensif, dépendant du pétrole, gourmand en eau, générateur de GES, incapable de nourrir sept milliards d’humains à une agriculture écologique, paysanne, reposant notamment sur des circuits courts, une agriculture donnant à chacun les moyens de vivre et permettant de refroidir la planète. Nous savons grâce aux luttes du Sud dénoncer non seulement l’extractivisme agricole, celui des monocultures (soja, huile de palme, etc), mais celui lié aux plantations d’arbres en régime de monoculture industrielle qui ne sont que la réponse aux besoins de l’industrie en cellulose, en papier, en agrocarburant, et même en Mécanismes dit de développement propre (MDP). Nous devons avancer vers un anti-extractivisme conquérant dans tous les secteurs. C’est tout le sens de l’appel à « changer le système, pas le climat ». C’est tout le sens de l’Accord des peuples, issu de la première conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la terre-mère, organisé à Cochabamba en Bolivie. Les adeptes de la croissance folle nous disent… « Allez prêcher l’objection de croissance aux milliards de pauvres ». Mais nous ne leur prêchons rien. Nous nous mettons même à leur écoute. Ce sont eux qui parlent le mieux de remettre en, cause le modèle économique croissanciste, le développementalisme, le culte de la techno-science.

 

2)    Cette critique des grands projets inutiles imposés est aussi l’indice d’une nouvelle prise de conscience de l’écart qui se creuse entre une petite minorité d’enrichis et une immense majorité d’appauvris. Le slogan du mouvement des Indignés « nous sommes 99 %. Ils sont 1 % » témoigne de cette prise de conscience. Nous pouvons sans doute beaucoup plus facilement convaincre que  nous n’avons rien à gagner à ces projets. Certains verront dans cette prise de conscience l’indice d’un retour à ce qu’on nommait autrefois les frontières de classes…Frontières de classe qui redeviendront plus visibles avec le mouvement de démoyennisation de la société (cette fin programme des classes moyennes dont témoigne, par exemple, en France cette génération des Bac + 5 à 1000 euros). Non les peuples n’ont rien à gagner à ces projets qui satisfont à la fois les logiques de profit du système mais aussi ses fantasmes de toute-puissance…

Cette critique des Grands projets inutiles imposés a aussi la vertu de remettre en cause le caractère prétendument « inévitable » des décisions de nos « maitres ». Chaque fois que nous contestons un projet de ce type nous contribuons à « dénaturaliser la société ». Nous montrons donc qu’un autre monde est possible. Nous défendons ainsi l’idée qu’il n’existe pas une seule façon d’aménager la vi(ll)e. Nous montrons qu’on peut bien mieux défendre le droit au déplacement en organsiant la gratuité des transports en commun urbains qu’en généralisant autoroutes et LGV. Nous sommes donc du côté de la vraie démocratie qui est toujours de postuler la compétence des incompétents, de reconnaitre que l’expertise des citoyens, des usagers vaut bien celle des spécialistes du système, que ces spécialistes ne sont là que pour éclairer les choix, car il est bien question de choix entre des possibles…En nous opposant aux Grand projets inutiles imposés nous ne disons donc pas seulement « Non à tout ce qui nous tue », nous disons aussi « Oui à la vie »…

C’est bien parce que notre combat est celui d’un surcroit de démocratie que nous n’entendons pas nous substituer aux gens pour décider ce qui est bon pour eux, contrairement aux concepteurs, aux décideurs ; aux aménageurs du capitalisme vert. Nous entendons rendre la parole aux citoyens et usagers, pas parler à leur place. C’est pourquoi nous ne hiérarchisons pas a priori nos combats, nos mobilisations. Il n’y a pas de lutte contre un grand projet qui soit initialement plus importante qu’une autre. Il n’y a pas non plus de liste savamment préétablie de ce que serait un projet nuisible. C’est aux gens d’en décider librement, quitte à ne pas nous satisfaire.

Les gens peuvent choisir de malvivre. A nous de continuer le combat !  Nous devons nous entendre sur le principe que toutes nos mobilisations se valent : refus de la construction d’aéroport, de nouvelles autoroutes, de lignes TGV ou LGV, de grands projets touristiques et de loisirs (type Disney, bulles tropicales à deux heures de Paris, etc), grands stades type « OL Land », Tramway-gadget et caution écolo, EPR, mégacentres commerciaux, touristiques, d’affaires, grands projets d’aménagements urbains, OGM, nanotechnologies, implantation des jeux olympiques, etc. Cette liste n’est pas limitative dans la mesure justement où il s’agit bien d’apprendre à articuler la critique spécifique d’un grand projet inutile imposé et une critique globale…Chacun de ces grands projets inutiles imposés traduit l’idée d’une production qui devient toujours plus parasitaire, devient le symptôme d’un capitalisme prédateur qui ne peut plus réaliser des affaires qu’en saccageant la planète et en l’adaptant à ses besoins. Ces Grands projets inutiles imposés sont autant de manifestations d’une même junkproduction (production pourrie), une junkproduction qui s’étend sans limite (junkfood, junkfarming, junkspace, junkhealth, junkscience, junksport, etc).

Nous devons nous saisir des objets les plus visibles, les plus ordinaires. Nous avons mieux réussi la mobilisation contre McDo que contre Disneyland en raison justement de son caractère familier, de sa dimension hautement symbolique. Le combat contre les OGM est cependant un contre-exemple qui prouve la capacité à mobiliser sur un objet réputé difficile. Il faut pour cela trouver les bons mots…Il faut aussi oser des actes forts, des actes de désobéissance qui interpellent la population. Nous peinons en revanche à trouver les bons modes opératoires dans nos mobilisations contre la Wifisation, contre l’irradiation des aliments, les nanotechnologies, etc. Signe que chaque fois que le système nous enferme dans un logos prétendument scientifique…cela enferme dans un sentiment d’incompétence. Nous devons donc nous situer du côté de la réalité induite des modes de vie c'est-à-dire de la satisfaction des besoins sociaux, du côté du bon usage ou du mésusage.

Cette lutte contre les Grands projets inutiles imposés me semble aussi indispensable pour redévelopper notre sensibilité, pour redécouvrir, pas à pas, ensemble les conditions objectives et subjectives d’une malvie et d’une vraie vie. Nous avons trop estimé par le passé ce que le capitalisme a fait à la sensibilité. Ce système nous a largement insensibilisés à la fois sur le plan émotionnel et éthique. Nous devenons de ce fait moins capables de ( res)sentir ce qui s’oppose à la vie bonne. Nous acceptons des transformations néfastes de notre cadre et de notre mode de vie, non pas parce que nous serions majoritairement bêtes ou manipulés, mais parce que notre sensibilité est atrophiée, parce que nous manquons d’imagination. La grande vertu de notre combat c’est justement de partir de l’extérieur du système (ce que nous ne faisons pas lorsque nous nous contentons de revendiquer une plus grosse part du gâteau), c’est aussi de partir du vécu, du quotidien, de l’ordinaire. Cela nous permet d’agir autant avec notre cœur et nos trippes qu’avec notre seule raison.

Nous avons su faire du combat contre McDo puis contre les OGM un temps fort du combat contre la malbouffe et pour le renouveau d’une agriculture paysanne. Nous gagnons plus facilement chaque fois que  nous sommes capables de construire des alternatives : Bio local, AMAP, retour en régie de la restauration scolaire, etc. Nous peinons lorsque nous ne parvenons pas à faire renaitre des alternatives…Quels types de loisirs opposer à la Disneylandisation rampante ? Quelles alternatives type Accueil-Paysan opposer dans les Comités d’entreprise aux marchands de voyage ? Nous connaissons trop bien les arguties de nos adversaires : on nous accusera toujours d’être contre tout, d’être des ringards, des pisse-froid, de préférer l’implantation d’un méga projet chez le voisin plutôt que dans notre propre jardin… La seule façon de désamorcer ces arguties est d’aller jusqu’au bout de la critique c’est à dire de proposer d’autres projets (Les paysans du Larzac en sont un bon exemple). Pour dire les choses de façon provocante : mieux vaut inventer, comme en Italie, Slow food face à McDo, que de simplement démonter un McDo comme à Millau… Nous devons avoir un discours (des contre projets ?) qui suscitent le désir. Le grand enjeu n’est pas en effet d’en appeler à la responsabilité et encore moins de culpabiliser les gens, mais de donner envie de changer de société, de montrer qu’avec l’argent gaspillé, il serait possible de donner à chacun de quoi mieux vivre, avec la gratuité de l’eau vitale, celle des transports en commun urbains, celle de la collecte et du traitement des ordures ménagères, celle des services funéraires, etc.

 

Intervention de Paul Ariès au Forum européen sur les Grands Projets Inutiles Imposés 

 

 

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Entretien autour du socialisme gourmand, La découverte

 

A la veille des élections présidentielles et législatives, Paul Ariès publie Le Socialisme gourmand, petit traité politique du Bien-vivre (La Découverte). Un ouvrage de synthèse qui défend une Objection de croissance, ancrée dans les gauches et amoureuse du Bien-vivre.

Simon Lecomte : Tu dis que ton nouveau livre est celui d’une défaite assumée et d’un immense espoir. Tu évoques la gigantesque banqueroute des « socialismes réels ». Tu sembles cependant reprendre très vite espoir, ce qui ne surprendra pas ceux qui te côtoient...

Paul Ariès : J’avoue avoir eu souvent, ces dernières années, la gueule de bois idéologique. J’ai toujours fait l’éloge du doute mais l’horizon a semblé bien des fois bouché.   Je répétais certes qu’il ne fallait pas se laisser envahir par le discours anxiogène et fataliste qui participe tant à la répression de la vie; mais je me sentais un de ces révolutionnaires devant apprendre à vivre sans révolution. J’aurais aimé me libérer plus tôt de cette tempête pessimiste qui fait ployer les gauches, mais j’avais besoin de cet appel du grand large que représentent les mouvements pour le « Bien vivre ». J’avais dit que je ne finirai cet ouvrage, en chantier depuis des années, que si j’avais la conviction intime que mes nouvelles raisons d’espérer tenaient moins à l’optimisme de ma volonté qu’à un amoncellement de signes témoignant de quelque chose en souffrance, bref de la possibilité d’une victoire. Vitupérer ad nauseam contre l’imposture et les espoirs déçus et trahis aurait été en effet une perte de temps si les conditions n’étaient pas réunies pour ’apercevoir dans le ciel des divers continents les signes annonciateurs d’un nouveau socialisme, d’un socialisme de la décroissance, d’un éco-socialisme, d’un socialisme qui préfère chanter la vie au présent à l’attente de  « lendemains qui chantent ».

Simon Lecomte : Tu cites des dizaines de nouveaux gros mots qui tous cherchent à ouvrir la même porte, qui tous témoignent de la volonté de rompre une sorte d’ensorcellement sémantique : le « sumak kaway » des indigènes indiens, le « buen vivir » (Bien vivre) des gouvernements équatoriens et boliviens, les « nouveaux jours heureux » des collectifs des citoyens-résistants (clin d’œil au programme du Conseil national de la Résistance dont le titre était Les jours heureux),  la « vie pleine » de Rigoberta Menchu (Prix Nobel de la paix 1992),  la « sobriété prospère », la « frugalité joyeuse » ou, encore, les « besoins de haute urgence » du mouvement social en Guadeloupe, etc. Tu développes la thématique d’un nouveau « socialisme gourmand »… Je me souviens que le mot t’est venu…il y a quelques temps déjà, en regardant de nouveau le chef d’œuvre de Théo Angélopoulos « Alexandre le grand », le conflit entre deux révolutions, deux socialismes.

Paul Ariès : Je te remercie de citer Théo car tu sais tout ce que je dois à son imaginaire. Théo est mort le 24 janvier dernier renversé par une moto alors qu’il préparait un nouveau film sur la révolte grecque. Il fait partie des poètes qui frayent devant eux nos chemins d’émancipation. Tous ces nouveaux « gros mots » permettent eux aussi de définir un nouvel horizon émancipateur. J’ai choisi de parler de  « socialisme gourmand » pour penser et marcher en dehors des clous. Parler de « socialisme » c’est continuer à dire que nous avons des ennemis à vaincre, autant le capitalisme que le fétichisme d’État ; c’est rappeler que les socialismes n’ont été croissancistes qu’accidentellement et qu’il est donc possible de penser un socialisme sans croissance. Parler de « gourmandise » permet d’en finir avec l’idée d’un socialisme du nécessaire qui ne va jamais sans générations sacrifiées, donc aussi sans appareil de parti ou d’État gérant cette mal-jouissance. C’est aussi mieux identifier le mal qui nous ronge, ce travail de mort qui caractérise le capitalisme, c’est se défaire des passions tristes y compris dans nos formes d’engagement, c’est avoir foi dans les capacités de régénération des forces de vie, c’est choisir de développer des politiques qui éveillent la sensibilité, le sens moral contre les critères de performance et d’efficacité qui sont ceux du capitalisme. Le pari est que les termes accolés « socialisme » et « gourmand » enfanteront beaucoup plus que leur simple addition. C’est donc prendre au sérieux le constat que les mots sont des forces politiques, des puissances imaginaires qui peuvent faire bouger des montagnes si elles émanent des masses…

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Simon Lecomte : Il me semble que tu nous dis cependant bien autre chose. Tu consacres un chapitre à ce que tu nommes le socialisme en souffrance. Il s’agit d’ouvrir sur quelque chose qui existe déjà au moins en creux mais que nous ne percevons pas, qui reste innommable, non-représentable, inactuel mais dont nous avons besoin pour être du côté du vivant. Tu dis qu’une gauche qui fréquente trop assidument le système ne peut que devenir inauthentique. Tu ajoutes qu’une autre gauche n’a pourtant jamais cessé d’exister, de résister et même de créer. Il s’agit de nous émanciper de la contrainte de (nous) penser dans les catégories de nos adversaires, avec leurs agendas, leurs ordres du jour, leurs priorités et leurs limitations, leur insensibilité, leur forclusion.

Paul Ariès : Je fais appel à une notion proposée par Jean-François Lyotard : une parole peut être dite « en souffrance » en raison de sa trop grande différence, lorsqu’elle échappe aux catégories de perception et de conceptualisation dominantes, lorsque le régime des phrases ou les genres établis sont tout simplement incapables de l'accueillir. Ainsi, les manifestations du socialisme gourmand échappent aux catégories du sentir et du dire qui sont devenues celles des gauches moribondes. Combien a t-il fallu batailler pour convaincre que refuser la malbouffe, combattre la « sportivation » de la vie, c’est aussi faire de la politique du point de vue des dominés ? Pourquoi a-t-il fallu batailler pour faire admettre que le Slow food ou les villes lentes sont déjà des petits bouts de solution ? Rendre le socialisme gourmand possible, c’est donc d’abord le rendre perceptible. La gauche n’a rien vu venir : ni le féminisme, ni l’écologie, ni le racisme de gauche, ni la haine de l’islam, ni le mouvement « queer » et la question des genres, ni l’antispécisme et la nécessité de penser d’autres rapports aux non-humains, ni la montée en puissance de l’individu et celle des communautés, ni la désobéissance, ni la nécessité d’inventer d’autres rapports à la nature. Le socialisme gourmand reste littéralement invisible car nos sens (comme nos idées) sont limités, claquemurés par le système. Lyotard rappelle à juste titre qu’une journée de travail n’évoque jamais la même chose pour un salarié et son patron. J’ai donc voulu rendre compte non pas d’une gauche inexistante mais d’un socialisme largement invisible bien qu’existant déjà partiellement. On ne peut qu’être sidéré devant la cécité face à ce que fut le mouvement coopératif.

Simon Lecomte : Tu opposes ce que tu nommes le socialisme du désir au désir de socialisme. Tu cites Léon Bloy qui prévenait que la colère des dieux s’abattrait sur ceux qui oseraient toucher au désir des pauvres.

Paul Ariès : Le Ciel ne nous est pas tombé sur la tête mais il est de plus en plus difficile d’exister réellement dans cet univers voué à la marchandise et à l’accumulation sans fin… Nous peinons à donner un sens réel à nos existences et nous sommes devenus sourds aux appels à la vie. Le vrai dissensus  est aujourd’hui de parler la langue du plaisir avant celle de la revendication. La gauche n’a pas compris que le peuple n’aurait pas de désir à opposer au capitalisme tant qu’il n’aurait pas de droit au plaisir. Le syndicalisme a régressé lorsqu’il a cessé de faire contre-société. Le féminisme a régressé en exigeant la parité ce qui a marqué le passage de la revendication du droit au plaisir à celle du droit au pouvoir. Souvenons-nous de la consternation de la gauche sage et frigide face aux cortèges féministes dans lesquels les manifestantes faisaient le symbole du vagin avec leurs mains. Le socialisme gourmand prend donc au sérieux l’idée que seul le désir est révolutionnaire. Il ne s’agit plus de combler un manque mais de développer les liaisons sociales : « moins de biens, plus de liens ». Comme le proclamait Deleuze : « Le désir est révolutionnaire parce qu’il veut toujours plus de connexions et d’agencements[1]. La  véritable particule élémentaire, ce n’est pas l’individu, c’est la liaison, le don, la gratuité. Mais en même temps, si le désir est ce qui autorise le plein déploiement de la vie, il est alors aussi ce qui permet que s’opère  l’individuation de l’individu. On peut comprendre dès lors qu’il puisse y avoir de la joie dans les maquis ou durant des grèves dures, longues, à l’issue incertaine. Autant de moments où le combat exprime « la vérité même du mouvement de l’être » c'est-à-dire la « jouissance de l’être comme jouissance d’être » (R. Mishari). Sans cette jouissance d’être, le socialisme ne peut qu’être un échec. Là où le socialisme réel fut si souvent celui de la tristesse, le socialisme gourmand chemine vers une positivité existentielle ; je dis bien chemine, non parce qu’il rencontre des obstacles, mais parce que le bonheur est un acte, pas un état. La jouissance d’être n’est pas contradictoire avec la limite. Elle n’est pas davantage rectiligne. Puisque le désir est multiple et contradictoire, le Socialisme gourmand ne peut donc qu’être polymorphe, symphonique, excédentaire…C’est pourquoi le mouvement pour la réduction du temps de travail (les 32 heures, tout de suite) reste un instrument essentiel de libération. C’est pourquoi il ne peut y avoir de socialisme gourmand sans droit à un revenu garanti. Mais aucune réduction du temps de travail et aucun revenu garanti ne pourront jamais à eux seuls (nous) sortir des années du « plus de jouir » capitaliste, ne pourront résoudre nos angoisses existentielles et nous libérer des réponses capitalistes. C’est pourquoi, il nous faut construire dès maintenant des îlots de socialisme gourmand afin de casser l’imaginaire capitaliste et ce que l’imaginaire socialiste a de capitaliste.

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Simon Lecomte : Tu parles d’un socialisme de la passion que tu opposes au capitalisme.

Paul Ariès : J’emprunte ici l’argumentation sans faille de Plinio Prado. Nous devons en finir avec ce qui restait de philosophie antique dans  les socialismes réels et ne plus être du côté de l’ascèse. Ce programme philosophique fut aussi un programme politique qui s’est révélé néfaste. Face au rigorisme, le socialisme gourmand doit inscrire, au contraire, à son programme le droit à l’intensification et au raffinement du sensible qui n’est nullement le « jouir sans entraves ». Cette thèse est féconde parce qu’elle prend le contre-pied de celle sur la soi-disant crétinisation des masses : les gens sont moins bêtes que désespérés, moins manipulés qu’insensibilisés.  Le socialisme gourmand ne prêche pas une quelconque ascèse corporelle, le refus d’un corps mauvais et putrescible dont il faudrait apprendre à se (dé)fier au profit d’une belle âme pure et immatérielle. Les politiques du « bien vivre » que nous proposons ne sont pas des incitations à s’automutiler. Nous devons réapprendre des mots et des gestes pour nous rendre disponibles aux sentiments. Jean-Luc Nancy propose celui d'adoration. Pourquoi pas si nous lui enlevons toute dimension théologique.  Il s’agit aussi de nous donner des gestes, d’apprendre déjà à se « réincarner » dans nos propres corps. Le capitalisme a pénétré en nous et nous a contaminés : notre corps est le premier territoire à libérer. Nous ne sommes pas sans bagages pour commencer ce voyage :  Je pourrai citer ce travail sur la sensibilité qu’est l’engagement militant, le fait que nos moi se frottent les uns aux autres dans une perspective qui n’est pas celle du profit ; je pourrai citer les mille façons de travailler autrement que développent le mouvement coopératif, l’économie sociale et solidaire, les mille façons de vivre autrement avec l’habitat autogéré, les  AMAP, les SEL, les monnaies locales, le refus de la « sportivation  de la vie » qui va bien au-delà de la nécessaire critique du sport. .

 

Simon Lecomte : Tu expliques longuement comment les gauches ont volontairement sacrifié le syndicalisme à bases multiples, le socialisme et le communisme municipal, le mouvement coopératif…Tu rends finalement ces gauches-là responsables de leur échec. Tu en conclues à la nécessité de faire sécession aujourd’hui. Tu en fais même la condition première d’une issue au capitalisme, d’une refondation d’un nouveau socialisme. N’est-ce pas un point de vue défaitiste ?

Paul Ariès : Ce faire sécession est tout sauf du défaitisme, c’est un appel au protosocialisme. Les gauches du 20e siècle n’ont pas su (ou voulu ?)  développer des réalisations à la hauteur de leur projet ; elles ont abandonné l’idée de faire contre-société et de cultiver leur autochtonie. Elles se sont mises en jachère. Elles ont pensé que la meilleure façon d’avancer vers le socialisme était de camper dans l’enceinte du capitalisme pour y travailler ses contradictions de l’intérieur. Résultat : non seulement le peuple n’existe plus (ou si peu), il n’a jamais été autant intégré corporellement (de par ses modes de vie) et mentalement (de par ses valeurs) dans le capitalisme et le productivisme. Conséquence : les gauches ont fini par y perdre leur âme. Comment se plaindre qu’elles soient devenues gestionnaires alors qu’elles n’ont eu de cesse d’ intégrer les milieux populaires à la nouvelle économie (psychique) capitaliste et au mode de vie qui lui correspond et l’entretient? Ce qui est certain c’est que nous devons multiplier les expérimentations, car seules les marges permettront de recréer une politique vivante. En « permaculture », les marges désignent ces lieux en bordure qui sont toujours les plus féconds, les plus vivants. C’est là qu’on rencontre le maximum de métissage, de biodiversité. Les marges ont donc vocation à devenir autant de lieux de vie, de laboratoires du futur.

 

Simon Lecomte : Tu parles aussi de la nécessité d’inventer un socialisme existentiel. Tu évoques des aspects classiques comme l’invention de nouveaux communs mais tu dessines aussi d’autres perspectives en évoquant la place de la fête et de la fantaisie, en appelant à l’amour et à l’amitié, en invitant à la beauté…Tu parles même de la nécessité d’inventer des exercices spirituels opposés à ceux du capitalisme : l’école capitaliste, la TV-lobotomisation, les sports de compétition, l’agression publicitaire, etc. J’avoue avoir découvert certaines pages bien cachées de l’histoire du socialisme concernant les expérimentations sexuelles, alimentaires, ludiques, etc.

Paul Ariès : ce socialisme pratique que j’évoque est nécessairement métèque : il ne s’agit nullement de songer à un retour aux architectes sociaux, aux systèmes tout fait (Cabet, Weitling, Dézamy…). Le socialisme pratique est nécessairement kaléidoscopique et tourbillonnant. Il n’y a nulle unification a priori, mais il n’y en a pas davantage a posteriori. L’écriture du socialisme gourmand se fait en spirale puisqu’il s’agit de penser des ruptures réelles qui ne sont plus des ruptures globales. Ce qui est contestable, ce n’est pas que les gauches aient voulu questionner la sexualité, l’alimentation, la pédagogie, les astres, etc., mais d’avoir cru au pouvoir, c'est-à-dire à la centralité de la révolution, à la possibilité de changer de vie en imposant des modèles qui écrasent la subjectivité individuelle et collective. Le socialisme pratique répond à la nécessité pour les gauches d’une cure de dissidence. Nous devons accepter le fait que le combat révolutionnaire procède souvent par des détours : la grammaire avec Proudhon, la médecine avec Raspail, la sexualité avec Reich, l’astronomie avec Blanqui, la pédagogie avec Jacotot. Une chose cependant n’a pas changé depuis Marx et Engels, depuis Guesde et Lénine, depuis Paul Brousse ou Benoit Malon : les défaites successives s’expliquent par le refus d’une partie des forces socialistes de tenter de réaliser des « petits bouts » de socialisme. Cet échec fut donc souhaité,  revendiqué, programmé, organisé et finalement réussi et applaudi. Ce sont (presque) toujours les mêmes qui s’opposent au mouvement coopératif, à l’économie sociale et solidaire, à l’extension de la sphère de la gratuité, au nom de la pureté du combat de classe nécessairement frontal, au nom de la construction prioritaire du grand parti révolutionnaire. Songer aux mille façons de construire des « petits bouts de socialisme » demeure iconoclaste même si ce chemin est un des plus courts pour inventer des gauches buissonnières, des gauches maquisardes contre l’impuissance des gauches gestionnaires ou gesticulatoires. Le détour par les expériences historiques est d’autant plus important que la crise sociale et politique actuelle créé les conditions d’un retour au « socialisme municipal », au mouvement coopératif, à un syndicalisme de services, à l’économie sociale et solidaire. C’est enfin la condition pour que la gauche retrouve le peuple.

Simon Lecomte : Tu évoques en effet la nécessité d’un socialisme populaire…

Paul Ariès : Toute la stratégie du socialisme gourmand pose en effet la question du renouveau des cultures populaires entendues comme des cultures pré ou post-capitalistes. Contrairement à l’idéologie dominante, les milieux populaires n’ont pas disparus, ni les gens modestes, ni la classe ouvrière, ni la paysannerie. Parler de socialisme populaire suscite beaucoup de résistances, d’irritations. Il me semble qu’elles sont de même nature que celles suscitées par la mise en cause du dogme de la croissance économique. Certaines résistances sont théoriques. D'autres, esthétiques. Le « petit peuple » n'a jamais eu bonne presse dans les milieux socialistes, à quelques rares exceptions, comme celle d'Orwell qui ne cessa jamais de chercher une sorte de « bon sens populaire ». Michel Surya cite quelques-uns des noms d'oiseaux qui servaient à Marx à disqualifier la plèbe : « masse amorphe, décomposée, ballotée », « vagabonds », « forçats sortis du bagne », « galériens en rupture de ban », « escrocs », « charlatans », « lumpenprolétariat ». Il est erroné de penser que les cultures populaires n’ont été que des sous-produits de la culture dominante, comme s’il pouvait n’exister, dans une société de classes, qu’une seule et unique façon de sentir, de penser, de rêver, d’être. Les milieux populaires ont toujours expérimenté des formes de vie « autres ». Comment faisait-on et comment fait-on pour vivre (et « vivre » malgré tout) et pas seulement survivre, sans beaucoup d’argent, sans épargne ? Quelles valeurs ont-elles émergé de ces modes de vie ? Refuser la primauté des « couches moyennes », c’est refuser le fétichisme de l’économie, celui de l’État et la fausse solution de l’étatisation du capitalisme comme chemin de l’émancipation. La centralité des couches moyennes a été une façon de discipliner les milieux populaires.

Simon Lecomte : Tu évoques aussi ce que tu nommes un socialisme de parole

Paul Ariès : Il ne peut pas y avoir de socialisme gourmand sans appel à la subjectivité, or la subjectivation requiert le langage, mieux, la prise de parole. Les mouvements sociaux récents éprouvent le besoin de renouveler la langue. Ce livre ne fait pas exception.  Le désintérêt des gauches pour le langage a accompagné l’effondrement des projets, la faiblesse des mobilisations, mais aussi la crise de la créativité langagière populaire (malgré l’argot des jeunes des banlieues). Il a accompagné la disparition d’une langue politique qui défie l’ordre. L’histoire des gauches se confond avec celle du pouvoir de la parole, en particulier celle des tribuns : Robespierre, Saint Just…oserais-je dire Mélenchon. Le langage des gauches est devenu étranger, incompréhensible pour le commun. La gauche doit retrouver sa capacité de séduction, de mobilisation mais aussi de compréhension. Je suis heureux que l’on réapprenne à se nommer et à nommer l’ennemi : une des plus grandes victoires de la bourgeoisie est d’avoir rendu innommable sa propre classe. Après le « Président des riches », Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot traiteront dans le Hors série du sarkophage « On change tout » du « président des pauvres ». Jacques Rancière a montré que le nom est ce qui garantit la puissance ; la naissance se fait par la parole ; priver de parole c’est renvoyer dans l’innommable.  J’ajouterai que la parole de gauche doit être de rappeler que les savants n’ont pas le monopole des savoirs.

Simon Lecomte : Tu conclues Le socialisme gourmand par l’éloge du socialisme moral

Paul Ariès : En parlant de morale et pire encore, de socialisme moral, je sais que ne manquerai pas de m'attirer les foudres de tous les gardiens du temple. Mais je suis convaincu  que face aux projets fous du capitalisme vert d’adapter la planète et l’humanité aux besoins du productivisme, nos vieux mots d’ordre économicistes et amoraux seront de peu de poids pour s’opposer aux modifications du climat, à l’exploitation des gaz de schiste, au transhumanisme, etc. Nous avons besoin de partager une vision de l’humanité et une conception de ses rapports à ce qui l’environne qui relève bien du jugement moral et pas seulement des connaissances scientifiques. Si le capitalisme était capable de contraindre les humains à intérioriser son imaginaire amoral, alors nous ne serions déjà plus capables de nous y opposer. Ni en Grèce, ni en Afrique ni en France. Sur quoi prendre appui ? La politique du Bien vivre peut être considérée comme une politique morale. Cette morale est une morale populaire puisqu’elle satisfait le plus grand nombre (les 99 %) mais aussi parce qu’elle entretient, comme le dit Orwell, avec les gens ordinaires des relations privilégiées. J’ajouterai que ma morale est non seulement athée mais qu’elle est celle des passions joyeuses. Les sentiments négatifs vont trop souvent de pair avec les passions tristes qui sont celles du capitalisme. Ce choix des affects positifs  n’est pas seulement conforme à l’essor des passions joyeuses  qui composent le seul aliment dont peut se nourrir le « socialisme gourmand » mais c’est aussi le plus conforme aux grandes passions des gauches qui ont toujours été historiquement des affects positifs. Je pense à l’amour, au partage, la fraternité contre la repentance, l’ordre, la peur des enfers. La gauche peut prendre les armes mais elle n’est pas guerrière. Elle rêve de concorde. Elle est hantée par la question de la non-violence. La droite, elle, est volontiers violente, militariste, prédatrice (ne serait-ce que dans les rapports économiques et dans sa vision des relations humaines). Les terrains de jeu de la gauche sont peu virils : la paix, le pain, la santé, l’éducation, autant de figures féminines dans son Panthéon qui ne sont d’ailleurs pas tant des allégories que de vraies femmes, des femmes du peuple, des femmes émancipées. Ce dont nous manquons pour nous insurger comme le dit aussi Miguel Benasayag, ce n’est pas de motifs de mécontentements, c’est de la joie nécessaire pour pouvoir se rebeller. Ce qui nous rend impuissants ce sont les passions tristes.

Entretien parau dans le Sarkophage de mars 2012



[1] Gilles Deleuze (avec Claire Parnet), Dialogues, Flammarion, 1995.

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Intervention au colloque Assemblée nationale du PG - Droit et écologie dans la campagne de 2012…

 

La question posée est simple : comment utiliser le droit pour faire avancer la cause écologique. Il est important tout d’abord de différencier deux usages possibles du droit. 1) Tout d’abord, le procès civil ou pénal intenté aux fauteurs de dommages écologiques : on assiste depuis trente ans à une multiplication de ce type d’affaires en France et à l’étranger. Ce droit de l’environnement reste d’ailleurs principalement jurisprudentiel et civil. Ces procès ont cependant trois limites : ils reposent souvent sur une inégalité considérable de moyens (notamment en raison des coûts des expertises) entre fauteurs et victimes des dommages ; ensuite le risque écologique est très difficilement prouvable au regard des normes juridiques : comment satisfaire, par exemple, à la règle des trois unités (unité de temps, de lieu, d’action) pour des dommages comme le trou dans la couche d’ozone, l’érosion de la biodiversité, etc ; enfin ce premier type de procès fonctionne largement dans le cadre du droit existant, il part donc de ses présupposés c'est-à-dire de la hiérarchie actuelle des normes juridiques. Exemple : le droit des publicitaires à afficher prime celui des citoyens à être protégés de toute agression. 2) Les procès issus de la désobéissance civile ont pour objectif de faire avancer le droit en retournant l’accusation, il ne s’agit donc pas d’un retour à l’illégalisme du XIXe siècle, mais de l’interpellation de la justice via l’opinion publique grâce à la mobilisation citoyenne. Les actes délictueux sont revendiqués et ne sont donc pas commis dans l’ignorance ou le mépris de la loi, mais au nom justement d’une conception jugée supérieure du droit, c’est-à-dire, le plus souvent au nom d’une autre hiérarchie des normes juridiques et des valeurs morales. C’est ce que j’ai pu argumenter chaque fois que je fus cité comme « témoin », par exemple, lors du procès pour le démontage du McDonalds de Millau ou lors de ceux intentés contre les déboulonneurs anti-pub de Montpellier ou contre les faucheurs volontaires d’OGM. Ces procès sont recherchés afin d’interpeller l’opinion, bref pour organiser un retour au politique. Ils sont donc proches de ceux intentés dans le cadre des « tribunaux d’opinion ». Le premier fut le tribunal Russel de 1966 pour juger des crimes de l’armée américaine au Vietnam. Le plus célèbre est cependant le Tribunal Permanent des peuples, fondé à Bologne en 1979, par le théoricien/sénateur socialiste Lélio Basso. J’ai lancé, en 2012, avec René Balme, le Maire de Grigny (Rhône), au lendemain de la nouvelle catastrophe nucléaire Japonaise, l’idée d’organiser un nouveau tribunal Russel pour juger des crimes du nucléaire civil. Le but est toujours le même : dénoncer sous une forme juridique, et pas seulement moral ou politique, des actes jugés répréhensibles : il s’agit certes de sentences sans effets juridiques immédiats mais dont le but est de mettre le droit en scène au nom d’une certaine efficacité du discours juridique (concepts et mécanismes) entendus comme médiation nécessaire du politique. Ce type de coup peut être parfois mal porté : ainsi lorsque vingt lauréats du prix Nobel intentent, sous l’égide de l’ONU, un procès à l’Humanité pour dégradation de l’environnement…On peut se demander en effet si c’est l’Humanité qui est globalement responsable, ou plus exactement si cette mise en avant d’une responsabilité anthropique indifférenciée ne sert pas à masquer la responsabilité des pays riches, c'est-à-dire in fine du capitalisme productiviste. La Banque mondiale estime que les pays pauvres supporteront 80 % des effets négatifs du réchauffement climatique alors qu’ils ne sont à l’origine que de 24 % des émissions des GES Les émissions de GES des Etats membres du G8 n’ont globalement pas cessé d’augmenter entre 1990 et 2004 (+ 28 % au Canada, + 16 % aux Etats-Unis, + 6,5 % au Japon, - 0,6 % en Europe grâce à une délocalisation des industries les plus émettrices de GES…Seule la Russie a réduit massivement ses émissions (- 32 %) mais en raison de l’effondrement de l’URSS. Les notions et les mécanismes juridiques ne sont jamais neutres politiquement (socialement), c’est pourquoi, il y a une véritable lutte au couteau entre plusieurs conceptions juridiques…Or, les gauches françaises sous-estiment trop les enjeux dans ce domaine et apparaissent en retard par rapport aux propositions de certains pays du Sud en matière notamment de justice écologique. Un premier conflit oppose ceux qui veulent laisser à l’ONU (notamment à sa Commission) la responsabilité de conduire la lutte contre les dérèglements climatiques et ceux qui entendent la confier aux grandes institutions du capitalisme financier international comme le G8 ou le G20. L’ONU, parce qu’elle est une organisation plus démocratique, entend mieux certaines revendications des pays pauvres même si son idéologie reste foncièrement capitaliste. Ainsi dès son traité fondateur, la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (CCNUCC), en charge depuis le Sommet de la Terre de Rio de 1992 des négociations sur le climat, admet l’idée d’une « responsabilité commune mais différenciée » c'est-à-dire que reconnaissant la responsabilité historique des pays industrialisés, principaux pollueurs et émetteurs de gaz à effets de serre, elle considère que les efforts en matière de lutte contre le dérèglement climatique doivent reposer principalement sur les pays riches. C’est pourquoi le premier cycle de négociations de la CCNUCC, conclu en 1997 par la signature du protocole de Kyoto, fixait des normes contraignantes pour ces seuls pays et ceci seulement jusqu’en 2012, dans l’espoir que les Etats-Unis et le Canada ratifieraient d’ici là (le protocole de Kyoto ne fut en fait appliqué que depuis 2005 c'est-à-dire lorsque 55 Etats représentant globalement 55 % des émissions mondiales de GES l’ont ratifié). Les négociations post-Kyoto n’ont cependant pas tournées au bénéfice de la CCNUCC. L’échec du sommet de Copenhague (décembre 2009) et le faux-accord de Cancun (décembre 2010) ont permis aux adversaires de l’institution onusienne d’avancer leurs pions. Le Président Sarkozy a ainsi justifié cet échec par la lourdeur des mécanismes onusiens et expliqué ce qu’il considérait être le meilleur système de gouvernance mondiale : « à terme, le système auquel je rêve (…) c’est un système très simple où nous aurions le FMI en charge de la stabilité financière, monétaire et de la lutte contre les déséquilibres, une organisation mondiale de l’environnement en charge de l’application des règles environnementales, une organisation agricole qui ne soit pas divisée en multiples organisations, une organisation mondiale du commerce et un ordre mondial qui se mettra en place par la biais de la question préjudicielle qui organisera les rapports entre ces entités internationales. » (Conférence de presse du 24 janvier 2011). Ce choix de sacrifier les mécanismes collectifs contraignants au bénéfice d’engagements unilatéraux ne constitue pas uniquement un changement procédural mais une modification de paradigme en matière de lutte contre les dérèglements climatiques. C’est l’idée même d’une « responsabilité partagée mais différenciée » qui est ainsi remise en cause. Les pays pauvres, regroupés au sein de G77, l’ont bien compris, c’est pourquoi ils ont dénoncé ce sabotage de l’ONU (sic) tout en rappelant que les grands émetteurs de GES ne seront pas les premiers à subir les conséquences négatives du réchauffement alors que les pays les moins industrialisés, dont les émissions sont marginales, seront les premiers à les subir avec la montée des eaux, la perte de la biodiversité, les sécheresses, la famine, etc. Depuis Copenhague, les Etats-Unis ont choisi d’imposer de façon plus brutale leur vision, en faisant pression sur les Etats pauvres pour qu’ils votent en leur faveur et en sanctionnant ceux qui votent contre (ainsi la Bolivie et l’Equateur ont perdu une part conséquente de leur aide au développement pour avoir conduit à Kyoto le combat contre les positions étasuniennes). Aussi, un nouveau texte très proche de celui refusé à Kyoto a été imposé à Cancun puis officiellement adopté, malgré l’opposition de la Bolivie, c‘est à dire en violation du principe juridique de l’unanimité qui présidait jusqu’alors aux décisions dans ce domaine. Conséquence : chaque Etat est désormais libre de choisir l’année de référence pour calculer ses engagements en matière de réduction de GES, et ceux qui ne retiendraient pas 1990, comme année de référence, échappent au caractère contraignant de leurs engagements. Il ne s’agit cependant pas seulement d’un jeu de dupes ni même de l’adoption du mécanisme des engagements unilatéraux mais d’un véritable changement de l’esprit même de la lutte contre le dérèglement climatique avec la remise en cause du principe de la responsabilité différenciée, c'est-à-dire l’oubli du passé donc du passif des pays riches. Cette solution est inacceptable puisqu’elle efface la responsabilité particulière des pays du Nord. La justice écologique ne peut pas davantage se réduire à la seule notion de justice climatique, car il y a beaucoup d’autres problèmes que celui du seul réchauffement climatique comme l’érosion de la biodiversité, comme la crise de l’accès à l’eau potable et celle de l’alimentation, etc. L’objectif désormais est de rentabiliser les actions dites « propres » en permettant aux firmes d’obtenir des certificats d’émissions négociables (« droits à polluer ») en échange des projets d’investissement « écologiques » réalisés dans des pays pauvres ou émergents (Chine). Ce mécanisme aboutit à privilégier les projets les plus rentables financièrement et participe à la création d’un véritable marché carbone avec ses bulles financières et ses spéculateurs. Il produit aussi des effets négatifs comme on le voit avec le dispositif de lutte contre la déforestation (REDD) qui aboutit à remplacer les forets primaires par des plantations industrielles d’essence à croissance rapide contribuant ainsi à la destruction des écosystèmes. Les acteurs du nucléaire et certains pays comme la France et les Etats-Unis souhaitent d’ailleurs faire reconnaître le nucléaire comme une industrie « propre » donnant droit à des certificats d’émissions ; les fabricants d’OGM font également pression pour faire reconnaître les « semis directs » (sans labour) comme des MDP (mécanismes de développement propre), ce qui ferait officiellement des OGM des instruments de lutte écologiques et spéculatifs.

 

Les gauches françaises ne seront à la hauteur de ces enjeux juridico-politiques que si elles portent à la fois cette critique et si elles participent à l’élaboration de véritables alternatives. Les conditions d’une autre politique ont été développées notamment par les organisations et mouvements sociaux regroupés au sein de la coalition CJN ! (Climate Justice Now ! ). Elles comprennent une série de propositions comme la reconnaissance de la dette climatique via des transferts financiers ou de technologies des pays industrialisés vers les pays du sud ; l’abandon des politiques extractives (pétrole, charbon, gaz, uranium, gaz de schistes) et néo-extractivistes (monoproductions notamment agricoles) ; le rejet des mécanismes de marché au profit de taxes sur les émissions et de mécanismes de soutien à l’agriculture de proximité. « L’Accord des peuples », issu de la Première Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre Mère organisé à Cochabamba en Bolivie, fédère également une série de propositions : l’exigence que l’ensemble des pays membres de la CCNUCC s’engage sur des objectifs de réduction de leurs émissions de GES sur la base naturellement du principe de la « responsabilité commune mais différenciée », la reconnaissance de la dette écologique des pays industrialisés avec la mise en place d’un fonds d’adaptation au profit des pays pauvres et l’accueil et intégration des réfugiés climatiques. « L’Accord des peuples » demande également que soit adoptée une Déclaration universelle des droits de la Terre Mère comme charte additionnelle à celle des Nations-Unies, il recommande la mise en place d’un Tribunal international pour la justice climatique et environnementale, doté de pouvoirs de sanction permettant de juger les Etats et les industries coupables de pollution. Il prône enfin l’organisation d’un référendum mondial sur la question du changement climatique, par le biais duquel les citoyens de la planète seraient invités à se prononcer sur les principales propositions de l’accord de Cochabamba

 

Les gauches françaises pourraient d’ici 2012 faire campagne notamment sur deux thèmes.

1) Celui de la justice écologique (conception plus large que la seule justice climatique). Cette éco-justice doit être entendue de deux façons. Tout d’abord elle concerne les relations Nord/Sud avec la reconnaissance de notre dette écologique envers les pays les plus pauvres. Ensuite elle concerne les relations entre les riches et les pauvres de chacun de ces pays. Il s’agit donc avec la justice climatique de prôner une option préférentielle pour les pauvres qui renoue d’ailleurs avec l’histoire même de cette notion apparue initialement aux Etats-Unis, au milieu des années 1980 dans le cadre de la lutte contre les inégalités sociales/raciales. La notion de justice écologique est le résultat de nombreuses études réalisées afin d’établir un lien entre la composition éthno-raciale des populations et la proximité des sites dangereux : un rapport de 1987 précise que les trois cinquième des noirs et des hispaniques vivent dans des communautés où se trouvent des sites de déchets non surveillées ; un second rapport de 1992 établit si la couleur de la peau est effectivement le meilleur indicateur de localisations des déchets toxiques, elle explique aussi les différences de traitements mis en œuvre : la pollution dans les quartiers pauvres est toujours considérée comme moins grave ; les sanctions prises sont plus rares et plus faibles et les actions entreprises pour nettoyer les sites moins fortes. Cette notion de justice écologique est donc essentielle en France aussi pour montrer le caractère de classe de l’origine des dommages et de leurs conséquences mais aussi pour inventer des alternatives qui ne pénalisent pas les plus pauvres au nom de l’écologie. Je rêve d’une campagne électorale où l’on ferait l’inventaire des inégalités sociales en matière de qualité de vie, face à la localisation des déchets toxiques et des industries dangereuses. Je rêve d’une campagne qui ne se bornerait pas à dénoncer cette situation immorale mais qui avancerait des mesures concrètes comme la gratuité du bon usage pour réparer ces préjudices de classe.

2) Celui de non-extraction. L’un de ses emblèmes de ce combat est le projet équatorien ITT/Yasuni c'est-à-dire le renoncement à exploiter 850 millions de barils (pétrole situé dans un parc naturel), en échange d’une contribution internationale couvrant 50 % de la manne financière qui aurait été possible. La gauche doit s’engager en faveur de ce projet, mais elle doit aussi affirmer que cette politique de non-extraction nous concerne aussi, puisque la meilleure façon d’être fidèle au projet Yasuni c’est de faire mille projets Yasuni, c'est-à-dire de laisser dans notre sous-sol les ressources rares ou dangereuses comme les gaz de schistes. Ce combat anti-extractiviste n’a de sens que si nous affirmons qu’il ne s’agit surtout pas de remplacer le pétrole par une autre énergie afin de continuer à vivre de la même manière. Ce combat est donc inséparable d’un nouveau modèle de société fondé sur le « buen vivir » (le bien vivre), par opposition au « bien être occidental » entendu comme la société capitaliste. Je rêve d’une campagne où l’on apprendrait à conjuguer le « Bien vivre », la « vie bonne », les « jours heureux » avec le principe de non-extraction des ressources les plus dangereuses. Je rêve d’une campagne où le « bien vivre », la « vie bonne », les « jours heureux » viendrait s’opposer à la notion de « juste-adaptation », ce nouveau maître mot gouvernemental qui vise à adapter la planète aux besoins du toujours plus, aux besoins du productivisme, au moment même où le pouvoir fera adopter le premier plan national français d’adaptation.

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La haine du gras, colloque alimentation et écologie, Lyon, 2011

 

La haine du gras n’est pas un phénomène naturel. Elle mérite donc des recherches interdisciplinaires tant elle devient un symptôme du caractère pathologique de notre société. Deux indices : plus d’un américain sur trois considère que le gras est une toxine, plus d’une française sur trois suit un régime alimentaire en dehors de toute pathologie… Comment a-t-on pu faire de cet aliment des Dieux de l’antiquité un poison ? Comment peut-on « bien manger » si on oublie que le gras est le support du goût ? De nombreux chercheurs nord-américains tentent de comprendre depuis des années cette diabolisation du gras, comme symptôme de notre modernité historique. On sait déjà que cette haine du gras apparait en Angleterre au moment de la réforme religieuse. Pour le dire simplement : les catholiques romains aimaient le gras, tout comme les français, donc les réformés insulaires vont devoir détester le gras : « Historiquement parlant, les origines de cette réaction peuvent remonter à l’Angleterre du XVIIe siècle, quand la gourmandise et la luxure, le couple infernal, étaient des péchés mortels. La gourmandise ne consistait pas seulement à trop manger mais à consommer trop de nourritures riches en graisses (…) Il y a quatre cent ans, la cuisine riche était quasiment interdite en Grande-Bretagne parce que c’était la cuisine préférée des Français, des Italiens et des catholiques et était perçue comme une menace pour le protestantisme anglais» (Linda Murray-Berzok, « Une question de moralité », in « Malaise, honte, plaisir », revue Sloow, 1994, page 24). La haine du gras fut donc la forme que prit la déclaration d’indépendance à la fois religieuse (protestantisme) et nationale (insularité). Ce mécanisme est bien connu des politologues : on se définit toujours par opposition à son (ses) adversaire(s). On sait aussi que cette haine du gras accompagna celle de la sexualité. Linda Murray-Berzok a pu établir l’importance de ce lien notamment dans la littérature populaire anglaise. Une femme mangeant « gras », une femme obèse serait aussi nécessairement une femme avide de sexualité, une femme incapable de se contrôler, bref une femme dominée par ses pulsions. L’historienne ajoute : « il est éloquent que ce soit Madame Sprat (personnage central de la littérature populaire britannique) et non son mari Jack qui mange gras, restant fidèle à l’image des femmes qui, du moins à partir d’Eve, étaient des créatures luxurieuses aux appétits sexuels avides. » Cette disqualification  morale des personnes obèses concerne aussi aujourd’hui les enfants et les hommes. On a même vu se constituer aux Etats-Unis une association des personnes obèses souffrant de discriminations notamment au travail en raison de leur embonpoint. Linda Murray-Berzok a donc raison de noter que la minceur a été idéalisée pour réprimer le désir sexuel féminin…a contrario de l’ensemble des autres cultures où des formes opulentes ont toujours été symboles de séduction, de réussite sociale, etc. La femme parfaite française du 19e siècle est encore la femme-fruit peinte par Renoir. Le signe de la réussite est le petit bourgeois bedonnant…signe qu’il a su « capitaliser »…La haine du gras est donc aussi un enjeu social et un enjeu de pouvoir. Linda Murray-Berzok note que « Dans la culture américaine, on a toujours enseigné aux femmes à nier la faim et le désir de nourriture et de sexe mais dans le même temps et contradictoirement, on leur demande de donner de la nourriture et du plaisir sexuel aux autres ! » Certaines féministes pensent que cette contradiction est la cause du taux élevé de troubles du désir sexuel et alimentaire chez les femmes. La mondialisation de cette phobie du gras serait donc à mettre en relation avec la domination d’un modèle culturel anglo-américain…et partant du capitalisme. Domination insidieuse : toutes les enquêtes sociologiques réalisées montrent que confrontés à de simples silhouettes en papier corrélées à des jugements de valeur, les personnes jugent toujours les personnes obèses moins dignes de confiance, plus volages : « la « maigre » était jugée comme sexuellement monogame, alors que la « grosse » était considérée comme ayant des meurs légères. S’abandonner à la nourriture riche en graisses signifiait automatiquement et immédiatement s’abandonner dans le domaine sexuel » (Linda Murray-Berzok ). Domination sociale : on sait en effet qu’on peut diagnostiquer l’obésité en fonction de la classe sociale. La haine du gras est donc une forme du mépris des puissants envers les faibles, une forme de racisme de classe qui viendrait conforter le sexisme et parfois le racisme. Le New York Times pouvait écrire en 1992 : « les riches maigrissent, les pauvres vivent grâce aux frites ». Linda Murray-Berzok en conclut : « la répulsion vis-à-vis de la graisse a aussi une connotation de classe. Tout comme la manie de la minceur est un phénomène des classes supérieures et les troubles alimentaires se produisent principalement chez les femmes de cette catégorie, de même les gens prennent du poids au fur et à mesure qu’ils descendent l’échelle socio-économique ». La maxime de la modernité alimentaire (manger pour avoir la forme sans les formes) n’est-elle pas celle d’une société de « killers », d’un monde qui justement ne fait plus société ?

 

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Pour une alimentation écologiquement et socialement responsable, colloque alimentation et écologie (2)

 

On débat largement des politiques agricoles mais moins des politiques alimentaires. Les gauches antiproductivistes et les écologistes antilibéraux engagent pourtant avec raison une remunicipalisation de la restauration scolaire afin d'inventer d'autres politiques alimentaires que celles que voudraient nous imposer le FMI, l'OMC et les autres grandes institutions mondiales au nom de l'hygénisme et du « réalisme ».. Ce combat est celui qu'il faut frayer face aux délires des puissants. La table moderne se caractérise par sa destructuration : on mange de plus en plus n'importe quoi, n'importe où, n'importe comment, n'importe quand et avec n'importe qui (au regard des tables anciennes)....Cette destructuration de la table n'est pas accidentelle : elle a été la condition pour développer une agriculture productiviste. Nous ne pourrons revenir à une alimentation écologiquement et socialement responsable que si nous (re)symbolisons et (re)ritualisons nos façons de manger. Cette table plus responsable écologiquempent et socialement sera également plus goûteuse. Une vie comprend environ 100 000 repas (sans compter les apéritifs, cocktails, goûters, grignotage). L'alimentation hors foyer en représente 50 %.  La restauration collective (restauration scolaire, d'entreprise, hospitalière, pénitentiaire, etc) représente environ la moitié de ces 50 % : les pouvoirs publics disposent donc d’un bon levier.

L’alternative est entre des politiques alimentaires responsables qu'il nous faut inventer et une fuite en avant techno-scientiste vers une séparation progressive de l’agriculture et de l’alimentation, avec, par exemple, après les OGM, l’introduction massive de nano-aliments (comme l’utilisation de nanocapsules pulvérisées sur les grains de café et qui éclatent lorsqu’on verse de l’eau chaude afin de libérer leur substance), ou d’aliments industriels (comme la création de viande artificielle à partir des techniques utilisées pour la création de peau artificielle comme le recommandent des experts... ). Nous ne pourrons choisir des politiques responsables si nous oublions le reste du monde. La FAO estime certes que l'on est passé d’une consommation moyenne mondiale de 2358 kilocalories par jour et par personne en 1965 à 2803 Kcal en 1998, mais cette surconsommation calorique concerne bien sûr les pays riches et émergents. Les autres nations s’enfoncent en revanche dans une malnutrition chronique. On rappellera aussi que si 28 millions de paysans sont équipés de tracteurs, 250 millions utilisent la traction animale et un milliard travaillent avec la seule force musculaire. La vraie question est de savoir si l'on veut nourrir sept milliards d'humains avec quelques centaines de milliers d'agro-managers ou avec un milliard et demi de petits paysans.

 

 

On peut établir la dépense carbonique par repas de façon fiable.

On sait que la Terre ne peut aborder chaque année plus de trois milliards de tonne d'équivalent carbone. Puisque l’alimentation représente un tiers des émissions, on peut estimer (toute chose égale par ailleurs) que l’effort à accomplir sera proportionnel.

Un repas écologiquement responsable ne devrait donc pas dépasser :

3 milliards de TEC / 6 milliards d’humains : 500 kg Eq/C par personne et par an.

500 / 3 (tiers pour alimentation) / 365 jours / 3 (prises alimentaires) =

152 grammes Eq/C.

Ces 152 grammes de carbone représentent 557,38 grammes de CO2.

Ce chiffre maximal dont le respect est indispensable pour que l’humanité puisse poursuivre son aventure dans des conditions soutenables n’est actuellement respecté par aucune forme d'alimentation commerciale.

 

On rappellera que par convention 1 kg de CO2 vaut 0,2727 kg d’Eq/C.

 

Le budget CO2 alimentaire annuel ne devrait donc pas dépasser :

557,38 x 365 x 3 (prises alimentaires) = 610 kg de CO2

 

La prise en compte des disparités nationales prouve qu’on peut agir.

L’alimentation d’un anglais représente 1778 kg de CO2 par an.

Celle d’un français 1444 kg.

Un repas occidental équivaut cependant en moyenne à 3 kg Eq/CO2.

Notre alimentation représente donc plus de 5 fois ce que la Terre peut tolérer.

 

Comment calculer les gaz à effet de serre dans nos aliments ?

 

L’expert Jean-Marc Jancovici (site Manicore) rappelle que l’agriculture est responsable de l’essentiel des émissions pour les gaz à effet de serre autres que le CO2 : méthane et protoxyde d’azote. Ces deux gaz causent un tiers des émissions de GAS en France. Les méthodologies de calcul de GAS par catégorie d’aliments tiennent compte de l’ensemble des phases du processus agricole puis alimentaire.  Plusieurs organismes publics et associations ont chiffré de façon standard les GAS dans différentes assiettes.  On peut rappeler quelques calculs de Denis Delbecq :

Asperges de Hongrie, 1 kg (camion) : 500 g eq-CO2

Asperge du Pérou, 1 kg (avion) : 12,1 kg eq-CO2

Bouteille de champagne (0,75 litre) : 2,2 kg eq-CO2

Bouteille vin de Bordeaux (0,75 litre) : 1 kg eq-CO2

Bouteille de plastique (1 L) : 129 g eq-CO2

Céréales (boules de maïs soufflé au miel) 350 g : 235 g eq-CO2

Emmental rapé (200 g) = 1,3 kg eq-CO2

Fraises d’Espagne (500 g) : 442 g eq-C02

Brique de jus d’orange (1 l) : 1,7 Kg eq-CO2

Viande de veau (100 g) : 3,6 kg eq-CO2

Saucisse de Strasbourg (par 4) : 1,025 Kg-eq-CO2

Vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’un cheesburger représente selon l’Institut Bruxellois pour la gestion de l’environnement 3 kg de CO2…

On comparera ces chiffres avec par exemple ceux de la fabrication d’un ordinateur de bureau à écran plat soit 740 kg-eq-CO2 soit autant qu’une automobile parcourant 6166 kilomètres. La fabrication d’un ordinateur (sans utilisation) représente donc déjà le maximum possible.

 L’agence européenne établit par exemple deux types de menu.

Menu 1

Un litre eau de ville

Une cuisse de poulet

200 grammes de haricots verts frais

¼ d’ananas frais (Côte d’Ivoire par bateau)

Total : 0,6 kg eqCO2

 

Menu 2

Un litre eau minérale

150 grammes de bœuf

200 grammes de haricots verts surgelés

¼ d’ananas frais (Côte d’Ivoire par avion)

Total : 5,6 kg eqCO2

 

Nous pouvons faire deux constats

1)                 Aucun de ces deux repas n’est écologiquement responsable.

Le premier n’est cependant pas très éloigné du quota maximum.
Il aurait suffi de remplacer l’ananas par un fruit local.

2)                 Le repas 2 représente cependant 9,3 fois les émissions du repas 1

Le grand enjeu est d’inventer pour le 21e siècle une alimentation écologiquement responsable.

Il faut pour cela que l’agriculture/alimentation redevienne productrice d’énergie et non plus consommatrice. Ce rapport ne s’est inversé qu’il y  a environ quarante ans. On consomme aujourd’hui environ 10 calories pour produire une calorie alimentaire.

Une alimentation écologiquement responsable devrait tendre vers huit grands objectifs :

Une alimentation moins carnée

La viande pèse très lourd en GES. Elle représente 50 % de l’impact de l’alimentation et environ 10 % de l’impact environnemental global de l’ensemble des biens de consommation. Son apport en nutriments est en revanche infiniment plus faible. Un Belge consomme en moyenne 270 g de viande par jour (recommandation santé sont de 75-100 g par jour). Toutes les viandes n’ont pas cependant le même bilan carbone : il faut préférer le poulet au porc, le porc au mouton, le mouton au bœuf, le bœuf au veau. 
Jancovici précise que la production d’un kg de viande de veau rejette environ la même quantité de GES qu’un trajet automobile de 220 km, l’agneau de lait : 1800 km, le bœuf : 70 km, le porc : 30 km.

On sait également que pour une même surface…..

1)                 Une alimentation à base de légumes, fruits, céréales permet de nourrir 30 personnes

2)                 Une alimentation à base de viande, œufs, lait permet de nourrir 5 à 10 personnes

Si le repas comprend largement de la viande rouge, on ne peut nourrir que 2 à 3 personnes.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation moins carnée et avec une option préférentielle pour les viandes moins nocives.

 

Une alimentation relocalisée

Les pays anglo-américains utilisent désormais la notion de kilomètre-alimentaire (Food milles). Elle est reconnue officiellement par le gouvernement britannique, presque ignorée en France. L’idée est simple : il s’agit de mesurer la distance que parcourt la nourriture entre l’endroit d’où elle provient et le lieu de sa consommation. Le problème est plus complexe avec les produits industriels (cuisine d’assemblage) car il faut alors tenir compte de l’ensemble des composants qui font un produit. Les fabricants de champagne ont décidé de réduire le poids de la bouteille pour compenser ce kilométrage et limiter au maximum –compte tenu des contraintes techniques- les émissions de CO2. Le gouvernement anglais a décidé de réduire les importations alimentaires de 30 % d’ici à 2020. L’administration américaine a classé l’alimentation problème de sécurité nationale depuis que la CIA a établi que les produits alimentaires font en moyenne 1700 km. La chaine alimentaire consomme donc 20 fois plus de calories qu’elle n’en apporte. En Angleterre, le transport d’une laitue consomme 127 calories pour une calorie de salade ; en France, nous consommons 97 calories de pétrole par calorie d’asperge chilienne, et 66 calories d’essence pour une calorie de carotte africaine. Une bouteille de vin sud-américain transportée en avion représente 5 kg de CO2 de plus qu’une bouteille locale. Songeons que l’Agneau de Nouvelle-Zélande parcourt 18 000 km, le steak d’Argentine 12000 km et que le pot de yaourt (à travers chacun de ses composants) plus de 5000 km. Les choix sont souvent complexes car mieux vaut du point de vue environnemental manger du bœuf local que du poulet importé. On estime que les Canadiens en consommant des produits alimentaires locaux économiseraient 40 kg de production de gaz à effet de serre par an.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation relocalisée avec mention des kilomètres-alimentaires des produits sur la carte.

 

 

Une alimentation saisonnalisée

L’alimentation représente 30 % environ de l’empreinte écologique d’un Européen. L'alimentation a donc une responsabilité considérable dans ce domaine. Un des grands leviers sur lequel l’industrie hôtelière peut agir est le retour à des aliments de saison. Cet effort pourrait être développé en particulier dans l'alimentation collective car avec ses 3,7 milliards de repas servis chaque année, elle constitue un facteur clef pour transformer les processus industriels. Un aliment importé hors saison par avion consomme en moyenne pour son transport 10 à 20 fois plus de pétrole que le même fruit produit localement et acheté en saison : 1 kg de fraises d’hiver peut nécessiter l’équivalent de 5 litres de gasoil pour arriver jusque dans un restaurant.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation de saison avec un système informatif pour les produits hors-saison.

 

Une alimentation avec des produits frais

Les produits congelés sont très gourmands en énergie tant pour leur fabrication que pour leur conservation. La surgélation consomme 40 % d’énergie en plus que la préparation de conserves. Un produit surgelé équivaut à consommer un produit (fruit ou légume) cultivé sous serre chauffée avec un transport par avion sur une distance de 4000 à 8000 km. Les plats préparés demandent également beaucoup d’énergie pour être fabriqués, conservés et sont souvent sur-emballés. L’utilisation de produits frais aurait en outre deux autres avantages :

1)                 Un avantage organoleptique

2)                 Un avantage macroéconomique en terme d’emploi et de système de qualifications puisque  l'alimentation traditionnelle est pourvoyeuse de plus d’emplois et plus qualifiés.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation avec des produits frais avec indication d’un logo pour ce type de produits. Un débat a longtemps divisé la profession sur le fait de savoir si le terme de restaurant (comme celui de boulangerie) devait être protégé et réservé, dans ce cas, à l’utilisateur de produits frais.

 

 

Une alimentation sans gaspillage

Le PNUE a établi que plus du tiers de l’agriculture mondiale est gaspillée.
Les études donnent des chiffres bien supérieurs pour les Etats-Unis et l’Angleterre (45 %).

Ces pertes concernent la production, la distribution et la consommation.

Les chiffres disponibles pour l'alimentation ne font pas exception.

Il est donc important de revoir les modes de production et de service en fonction d’un objectif de réduction des gaspillages.

Le gaspillage alimentaire en Belgique est de 15 kg/personne/an.

Le gaspillage en alimentation scolaire est de 6 kg/personne/an.

L’Institut Bruxellois a établi que gaspiller un pain équivaut à rouler en voiture pendant 2, 24 km, allumer une lampe (60 W) durant 32,13 heures et faire tourner un lave-vaisselle 1,93 fois. Gaspiller un steak de bœuf équivaut à rouler en voiture pendant 4,89 km, allumer une lampe durant 70,05 heures et utiliser votre lave-vaisselle 4,20 fois.

Un des premiers enjeux serait de ne pas suivre les comportements nord-américains dans l’évolution boulimique des portions. L’usage du dressage d’assiette a eu à cet égard un effet très positif car il représente une économie conséquente en coût-matière.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation sans gaspillage avec réduction des portions et possibilité de (re)service.

 

 

Une alimentation moins gourmande en eau

L’eau douce va être le plus grand problème de l’humanité au 21e siècle.

La quantité disponible par humain ne cesse de chuter :

1950 : 16 800 m3 par personne

2000 : 6800 m3

2025 : 4800 m3

L’OMS estime que 3 milliards d’humains auront moins de 1700 m3 (seuil alerte).

Cette évolution n’a rien de naturelle. Elle est liée à nos modes de vie.

La population mondiale a été multipliée par trois en cent ans.

La consommation d’eau par personne a été multipliée par sept.

Un occidental consomme chaque jour 100 fois son poids d’eau.

Un nord-américain consomme 2 fois plus d’eau qu’un européen.

Le type d’alimentation a une responsabilité particulière dans ce gaspillage.

Il faut changer le régime alimentaire pour changer l’agriculture.
L'alimentation notamment collective peut être là-encore un bon levier.

Nous donnerons quelques chiffres établissant l’incidence de la production sur la consommation d’eau.

Blé : il faut 1100 litres d’eau pour produire 1 kg

Riz : il faut 1400 litres pour produire un 1 kg

Soja : il faut 2700 litres pour produire 1 kg

Bœuf : il faut 13 500 litres pour produire un 1 kg

Porc : il faut 4600 litres pour produire un 1 kg

Volaille : il faut 4100 litres pour produire un 1 kg

Lait : il faut 3000 litres pour produire 1 litre

Fromage : il faut 5000 litres pour produire 1 kg

Œufs : il faut 2700 litres d’eau pour produire 1 kg

Un adepte d’un régime carné consomme 4000 litres d’eau par jour.

Un végétarien consomme 1500 litres.

On peut rappeler en terme de comparaison qu’il faut 1300 litres pour fabriquer un teeshirt en coton soit l’équivalent de 15 baignoires pleines.

Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation peu gourmande en eau avec indication des principales mesures par type de produits.

 

Une alimentation issue de l'agriculture biologique

L'alimentation bio est foncièrement moins émettrice de CO2 en raison de son type d’agriculture. Encore faut-il que cette agriculture « bio » ne soit pas celle d’une bio-industrie parcourant des milliers de km ou utilisé dans le cadre d’une alimentation désaisonnalisée ou avec des produits prêts-à-l’emploi. Une alimentation écologiquement responsable devra se méfier des fausses bonnes solutions : on peut citer l’exemple du Tofu (matière première importée et responsable de déforestations importantes) ou celui du Quorn (alimentation obtenue par fermentation pour créer un champignon riche en protéines en ajoutant du sucre, des vitamines et des sels minéraux), « aliment » résultant d’un procédé industriel tout autant émetteur de GES que la viande qu’il est pourtant censé remplacer. Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges privilégiant une alimentation de type « bio-local » avec mention des différents labels existants.

 

 

Une alimentation bio-diversifiée

Il a fallu des dizaines de millions d’années pour constituer la biodiversité.

 Cette biodiversité diminue de façon très rapide puisqu’on estime que d’ici 2050, 15 à 37 % des espèces animales et végétales auront disparues. Nous sommes donc entrés dans la sixième grande phase d’extinction des espèces, la cinquième ayant concerné la disparition des dinosaures et de 50 % des espèces alors existantes, ceci il y  a 65 millions d’années. Cette biodiversité permet de mieux manger (adaptation aux variations climatiques et diversité organoleptique/gustative). On estime qu’il existe entre 300 000 et 500 000 espèces de plantes dont 30 000 comestibles. L’humanité sait en cultiver 7000. L’agriculture moderne n’a cessé de réduire ce pool génétique. L’industrie française n’utilise plus que 3 grosses variétés de pommes de terre contre 70 au Pérou.

Les spécialistes estiment que 95 % des variétés de choux, 91 % des variétés de maïs, 94 % des variétés de petits pois, 81 % des variétés de tomates ont déjà disparu….

La situation de l’élevage est aussi catastrophique : sur 500 000 espèces (oiseaux/mammifères), l’agriculture industrielle en utilise une trentaine parmi lesquelles la moitié (vache, cochon, mouton, poulet, canard, cheval) assure 90 % de la production mondiale. On a donc perdu 90 % de la diversité animale au cours du 20e siècle : 41 % des 1500 races restantes devraient disparaitre dans les 20 ans. Les pays du Sud sont beaucoup plus sages et gourmands. Ainsi l’Asie continue à élever 150 races différentes de porcs alors que les Etats-Unis se contentent de 40 races différentes.

Une alimentation locale et de saison doit aussi être une alimentation biologiquement diversifiée. On peut donner en exemple le programme des sentinelles crées par le mouvement Sloow food.

 Une alimentation écologiquement responsable doit donc se doter d’un cahier des charges avec des objectifs quantifiables d’utilisation de végétaux et de races animales assurant une biodiversité. Il pourrait s’agir par exemple de diversifier dans l’année les variétés de chaque produit (petits pois, etc). 

 

 

Conclusion

Ce choix nécessaire d’une alimentation écologiquement responsable suppose de faire retour sur la dimension symbolique et rituelle de la table, pour que l'alimentation puisse offrir des produits à forte valeur ajoutée culturelle et non énergétique. Ce choix deviendra possible le jour où l'alimentation saura rappeler au consommateur que, par exemple, manger chinois ce n’est pas manger du riz avec des baguettes, mais que chaque aliment possède de par sa forme, sa consistance, son mode de cuisson une dimension symbolique. Un repas amoureux chinois doit par exemple offrir des produits de forme arrondie. Un repas d’anniversaire chinois doit contenir des mets allongés en promesse de longévité. Faut-il rappeler que les Egyptiens antiques avaient un seul hiéroglyphe pour dire manger et parler ? Que nous leur devons notamment le pain et le vin comme aliments symboliques ? Faut-il rappeler qu’en grec ancien le même mot « daï » veut dire manger et partager ? Que nous devons à cette symbolique les termes de copain ou compagnon (celui avec qui je partage le pain) et celui d’ami (celui avec qui je partage le sel c’est-à-dire l’esprit sain en vieil araméen) ? Faut-il rappeler que nous devons à la Rome antique le mariage de la table et du plaisir ? Quitte en effet à partager un met autant qu’il soit bon au goût mais aussi à l’âme ! Une alimentation écologiquement et socialement responsable n’a t-elle pas meilleur goût (dans la tête) ? Ce n'est pas par hasard que la table des pays pauvres est la plus riche culturellement alors que celle des pays riches est la plus pauvre dans ce domaine.

 

 

 

 

 

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Intervention de Paul Ariès, Conseil scientifique ATTAC – 17 Juin 2011

 

 Je ne ferai pas un exposé classique sur la décroissance. Déjà parce que chacun est bien informé et possède donc sa propre perception de ce mouvement. Il n’y a pas d’ailleurs une position d’ATTAC sur la décroissance mais une pluralité de lectures, variables selon les militants et évolutives. Cela tombe bien car il n’y a pas davantage d’unité politique de la décroissance. J’ajoute que la décroissance est souvent chez elle à ATTAC au regard du nombre de militants, de collectifs qui pensent avec/autour de nos thèmes. Ensuite parce que la décroissance n’existe pas au sens d’un dogme qu’il faudrait adopter ou rejeter en bloc. La décroissance est d’abord du côté du questionnement. Elle rime avec décroyance, avec une pensée qui ne gèle pas en doxa . Enfin parce que la décroissance à majuscule n’existe pas davantage. Elle n’existe pas et ne peut exister pour deux raisons. Tout d’abord, la décroissance n’est pas un concept scientifique. Il n’y a donc pas lieu d’en débattre à ce niveau. Serge Latouche a ainsi toujours affirmé que la notion qu’il a réellement dans la tête est celle d’a-croissance. Je répète, depuis 1992, que la décroissance est simplement un mot-obus permettant de penser autrement. Autrement dit la décroissance n’est surtout pas l’inverse de la croissance, ce n’est pas la récession et son cortège de misères sociales et d’austérité. Cela ne signifie pas bien sûr, comme a pu le montrer Fabrice Flipo que la décroissance n’aurait pas de sources scientifiques, philosophiques, esthétiques, politiques. Je ne reviendrai pas ici sur ces fondements bien connus de chacun. Cela ne signifie pas non plus qu’elle n’aiderait pas à accoucher de nouveaux concepts mais aussi de nouveaux combats (mobilisations), de nouvelles espérances (E. Bloch). Je le répète volontiers : la décroissance n’est pas un concept scientifique et j’ajouterai que c’est très bien ainsi. Mais alors à quoi sert-elle ? Je dirai qu’elle est d’autant plus justifiée qu’elle suscite encore et toujours des résistances. Elle a donc une fonction de poils à gratter idéologique (mais pas uniquement). Ce combat de l’antiproductivisme et de l’anticonsumérisme n’est pas gagné. Deux indices dans le champ politique. J’avais proposé lors de la transformation de la LCR en NPA d’aller plus avant et de parler de NP2A (anticapitaliste et antiproductviste). J’avais proposé au moment de la fondation du Parti de Gauche de parler de Parti de gauche écologique. Je n’ai pas été suivi. Et pourtant l’histoire prouve qu’être partisan du socialisme ne suffit pas pour être antiproductiviste, ni même écologiste (le pétrole socialiste n’est pas plus « écolo » que le pétrole capitaliste et le nucléaire socialiste n’est pas davantage autogérable). Hervé Kempf a sorti sa calculette lors de la parution du projet socialiste 2012 : le mot « croissance » y présente la plus grande occurrence. Nous verrons ce qu’il en sera de l’écologie politique et de l’antiproductivisme dans les projets d’EE-Les-Verts, du Front de gauche ou du NPA.

La décroissance à majuscule n’existe pas pour une seconde raison…j’ai pu lire parfois qu’il y avait autant de décroissances que d’objecteurs de croissance. Ce n’est pas tout à fait exact. Ce qui est vrai c’est que la décroissance (comme toute chose) pourrait déboucher sur le pire comme sur le meilleur. Le pire serait une décroissance revisitée par l’extrême droite, une décroissance revisitée par le Medef (on se souvient de son atelier sur la « décroissance prospère »), le pire serait une décroissance du « Ni gauche ni droite » donc de droite, une décroissance au service de forces réactionnaires. On le voit dans le champ religieux avec, d’un côté, des adeptes d’une décroissance qui frise l’intégralisme, par haine de la modernité, par rejet du matérialisme philosophique, avec des OC « cathos » de droite et de droite extrême qui se la jouent « antiécomicistes » à la sauce de l’Action Française, à la façon des vieux courants contre-révolutionnaires (de Bonald et consort) et, d’un autre côté, tous ceux qui pensent, avec les « cathos » de gauche, que l’objection de croissance est la fille des théologies de la libération.

Beaucoup de critiques de la décroissance sont tombées dans le travers de confondre ces différents courants…pour les rejeter en bloc. Nous avons pourtant entrepris très vite un travail de bornage vis-à-vis de ces courants. Nous l’avons fait vis-à-vis de certains auteurs (comme de Benoist). Nous l’avons fait vis-à-vis de certains mouvements politiques comme les Identitaires, Egalité et réconciliation (Soral) et même une frange du F.Haine. Nous l’avons fait en essayant de comprendre quels étaient les chemins qui pouvaient conduire d’une rive à l’autre, en essayant de les boucher. C’est pourquoi nous sommes si fermes sur une série de questions comme le malthusianisme (pas seulement démographique), la démocratie, notre propre conception de la relocalisation, comme celle du contenu nécessairement de classe de la décroissance. De telles ambigüités ne sont pas propres à la décroissance mais à toute alternative. Le socialisme a pu aussi accoucher du pire et l’altermondialisme n’a cessé –tout comme l’antimondialisme- d’être instrumentalisé par les extrêmes droites. Tout dépend donc du contenu. Tout dépend de ce qu’on en dit, de ce qu’on en fait…Mais que personne ne se méprenne : l’immense majorité des OC est de gauche (issue des différentes familles des gauches). Le courant droitiste honteux, celui du « Ni droite ni gauche » sont très minoritaires même s’ils disposent de moyens éditoriaux leur assurant une bonne visibilité, à défaut d’une lisibilité. Ce compromis entre les différentes familles d’OC, à l’exclusion de celles d’extrême droite, a été un choix partagé par de nombreux OC des gauches. Ce choix était fondé sur la conviction que les OC de gauche étaient trop faibles pour peser efficacement et durablement sur les courants productivistes des gauches, mais assez forts au sein des milieux de la décroissance pour que leurs thèses l’emportent (pas nécessairement dans les médias) mais dans les réseaux militants (je songe d’abord aux collectifs locaux d’ATTAC). Ce compromis difficile a été fissuré puis rompu depuis quelques mois...

1)    Désaccord sur des thèses : le système connaitra-t-il une panne sèche –version énergétique du malthusianisme- ou trouvera-t-il encore de quoi nous pourrir la vie pendant longtemps, avec ce que Geneviève Azam a pu nommer la « malédiction des gaz de schiste » ? S’agit-il en matière alimentaire par exemple de pénurie ou d’un scandale politique ? S’agit-il que chacun consomme moins (en parlant de décroissance soutenable) ou la décroissance est-elle tout, sauf cela, dans la mesure où elle doit avoir un contenu de classe, où il s’agit justement de sortir du cercle de la consommation pour faire primer les valeurs d’usage –et déjà celle de nos propres vies- sur la valeur d’échange ? Autre clivage important résumé par Philippe Corcuff à propos du mouvement antipub ou, ajouterai-je, du choix de certains décroissants de faire de Nicolas Hulot leur principal adversaire, non pas en raison de la « droitisation » de la pensée qui affecte tous les camps y compris l’écologie, mais du refus du système médiatique. Philippe Corcuff nous incite à ne pas sombrer dans une vision misérabiliste qui consiste à ne plus croire dans les capacités critiques des gens ordinaires mais à être obsédé et fasciné par le spectacle de leur supposé aliénation totale. Ce choix est celui de l’impuissance. Il est aussi celui du dédain vis-à-vis des gens de peu (Pierre Sansot).

2)    La majorité des OC n’est encartée nulle part mais ceux qui le sont iront divisés aux élections de 2012 avec, d’un côté, le choix très minoritaire du POC d’une candidature du « ni droite ni gauche », refusant par exemple de porter la revendication d’un revenu garanti, d’un autre, les choix des autres réseaux (PPLD, MOC) de travailler, dans la division, sur la base d’une dotation inconditionnelle d’autonomie, d’un projet de « socialisme de la décroissance ». Le déclencheur de cette rupture a été la question de la gratuité. Les courants droitistes honteux et ceux du « ni droite ni gauche » estimant que la gratuité va tuer la décroissance (sic), les autres courants soutenant qu’elle est la condition même de la décroissance. On ne changera pas le monde en culpabilisant les gens (« Salauds de pauvres qui osez revendiquer alors qu’il y a le feu à la planète ! »), mais en donnant envie de changer, en suscitant le désir.

 

Conséquences de cette scission politique au sein de la décroissance  : d’un côté, la publication d’une série de textes politiques et théoriques faisant rupture, celui de Serge Latouche dans le Sarkophage de mai soutenant que notre décroissance est nécessairement de gauche et ajoutant que la décroissance est la grande chance historique de la gauche, celui d’Alain Accardo dans le Sarkophage de juillet expliquant en quoi le clivage droite/gauche est toujours opérationnel ; ceux de l’ouvrage collectif à paraitre aux éditions Parangon avec un texte de Michel Lepesant titré « le socialisme de la décroissance », celui de Thierry Brugvin affirmant que notre décroissance est non seulement celle du socialisme mais celle d’un socialisme autogestionnaire, etc. Autre conséquence : la crise ouverte au sein du mensuel La Décroissance avec la censure de plusieurs textes jugés hétérodoxes, mon exclusion de la responsabilité des pages politiques puis du journal lui-même, une Lettre Ouverte à Vincent Cheynet, rédacteur en chef signée par de nombreux intellectuels de la décroissance, pour protester contre les accusations diffamantes et le sectarisme idéologique …

 

La décroissance est donc de gauche sans aucune équivoque possible. C’est vrai en France où le débat traverse toutes les sensibilités des gauches (à l’exception notable de Lutte Ouvrière, à ma connaissance), c’est vrai en Suisse où l’un des principaux animateurs des réseaux de la décroissance est le député communiste Josef Zisyadis (membre du POP), c’est vrai aussi en Belgique avec la présence au sein du mouvement des Objecteurs de croissance de l’ex-député socialiste Jean Cornil. Il est donc clair que la décroissance ne veut pas affamer les peuples (sic) ni faire tourner la roue de l’histoire à l’envers (resic) mais qu’elle entend au contraire être au service des dominés, des « sans ». Nous le faisons peut être mal, mais nous ne cessons jamais d’être du côté des combats contre l’exploitation, contre les dominations. Allons plus loin, nous ne cessons de dire que des choses doivent « croitre » même en France (c’est d’ailleurs pourquoi nous prônons la gratuité notamment des quatre grands piliers de vie : le logement, l’alimentation, l’éducation et la culture et la santé). Nous ajoutons simplement que cette décroissance équitable et sélective se fera dans un contexte global de décroissance (avec priorité à l’institutionnalisation des communs). La décroissance est donc autant anticapitaliste que d’autres courants des gauches. Elle partage aussi les combats pour l’universalisation des droits : le bien vivre se traduit en droits concrets, droit à l’eau, droit à la souveraineté alimentaire, énergétique, aux déplacements urbains gratuits, etc. On peut ne pas partager tout ou partie des thèmes ou du vocabulaire de l’Objection de croissance mais elle appartient incontestablement au camp de l’émancipation.

La crise actuelle qui affecte les milieux de la décroissance est une crise de maturité (je n’oserai pas parler de crise de… croissance). Autant il était possible (je n’ai pas écris facile) de fédérer les diverses sensibilités tant que nous critiquions ce qui ne va pas, tant que nous campions sur le versant négatif de la critique … autant cela devient impossible dès lors qu’il s’agit de construire un véritable projet politique, de lui donner un contenu de classe, une dimension libératrice. On pourrait, bien sûr, s’interroger sur le bien-fondé de ce compromis qui a contribué à une certaine confusion idéologique (vue de l’extérieur), ou à donner l’illusion d’une unité de points de vue qui n’a jamais existé (par exemple sur la question de l’Etat inséparable selon moi de la critique du capitalisme ou sur les questions « LGBT », (anti)spécisme, etc). La réponse est simple : les questions que nous posons l’ont été mille fois dans l’histoire mais à chaque fois les gauches sont retombées dans les mêmes ornières, celle du productivisme, celle de l’économicisme. Althusser recommandait parfois de tordre le bâton à l’envers…C’est ce que nous avons fait… avec un certain succès (beaucoup de membres d’ATTAC ont bougé sur ces questions notamment des économistes). La décroissance que j’aime fait donc du neuf avec du vieux c’est à dire qu’elle recycle de vieux débats qui ont marqué l’histoire des mouvements révolutionnaires, socialistes, communistes et libertaires, qui ont marqué naturellement l’histoire de l’écologie politique. La décroissance revisite cette histoire dans un contexte particulier. Celui de l’échec des « socialismes réels » (soviétisme, social-démocratie, « socialisme par en bas » avec notamment le mouvement coopératif) ; celui de la crise systémique qui oblige à (re)penser une réponse globale. La décroissance a le grand mérite de rappeler que le capitalisme c’est trois choses, trois choses aussi importantes les unes que les autres. Le capitalisme c’est d’abord un système de production des richesses fondé sur la valeur d’échange et sur l’exploitation du travail. Cela, les gauches et l’écologie savent encore bien le dénoncer. Le capitalisme c’est aussi un système d’imposition de styles de vie, de produits qui lui sont spécifiques. Les gauches et même les milieux de l’écologie politique ont largement perdu cette critique du mode de vie capitaliste. Le capitalisme c’est enfin une réponse à nos angoisses existentielles. La réponse capitaliste est le « toujours plus » (de richesses, de pouvoir). C’est la confusion entre la croissance économique et celle en humanité. Notre slogan « moins de biens, plus de liens » montre bien que, pour nous, la question politiquement n’est pas celle d’une « respiritualisation » mais de la reconnaissance de la centralité de la « fabrique de l’humain » (inventions des communs et liens sociaux). Tant que nous n’aurons pas d’autres dissolvants d’angoisse existentielle aussi forts que ceux du capitalisme nous ne serons que dans des combats défensifs. C’est pourquoi j’appelle, avec le Sarkophage depuis 2007, à marier nos mots-obus (anticapitalisme, antiproductivisme, décroissance, anticonsumérisme, etc) avec des mots chantiers (relocalisation, ralentissement, coopération, choix d’une vie simple, planification démocratique écologique, gratuité du bon usage, etc.). C’est pourquoi nous travaillons avec des dizaines de municipalités, avec des communautés d’agglomération qui sont, pour nous, autant de laboratoires pour expérimenter des petits bouts de solution et, surtout, surtout, nous mettre à l’écoute d’un autre socialisme en souffrance. La décroissance campe résolument du côté des transitions à opérer tant au niveau local/national (avec nos mots chantiers) qu’au niveau mondial (avec la notion de justice écologique cf : mon intervention au colloque du Parti de Gauche à l’Assemblée Nationale, juin 2011). C’est pourquoi nous remettons en cause la centralité du travail (aliéné), ce qui ne signifie nullement que nous ne considérons pas que le travail est la source de la création des richesses, mais qu’il faut un autre équilibre entre travail et loisirs, qu’il faut apprendre à vivre avec d’autres modes de vie moins consommateurs, que la société se doit de donner à chacun de quoi vivre frugalement certes, mais de façon sécurisée et ceci sans contrepartie, que cette socialisation des revenus est le meilleur « symptôme » des cultures populaires fondées sur le partage. C’est pourquoi je suis convaincu qu’il nous faut nous mettre à l’école du « Buen Vivir », que ce chemin est aujourd’hui le plus fécond (mon prochain ouvrage à paraitre « le socialisme gourmand », La découverte).

Nous ne pouvons qu’être de gauche, d’une autre gauche, et anticapitalistes car le capitalisme est intrinsèquement productiviste : il n’y a pas de capitalisme sans accumulation, pas de prospérité sans croissance. Le socialisme a été conjoncturellement productiviste. Je crois en la possibilité d’inventer un nouveau socialisme sans croissance. Je ne fais ici que répéter trop rapidement ce que nous disions, dès 1978, avec Rudolf Bahro et tous les théoriciens en quête de ce chemin.

La décroissance revisite donc l’histoire/mémoire du mouvement socialiste (cf : mon livre La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance ), mais comment le fait-elle ? Il faut reconnaitre qu’elle a su le faire de façon radicale, qu’elle a produit du « dissensus » à la fois sur le plan théorique et pratique. Elle l’a fait à sa façon provocante, par exemple, lorsqu’elle rappelle la place des poètes dans la Résistance et demande combien de poètes au sein du Conseil scientifique d’ATTAC. La décroissance a-t-elle produit également des effets dans la société ? La décroissance a incontestablement contribué à faire bouger les lignes. Jean-Luc Mélenchon, dans le Sarkophage de juillet 2011, fait son outing antiproductiviste. Il dit ce qu’il doit à l’écologie politique, aux objecteurs de croissance. Il précise qu’ils doivent encore et encore convaincre. André Chassaigne, député communiste, rend hommage dans le premier chapitre de son livre aux questionnements de la décroissance, même s’il ne nous suit pas dans de nombreux domaines, notamment le nucléaire. La décroissance a fait bouger aussi les syndicats (pas assez j’en conviens). Deux exemples récents. ELA, principal syndicat du Pays-Basque Sud, qui vient juste de célébrer son centenaire, avec ses 140 000 membres, ses 35 % de voix aux élections, son taux de syndicalisation de 10,5 % est adepte d’un syndicalisme de rupture avec le mythe croissanciste ; la CNE, premier syndicat de salariés en Belgique francophone, avec ses 150 000 membres a adopté lors de son dernier Congrès une motion affirmant que « la croissance ne fait pas le bonheur » : « Nous contestons l’idée que la croissance économique, entendue comme croissance du PIB, soit la principale condition du développement du moins dans les pays riches. Bien qu’elle ait permis par le passé de réels progrès, la croissance économique bute aujourd’hui sur les limites écologiques et sociales et n’a pas empêché la détérioration des conditions de travail et de vie d’une large partie de la population, y compris dans les pays industrialisés » (motion 169/0/5). Attention, je ne dis surtout pas que la décroissance a fait bouger les lignes toute seule, je dis qu’elle participe d’un mouvement beaucoup plus large, d’un mouvement polyphonique, d’un mouvement planétaire, un mouvement qui combine la remise en cause de la croissance avec la nécessité de camper sur le versant positif de la critique. J’insiste : ce second aspect est aussi important que l’objection de croissance. On se souvient lors du grand conflit social en Martinique et Guadeloupe de l’impact de l’Appel des 8 intellectuels en faveur de la repoétisation de nos existences, en faveur de mots d’ordre qui rejoignent ceux de la décroissance. Ce débat partage aussi le LKP et c’est bien ainsi (Le Sarkophage de septembre 2011 reviendra sur cette question). J’ajouterai que la décroissance doit se mettre à l’école de ce qui se cherche dans les pays du Sud. Je pense notamment au mouvement pour le Buen Vivir, pour la vie bonne, pour une vie pleine, etc. Ce bien vivre n’est pas le bien être entendu au sens de la société de consommation, il s’agit d’un autre rapport à soi, aux autres, à la nature. Le Bien vivre n’est pas simplement un discours généreux. Il a déjà des effets théoriques, politiques, pratiques avec, par exemple, le principe de non-extraction, avec le projet Yasuni-ITT. Nous avons mené ce débat au sein du Sarkophage avec Alberto Accosta, le père du mouvement du Buen vivir, ancien Président du Conseil constitutionnel de l’Equateur, jusqu’à constater notre accord global notamment sur trois choses : avec le principe de non-extraction, il ne s’agit pas de remplacer le pétrole par une autre énergie pour développer les mêmes modes de vie ; la meilleure façon de soutenir le projet Yasuni-ITT c’est de créer 1000 projets Yasuni, c'est-à-dire, chez nous aussi, de laisser dans le sous sol les ressources rares ou les plus dangereuses (comme les gaz de schiste) ; le meilleur principe à opposer au capitalisme productiviste c’est la gratuité du bon usage face au renchérissement, voire à l’interdiction, du mésusage, c’est donc la construction des communs. Cette gratuité est une gratuité économiquement construite, politiquement construite, socialement, culturellement, anthropologiquement construite (cf : le Hors série du Sarkophage : Vivre la gratuité, 2011). Le Buen Vivir, c’est le refus du mythe de la croissance mais aussi celui du développementalisme, c'est-à-dire cette idée que quelque chose pourrait croître sans limites. Le Buen vivir c’est donc une incitation à penser le symbolique et l’institutionnel mais aussi à guérir des blessures de notre sensibilité. Le Buen vivir c’est le retour des partageux puisque la grande question posée est celle du partage d’un autre gâteau car l’actuel est indigeste. Ces grandes questions sont celles habituelles des gauches radicales : que produit-on ? Comment ? Et pour satisfaire quels besoins sociaux ? Notre décroissance sélective et équitable sous-entend donc que des choses doivent croitre et d’autres décroitre, que des millions de personnes en France manquent de l’essentiel, qu’il s’agit dans ce contexte d’opter pour une option préférentielle pour les pauvres, mais que nous devons privilégier la sphère non-marchande au détriment de la sphère marchande, changer notre hiérarchie des revendications, plutôt la lutte pour la déséconomisation (revenu garanti versé au maximum sous une forme démonétérisée) plutôt que de lutter pour augmenter le pouvoir d’achat (ce qui entretient le système et contribue à casser les cultures populaires). J’ai aussi un accord avec Alberto Accosta sur le fait que le Bien vivre, c’est la lutte des classes débarrassée de tout déterminisme historique, c’est la lutte des classes mais aussi la défense des identifications populaires (je parle bien d’identifications au pluriel, et non pas d’identité fermée, donc très loin de tout essentialisme). Je suis convaincu que si l’Amérique du Sud est le seul continent où le socialisme se conjugue toujours au présent (avec les limites, les contradictions que l’on sait…) c’est parce que les gauches ont su y épouser les milieux populaires, parce qu’elles ont su aussi parler avec leur cœur et leurs tripes et pas seulement avec la logique de l’intérêt (je renvoie au débat avec la politologue belge Sophie Heiné), retour de la passion mais aussi retour de la morale en politique (Entretien Yvon Quiniou, philosophe marxiste, Ariès in L’Humanité). La décroissance a contribué à rendre plus attentif à de nombreux enjeux. Nous ne disons pas détenir toute la vérité mais un morceau incontournable. Acceptons enfin cette idée que notre diversité est une vraie richesse. Je veux donner un exemple concret : un des membres de l’équipe du Sarkophage est un militant anar… au milieu de copains et de copines issus des autres familles des gauches antiproductivistes. Ce militant anar a une sensibilité plus forte à certains enjeux majeurs. La décroissance a aussi dans certains domaines une hypersensibilité. Nous avons été très actif contre le Grenelle des dupes et ceci dès août 2007, nous avons été très réactif face au « capitalisme vert » c’est à dire au désir d’adapter la planète et l’humanité aux besoins du « toujours plus ». Le point de vue de la décroissance rend aussi plus attentif à ce que le capitalisme fait à la sensibilité, comment il nous insensibilise.

J’entends bien la critique contre le terme même de décroissance puisque je suis convaincu que les mots sont extrêmement importants. Nous avons besoin de mots pour rêver, penser, se révolter, construire. Certains mots de nos combats du XIXe et du XXe siècles ont été salis, usés, vidés de leur sang et de leur charge émotionnelle positive. Le terme de décroissance est donc là provisoirement pour dire cet « éco-socialisme en souffrance », pour témoigner de ce « buen vivir » qui s’invente, pour dire et répéter que l’anticapitalisme sans l’antiproductivisme/anticonsumérisme est une impasse criminelle. Lors du colloque de 1992, j’étais intervenu pour dire qu’il ne fallait pas être prisonnier de notre ennemi, qu’à force d’être contre, on finit par être « tout contre », c’est à dire par porter notre ennemi sur notre dos. J’aurai aimé que nous puissions camper dès 1992 sur le versant positif de la critique, mais je n’avais aucun « gros mot » capable de fédérer les courants de gauche, ceux du « Ni droite ni gauche » et ceux de droite, je n’ai donc pas été suivi et c’est… tant mieux. C’est tant mieux, car le terme de décroissance fonctionne malgré, ou plutôt grâce, à ses insuffisances. Cela devrait nous interroger plutôt que nous offusquer. Est-ce que le terme de décroissance sera remplacé un jour par un autre ? C’est possible et même certain. On voit déjà poindre les notions d’objecteurs de croissance, d’objections de croissance moins négatives. Je crois personnellement que nous devrons construire d’autres signifiants et nous mettre, pour cela, déjà à l’écoute de ce qui se cherche : le « Buen vivi »r, le « sumak kawsay », l’eudémonia (vie bonne), les jours heureux du CNR et les nouveaux jours heureux des collectifs citoyens-résistants, la vie pleine, le convivialisme, la sobriété joyeuse,  le socialisme gourmand… bref autant de symptômes langagiers d’un désir de passer ENFIN sur l’autre versant de la révolution. Cet autre versant c’est celui du socialisme du désir, du grand désir comme dirait Raoul Vaneigem, du désir de vivre, de la jouissance d’être face à une jouissance d’emprise qui est celle du capitalisme. Je persiste à penser que les courants de gauche de la décroissance et ATTAC ont beaucoup de choses à se dire, beaucoup à s’apporter mutuellement. Nous devons continuer, de part et d’autre, nos efforts pour faire avancer sur le plan théorique/pratique l’objection de croissance, l’antiproductivisme, l’anticonsumérisme, pour faire avancer aussi sur le plan théorique/pratique une nouvelle façon de construite une alternative. Oui, comme le dit Miguel Benasayag nous ne pourrons peut être pas changer ce monde, mais rien ne nous interdit de tenter d’en construire un autre. J’ajouterai que je n’ai pas le fétichisme des mots… Si vous n’aimez pas la décroissance alors soyez Objecteurs de croissance, soyez antiproductivistes, anticonsuméristes, partisans du Bien vivre… Nous avons lancé en 2007 Le Sarkophage justement parce que certaines questions n’avaient pas droit de citer dans le mensuel la décroissance (comme la gratuité), nous l’avons fait aussi pour poser les mêmes questions avec un autre registre de vocabulaire (celui de l’antiproductivisme). L’essentiel est que nous avancions ensemble pour remettre en cause le culte de la croissance (bleue, rose, rouge ou verte), pour nous libérer de l’économisme (cette idée que plus serait nécessairement égal à mieux), pour réintroduire du dissensus, je dirai presque de la dissidence.

 

 

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Pour le repos dominical. Contre les nocturnes commerciaux

 

Article de Paul Ariès publié en 2008 dans Le Sarkophage , en plein débat sur ce qui allait devenir la loi Maillié est d'une criante actualité. Extraits :

 

« Le gouvernement Sarkozy a choisi de faire du travail le dimanche le grand symbole de sa politique à la fois antisociale et anti-environnementale au nom du dogme économique parfaitement résumé dans son slogan de campagne « travailler plus pour consommer plus ». Les anti productivistes ne sont pas étonnés que ce pouvoir à genoux devant les milieux d’affaires veuille en finir avec l’un des derniers emblèmes d’une société qui se refuse à être uniquement une société économique composée de forçats du travail et de la consommation. La faiblesse des réactions du mouvement social n’est pas davantage pour nous surprendre car cette remise en cause du repos dominical traduit une victoire bien antérieure dans les têtes... Nous sommes pourtant convaincus qu’il est possible de résister et de créer sur ce terrain un rapport de force qui dépasse les clivages sociaux, politiques ou confessionnels habituels. L’anti productiviste que je suis se moque éperdument que ce jour tombe un dimanche : l’essentiel est que toutes les sociétés ont toujours admis la nécessité d’avoir (au minimum) un « jour différent » pour se livrer à d’autres activités que celles qui assurent la vie économique. Faut-il rappeler que 150 jours au moyen âge n’étaient pas travaillés car consacrées à Dieu ? Je ne fréquente personnellement aucune église mais j’ai, durant toute ma vie, fait mille autres choses le dimanche que travailler ou consommer comme faire la grasse matinée, distribuer des tracts sur le marché, partager un repas avec des amis, faire la sieste, bouquiner, etc. Tout cela n’a vraiment de sens que parce qu’une loi impose au nom de l’intérêt général de rompre avec le rythme habituel, bref à sortir de la routine pour imposer une autre temporalité et avec elle d’autres bruits dans ma ville, d’autres odeurs, d’autres gestes, d’autres regards, etc. (…) On voudrait faire croire que ce combat opposerait les anciens aux modernes voir les adeptes d’un retour au fondamentalisme religieux contre les tenants de la liberté. Le principe du repos dominical n’est pourtant pas si ancien puisqu’il date d’une loi de 1906. Seuls les fonctionnaires (déjà des nantis, n’est-ce pas Sarkozy ?) bénéficiaient depuis 1802 du dimanche chômé. Le « jour du Seigneur » a en effet depuis le siècle des lumières subit moult assauts. Ceux des philosophes qui expliquaient dans l’Encyclopédie que le dimanche devait être travaillé comme les autres jours pour favoriser l’enrichissement de chacun et de tous. Ceux de la révolution française qui imposa son propre calendrier décadaire laïc et tellement plus « rationnel » et « scientifique » que le calendrier chrétien de l’ancien régime. Ceux des milieux d’affaires qui imposèrent une extension progressive du travail le dimanche pour devenir plus compétitif et parce que l’oisiveté serait la mère de tous les vices. Ceux des ouvriers qui préféraient les cabarets du lundi à la fréquentation des églises le dimanche. (…) L’adoption de la loi de 1906 qui fixe le principe de l’interdiction du travail le dimanche est donc l’exemple type d’un compromis social passé entre des forces sociales que tout oppose. La droite et l’église veulent utiliser ce jour pour moraliser la classe ouvrière grâce aux sermons religieux, les milieux d’affaires sont prêts à ce compromis car ils espèrent qu’il mettra fin à la pratique qui se développe alors de prendre des jours de repos en dehors de toute règle notamment en fêtant les plaisirs du « saint lundi » plutôt que le dimanche religieux. Les syndicats veulent bien fêter la saint-dimanche si son caractère religieux est oublié.

Le congé le dimanche accordé par la loi de 1906 n’est donc en rien un jour religieux. L’historien Robert Beck a rappelé qu’une « loi pour la sanctification du dimanche » avait bien été effectivement adoptée en 1814 mais qu’elle était tombée peu à peu en désuétude avant d’être définitivement abolie par une nouvelle loi de 1880 qui donnait la liberté à l’employeur d’accorder ou pas un repos hebdomadaire et d’en choisir librement le jour. Comme l’écrit Beck : en 1906, on réinvente donc, le dimanche mais dans une perspective totalement laïque. La loi postule d’ailleurs dans son article 1 er le principe d’un repos hebdomadaire en le justifiant par des valeurs non religieuses comme la protection de la famille et le droit au repos. Le choix du dimanche n’apparaît que dans l’article 2 comme s’il s’agissait d’un pur hasard. L’adoption de cette loi modifia en fait principalement la vie des employés du commerce car la grande majorité des ouvriers avait déjà obtenu par leurs luttes le repos dominical.

La France fut l’avant dernier pays européen à introduire le principe du repos hebdomadaire. Le patronat rechignait en effet à abandonner le libre choix du jour de repos et préférait autrement le voir attribuer aux élus locaux sur lesquels il savait pouvoir peser efficacement : il obtiendra d’ailleurs que les domestiques et les ouvriers agricoles soient exclus de ce droit. Le repos dominical ne se généralisera véritablement qu’au lendemain de la première guerre mondiale en écho à l’adoption de la journée de huit heures qui permet aux ouvriers de faire leurs courses un autre jour de la semaine et rend possible la fermeture des petits commerces.

Les milieux d’affaires vont profiter de l’affaiblissement du syndicalisme et de la généralisation des modes de vie capitalistes pour développer, dès les années 1980, une très forte pression dans le secteur des seules grandes surfaces (hors commerce de bouche dans un premier temps) puis de tout type de commerce pour obtenir une libéralisation de la loi de 1906. Les arguments avancés sont en partie traditionnels (assurer la rentabilité économique, sauver les emplois) et en partie plus modernes : satisfaire la demande légitime des consommateurs... La gauche a pesé d’abord de tout son poids pour garantir le principe du repos dominical. Un rapport du CES de 1989 détruit chacun des arguments de la droite et des milieux d’affaire. Non seulement l’abolition de la loi de 1906 entrainerait la destruction des commerces de proximité, l’exclusion familiale et sociale des salariés du dimanche mais elle renforcerait la tendance au consumérisme préjudiciable socialement, financièrement et écologiquement. La victoire du sarkozysme va inverser le rapport de force car, face à une gauche aphone et à un mouvement écologiste affaibli, il devient possible de justifier cette régression au nom de la défense du pouvoir d’achat, de la liberté de travailler et de consommer et des libertés locales.

La question de l’ouverture des commerces le dimanche a ressurgi au lendemain de l’intervention télévisée de Sarkozy, le 29 novembre, sur le pouvoir d’achat. Il y affirmait son souhait de voir élargies les possibilités de travailler le dimanche, en posant deux conditions : que les salariés soient volontaires, et que les heures travaillées leur soient payées le double. Quelques jours plus tard, Xavier Bertrand annonçait les contours d’une nouvelle législation destinée à entrer en vigueur en 2008. Un nouveau pas était franchi le 14 décembre avec l’adoption d’un amendement UMP au projet de loi Chatel sur la concurrence, qui autorise l’ouverture le dimanche des "établissements de commerce de détail d’ameublement" . À l’Assemblée, Pierre Méhaignerie, le président de la commission des affaires sociales, et de nombreux députés UMP sont montés au créneau pour dénoncer cette modification de la législation sur le travail dominical au détour d’un projet de loi sur la consommation. Jean-François Copé, le président du groupe UMP, a chargé Richard Mallié d’une étude sur la question, afin de faire des propositions lors de la loi de modernisation sociale de 2008. Le patronat tout en marquant visiblement des points a choisi de rester relativement discret : la présidente du Medef, Laurence Parisot, se dit certes favorable à l’ouverture des grandes surfaces "huit ou dix dimanches de plus" par an, ce qui porterait à 13 ou 15 le nombre d’ouvertures autorisées, mais elle se garde bien de parler d’abroger la loi de 1906...

Le Medef sait que le rapport de force joue en sa faveur et que les meilleurs arguments sont ceux que lui apportent des économistes à la botte et les désirs de nombreux consommateurs. Les syndicats de salariés sont certes opposés à toute abrogation de la loi de 1906. Mais sur ce terrain comme sur beaucoup d’autres, ils estiment que le combat est perdu d’avance. Mieux vaudrait donc accompagner la réforme pour limiter la casse que s’y opposer frontalement. Le rapport que le CES vient de rendre (décembre 2007) est tristement révélateur de cette défaite : certes, il affirme que le travail dominical ne doit pas être banalisé mais c’est pour mieux accepter le principe d’assouplir la législation, avec des décisions « au plus près des territoires ».Cette attitude qui se veut contre le « tout ou rien » et pour un « dosage » local reprend l’argumentaire des milieux d’affaires en parlant de la nécessaire prise en compte de « l’intérêt manifeste du consommateur » et de la nécessité de respecter le volontariat... L’argument est doublement spécieux : parler de volontariat est absurde lorsqu’on connait un tant soit peu les pratiques de management en vigueur dans le monde doré des entreprises. C’est aussi faire peu de cas de l’intérêt général contre lequel le volontariat pèse tout de même peu. Faudrait-il accepter que l’on puisse payer des salariés au dessous du SMIC s’ils sont volontaires ou de ne pas appliquer des normes de sécurité s’ils sont d’accords ?

La résistance peut-elle venir des milieux religieux ?

La déclaration du Pasteur Claude Baty au nom de la Fédération protestante de France est troublante : certes, nous sommes d’accord avec lui pour dire qu’avec l’abandon du repos hebdomadaire, la religion de la consommation devient plus encore le culte officiel de la France mais pourquoi fait-il aussitôt de cette déclaration une position de principe contre la laïcité et la lutte antisectes ? « Ceux qui suspectent sans cesse les mouvements religieux d’égarement, sont curieusement muets devant le lavage de cerveaux que subissent adultes et enfants par le biais d’une publicité omniprésente, particulièrement en ce temps de Noël ! Ces défenseurs des innocents semblent indifférents à la frénésie consommatrice, à moins qu’ils n’en soient eux-mêmes le clergé ! Un comble ! » Est-ce vraiment parce que le France de 2007 est laïque que Sarkozy s’apprête à violer la loi de 1906 alors même que le principe du repos hebdomadaire est justement une conquête de la république laïque ? Les déclarations du Père Marc Aillet, vicaire général du diocèse de Fréjus-Toulon, ne nous conviennent guère mieux car cet homme d’église déclare ne pas savoir comment défendre le repos hebdomadaire ce « pilier de vie chrétienne et humaine, quand la sanctification du dimanche a progressivement déserté la conscience catholique depuis des décennies » ; « Cette désertion rend peu crédible aujourd’hui notre combat » ; « notre démission est la première cause de la banalisation actuelle du dimanche » ; « Il faut redonner une dimension sociale et communautaire à notre dimanche pour espérer avoir un impact sur la société »... Voilà que la laïcité serait pour lui aussi responsable de la religion de la consommation... ce qui lui évite de s’interroger sur le fait que ce viol du dimanche est le fait d’un président qui affiche pour lui-même (ce qui est son droit) sa foi mais aussi pour la société (ce qui est inacceptable). Non Pasteur Baty et Père Aillet, la laïcité n’est nullement en cause mais la loi du fric...

 

Trois fois « non » au travail le dimanche

« Non au travail le dimanche » pour des raisons de responsabilité environnementale. Nous ne devons pas apprendre à consommer et à travailler plus mais moins et autrement. L’ouverture des grands magasins le dimanche c’est la mort programmée des commerces de proximité, ce sont des millions de consommateurs avides de produits gadgets et d’achats d’impulsifs, ce sont des millions de camions de plus sur les routes chaque week-end, c’est la généralisation de ces banlieues immondes qui pub-tréfient nos paysages, c’est l’engrenage du devoir trimer plus pour pouvoir consommer davantage de choses inutiles.

« Non au travail le dimanche » pour des raisons sociales car les premières victimes « volontaires » seront ces salariées (souvent féminines) jetables, payées au rabais, cette génération à 1000 euros courant de petits boulots en stages interminables. Le travail le dimanche est un engrenage car après le secteur du commerce, ce sera le tour de ceux des transports, de la sécurité, des banques, de l’entretien, de la maintenance, de la restauration d’entreprise, etc., Les mêmes expliqueront demain qu’il faut ouvrir « 24 h sur 24 » pour que les « salariés du dimanche » puissent faire leurs courses ou accomplir leurs démarches administratives. Lorsque chaque jour de la semaine et chaque heure de la journée équivaudra à un autre, on expliquera doctement qu’il faut en finir avec ce privilège datant d’une époque moyenâgeuse.

« Non au travail le dimanche » pour des raisons de conception de la vie humaine car nous avons tous besoin d’un jour différent pour faire autre chose que produire et consommer, un jour qui nous soit commun, un jour pour être en famille, pour se faire plaisir, pour aller à la messe ou sodomiser son pacsé. Nous avons donc plein de bonnes raisons pour nous refuser ce jour là en tant qu’homo-oeconomicus, pour dire « basta » au travail et à la consommation, pour simplement découvrir la joie de vivre et de partager un temps non économique.

Non aux « nocturnes commerciaux » Les anti-productivistes seraient tout autant pour un vendredi, un samedi et un dimanche chômés : cela pourrait s’appeler la semaine des 32 heures en quatre jours... Catholiques, juifs et musulmans y trouveraient leur dieu et l’athée que je suis y trouverait aussi son compte. Ne serait-ce pas déjà une façon de concilier les contraintes environnementales avec notre souci de défendre une vie qui vaille d’être vécue car pas uniquement et principalement économique ? Je n’aime pas travailler les vendredis, les samedis ni les dimanches mais pas le soir non plus. Je suis un adepte du droit à la nuit : extinction des lumières pour profiter de la vie. Fermeture déjà des magasins à une heure qui permette à chacun de jeter sa télé et de raconter de belles histoires à ses enfants (ou à sa compagne/compagnon qui a droit aussi à ce partage...).»

 

 

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Colloque Montreuil association POURS, Pour un revenu social… démonétarisé

 

Nous sommes tributaires d’une longue histoire en matière de luttes et d’acquis sociaux pour garantir à chacun ( e) le droit de vivre dignement quelle que soit sa situation personnelle. Le pacte des droits sociaux dont nous avons hérité (notre sécurité sociale) arrive aujourd’hui à bout de souffle car il correspondait à une société croissanciste qui nous conduit dans le mur. Alors que les naufragés du système sont de plus en plus nombreux et sans perspective de trouver une place dans cette société qui ne veut pas d’eux et dont eux-mêmes n’attendent plus rien, alors que la planète est DEJA assez riche pour faire vivre tous les humains, nous ne devons pas accepter les politiques de récession sociale, nous devons, bien au contraire, affirmer qu’être fidèles aux combats émancipateurs c’est être encore plus exigeants, c’est imposer un nouveau pacte de droits sociaux qui ne soit pas en retrait mais davantage protecteur, c’est imaginer un nouveau pacte qui ne nous conduise pas à défendre un système qui nous tue, mais qui nous permette de commencer à changer véritablement de société. Les adeptes d’un revenu social ne sont donc pas moins disant en matière social mais mieux disant.

Le revenu garanti est un composant essentiel de ce nouveau pacte social qui permettra d’avancer vers plus d’autonomie et d’en finir avec la centralité du travail dans nos existences. Je n’ignore rien de la qualité des débats qui opposent les partisans d’un revenu d’existence (ou citoyen) aux adeptes d’une dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA), sans même parler de la revendication des confédérations syndicales en faveur  d’un « salaire socialisé ». Nous sommes donc tous d’accord pour dire que la société doit garantir à chacun (e ) de quoi vivre, simplement certes, mais de façon totalement sécurisée et de manière inconditionnelle. Les débats sur les formes que doit prendre ce revenu social doivent naturellement se poursuivre mais je crois que nous avons tout à gagner à ne pas cultiver ce qui nous différencie/divise mais bien au contraire à chercher une convergence qui tienne compte de notre histoire. Nous ne devons plus répéter vingt ans d’échec et plus de notre combat en faveur d’un revenu social. Nous ne devons pas davantage être dupes lorsque nos adversaires de droite comme Alain Madelin, Christine Boutin ou Dominique de Villepin parlent de « dividende social »… Ce qui nous oppose à la droite ce n’est pas seulement le montant du revenu garanti, ce n’est pas uniquement son caractère universel ou pas, inconditionnel ou pas, c’est la place qu’occupe ce revenu garanti universel et inconditionnel comme instrument de sortie du capitalisme et du productivisme. Pour le dire autrement : le revenu social n’est pas un revenu de survie… Il est lié à la notion de gratuité donc à la construction de « communs », il est donc un instrument du passage vers une autre société et non pas une façon de faire survivre les naufragés du système.

 

J’ai toujours dit ma préférence pour un revenu inconditionnel qui aurait plusieurs formes : une partie versée sous forme de monnaie nationale, une autre partie sous forme de monnaie locale (pour faciliter la relocalisation de biens socialement et écologiquement responsables) et une partie, essentielle à mes yeux; sous forme de droits d’accès aux biens communs. Je suis convaincu aujourd’hui que notre combat pour un revenu garanti doit prendre avant tout la forme de la défense et de l’extension de la sphère de la gratuité (libre accès à certains biens et services). J’en suis convaincu autant pour des motifs pragmatiques que théoriques. Les Français aiment leurs services publics notamment locaux et ils y sont attachés. Les gauches et l’écologie antilibérale disposent dans ce domaine d’une tradition et d’un vrai savoir-faire. Nous pourrons plus facilement convaincre nos concitoyens mais aussi les appareils militants que la défense des SP passe nécessairement par leur rénovation, dont la gratuité fait partie.

 

Le bon combat n’oppose donc pas les partisans que nous sommes d’un revenu garanti à ceux qui défendent les services publics mais il oppose ceux qui défendent à reculons les services publics (en multipliant les partenariats privé/public, en généralisant les abandons de droits, etc.) et tous ceux, dont nous sommes, qui veulent garantir à chacun le droit de vivre dignement. Nous pouvons prendre la tête de ce mouvement de défense des services publics en prônant la gratuité du bon usage face au renchérissement du mésusage individuel/collectif. Le colloque co-organisé par le Sarkophage et la communauté d’agglomération les lacs de l’Essonne a montré que des petits bouts de gratuité sont conquis dans de nombreuses villes. Ici, on commence par la gratuité de l’eau vitale, ailleurs par celle des transports en commun urbains, ailleurs encore par celle des activités culturelles et des services funéraires, ailleurs on réfléchit à la gratuité de la restauration scolaire et à celle du logement social, etc. D’autres ont pu également parler d’un bouclier énergétique face à l’inflation des coûts. Le grand mérite de ce combat pour donner à chacun les moyens de Bien-vivre c’est qu’il n’apparait pas illusoire mais possible puisqu’il part du vécu de la population, puisqu’il mobilise un imaginaire qui est déjà ancré depuis des siècles (celui de la gratuité de l’école par exemple, celui aussi des droits sociaux, celui de la redistribution sociale via la fiscalité, etc.). Toutes les expériences réalisées montrent que cette façon de penser le droit de vivre dans la dignité oblige à un surcroit de démocratie, oblige à faire de la politique autrement c’est-à-dire à partir du vécu de la population, à partir des choix de gratuité qui peuvent être offerts (gratuité de l’eau vitale ou des transports en commun contre celle du stationnement urbain). Toutes les expériences réalisées montrent que cette façon de penser le droit de vivre permet de lier le contenu social et le contenu écologique, bref d’avancer vers une société antiproductiviste. Il ne s’agit pas en effet de remunicipaliser la restauration scolaire pour faire la même chose que les géants de la restauration commerciale, il s’agit d’avancer vers une alimentation relocalisée, désaisonnalisée, moins carnée, moins gourmande en eau, biodiversifiée, etc. Cette question de la gratuité du bon usage est l’un des chemins les plus directs pour arriver à lier le social et l’écologique, le rouge et le vert…

Ce combat en faveur d’une DIA démonétarisée au maximum présente en outre deux autres avantages : il oblige à faire des choix collectifs dès lors que ce sont les citoyens qui doivent décider ce qui sera gratuit donc ce qui est doit être produit en priorité et comment le produire. C’est donc une excellente pédagogie pour apprendre à différencier (selon) les besoins, c’est à dire  pour être du côté des usages, des utilités, et non pas de la valeur marchande. Ce chemin n’est pas sans embuche : admettons avec le réseau Négawatt que l’on veuille assurer à chacun non pas une certaine quantité de fioul domestique ou un certain nombre de kg watt mais un égal droit une température minimale, comment procéder ? quel niveau garantir ? Ce combat en faveur d’une DIA (ou si l’on préfère d’un revenu garanti) démonétarisé est enfin un premier pas pour réapprendre à déséconomiser nos existences et nos combats politiques (parler de droits d’accès aux biens communs est mieux que de parler de revenus financiers). Je suis convaincu que nous pouvons gagner toute une fraction des gauches existantes à ce combat (sans compromission aucune, sans rien céder sur la critique de l’économisme). Cette façon de poser le débat court-circuite les oppositions traditionnelles au revenu garanti (la préférence pour la réduction du temps de travail (32 heures tout de suite !) plutôt qu’un revenu garanti, la crainte que le revenu garanti soit une variante du « tititainement" (variante moderne de la maxime romaine antique « du pain et des jeux », le besoin de reconnaissance sociale par le travail notamment dans les milieux populaires, etc.). Cette affirmation d’un revenu garanti démonétarisé (au maximum de ce qui est possible) est enfin une façon de rappeler que la construction de communs est la seule richesse des pauvres. Nous allons ainsi bien au-delà de la seule question légitime de la redistribution. Nous commençons déjà par changer de société, par prôner un égalitarisme radical.

 

Ce combat pour les biens communs et leur gratuité se développe sur tous les continents. Son parangon reste la guerre de l’eau à Cochabamba, en Bolivie, où une insurrection sociale est parvenue à s’opposer à la privatisation et a marqué le début, en avril 2000, du cycle de manifestations qui conduiront Evo Morales à la Présidence de la République. Nous pouvons avec la DIA démonétarisée mettre la question des « communs » au cœur de notre combat.

« Commune » est un mot latin composé de deux racines, cum qui signifie « avec » et munus qui veut dire « don ». Commun se rapporte donc au don par lequel on est lié aux autres du fait même de l'avoir reçu, avec et comme les autres. Le commun n'est donc pas un ensemble de biens qui n'appartiendrait à personne et que tout un chacun pourrait utiliser librement. Il ne faut pas confondre le commun avec ce que le droit romain qualifiait de res nullius (la chose sans maître). Le commun est un don qui oblige à rendre donc il est avant tout une relation. Ce qui signifie qu’il n'y a pas de biens communs en soi (comme l’eau ou l’éducation) donc que notre combat doit être de convaincre tous ceux qui se contentent de vouloir l’eau vitale gratuite, qu’il faut aller beaucoup plus loin dans ce domaine, que c’est nécessaire écologiquement, socialement, culturellement, politiquement, anthropologiquement. Le danger de la conception restrictive en vogue au sein de l’altermondialisme est en effet de faire des « communs » une simple exception aux biens marchands. Si on peut imaginer de commencer par la gratuité de l’eau vitale ou celle des transports en commun urbains, il s’agit bien de poursuivre ce mouvement au-delà de ce qui est strictement vital. Ainsi en lançant en Janvier 2009, l’appel pour des « produits de haute nécessité », Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant et autres poètes et militants des Antilles fondaient ce qui allait devenir une poétique de l’existence qui n’est pas sans rappeler le mouvement pour le Buen-Vivir. Si un revenu garanti universel, inconditionnel et au maximum démonétarisé est une des conditions du socialisme de la décroissance, du socialisme gourmand dont je rêve, cela signifie qu’il ne s’agit nullement de partager des biens vitaux (même si cela est nécessaire). Il s’agit donc d’inventer un nouveau socialisme qui ne soit plus celui de la misère que dénonçait Marx mais pas davantage cette mauvaise copie du productivisme que fut le socialisme réel. Je crois enfin que nous devons soutenir avec force le principe de l’inconditionnalité pour ne pas risquer de réintroduire en contrebande une vision trop économique du monde/ de la vie. Le fameux donner/accepter/rendre concerne le domaine des ressources nécessairement rares mais il ne peut régir celui des relations inépuisables qui fondent l’humanité en chacun de  nous.

 

Ces questions sont d’autant plus importantes que certains courants de la décroissance sont portés vers une approche néo-malthusienne.  Il ne s’agit pas (principalement) de partager parce qu’il y a peu (le fameux « on va manquer ») mais parce que le partage est du côté de la jouissance d’être, seul principe anthropologique que nous pouvons opposer à la jouissance d’avoir (in Paul Aries, le socialisme gourmand, La Découverte, mars 2012). Notre choix de construire des « communs » est donc d’abord l’affirmation de la primauté du don, mais d’un don libéré de la contrainte de rendre. Je préfère parler d’un don sans retour, d’un don de pure générosité, de pure frivolité, un don qui nous renvoie davantage aux stratégies d’embellissement y compris dans le règne animal qu’à de sombres calculs d’apothicaires, un don qui permette d’imaginer une intention gratuite, bref de l’amour.

 

 

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