05 septembre 2012

La décroissance : le parti pris de la vie

Les Objecteurs de croissance ne sont ni des durs-à-jouir ni des pisse-froid.  Nous le sommes d’autant moins que tout notre combat est un réflexe de survie dans un monde  voué à la mort. La décroissance est un sursaut d’auto-subversion face à la pulsion suicidaire de la société. Nous campons du côté de la vie car nous savons que le capitalisme ne peut être arrêté que par du non-capitaliste. On ne changera pas ce monde en revendiquant une part plus grosse du gâteau (valeur ajoutée) même si nous préférons que la création de richesses profite aux plus pauvres. Nous opposons le chaos de la vie aux fantasmes de maitrise absolue qui débouche sur la mort. Nous sommes de plus en plus nombreux à être convaincus qu’on ne changera pas ce monde. Mais rien, vraiment rien, ne nous interdit en revanche d’en construire un autre différent à côté. Il nous faut développer à la fois la résistance au système mais aussi inventer des ilots de décroissance, faire que  des pans de vie soient libérée des fers de l’économisme, sauvée de l’insécurité sociale.  La décroissance est ce choix fondamental de l’exubérance de la vie contre celui de la mort.  Le capitalisme comme tout système productiviste est mortifère.  Il tue tout ce qu’il touche. La nature comme la culture. Il brevète le vivant. Il vénalise l’éducation, la santé, la sexualité. Il préfère les aliments irradiés, la cuisine industrielle dite cuisine d’assemblage, les meubles en bois reconstitué,  l’art déshumanisé, les semences rendues stériles, les spectacles morts plutôt que les spectacles vivants. Sa science même est mortifère. Sa biologie a même oublié ce qui fait la vie (les bactéries).

J’ai longtemps cru que les forces révolutionnaires pourrissaient d’abord par la tête (comme les poissons), par manque d’idées, faute d’avoir des théories à la hauteur des enjeux (effondrement environnemental, économique, social, politique, humain…). Je dois confesser qu’elles pourrissent d’abord par les tripes et par le cœur. On ne passe pas en effet impunément son temps à repousser au lendemain du Grand soir le changement des modes de vie. On s’y épuise. On s’y aigri. On y subit défaite sur défaite. On y perd finalement sa rage (de vivre) et son âme. On ne grandit jamais à faire le dos rond même dans l’espoir de lendemains qui chantent. Ces oppositions fakir, capables de dormir dans leur  tombe dans l’attente du Grand Soir ont même fini par douter de leur propre droit à l’existence, de leur propre chance de l’emporter face à la mort. Choisir  la décroissance implique donc de se battre pour la vie, pour le grand désir de vie. Cette formule n’a rien d’une facilité. Elle exige beaucoup de nous, davantage que d’autres combats. Elle laboure  de nouveaux champs. Elle exige que nous acceptions de faire sécession d’avec  ce monde. Elle suppose que nous admettions avoir besoin d’une cure de dissidence pour éprouver la vraie vie. Cette cure de dissidence sera faite de camps retranchés mais aussi de guerres éclairs pour conquérir de nouvelles positions, pour inventer d’autres partages, d’autres sources de joie. Je rêve d’une décroissance qui expérimenterait sans aucune retenue de nouveaux modes de vie. J’ai foi dans la capacité contagieuse de nos idées. C’est pourquoi je suis foncièrement optimiste. C’est pourquoi je peux battre la campagne pour porter nos idées, pour les féconder avec vous tous. J’ai encore plus foi dans la capacité contagieuse de nos actions, dans la puissance de notre créativité. Avant même l’insurrection des consciences, il nous faut prôner l’insurrection des existences. Première urgence donc : entendre qu’un autre monde a déjà fait sécession. Je dis bien à déjà fait sécession. Ne soyons pas comme les tenants du système, de droite comme de gauche, qui pratiquent une politique hors-sol, qui ne voient plus tout ce qui se vit et s’invente au quotidien. La sécession a déjà eut lieu pour des dizaines, des milliers, des centaines de milliers, de personnes. Nous sommes déjà des millions à vivre autrement un peu, beaucoup, passionnément ou à la folie. Nous sommes déjà  des millions non seulement à ne pas aimer ce monde voué au « toujours plus » mais à le déserter, à le fuir moralement et physiquement.  Je peux l’assurer pour multiplier les rencontres : les voyages au sein des alternatives, des Utopies concrètes sont riches en couleurs. Cette insurrection de la vie vient de tout côté : elle vient des jeunes déclassés, de cette génération des Bac + 5 à 1000 euros qui ne veut plus perdre sa vie à croire au mythe du pays de Cocagne, elle vient de l’inventivité de la langue pour dire nos espoirs (« décroissance », « objection de croissance », « rêve général », «  villes lentes » ou « ville en transition », « sloow food »), elle vient des micro-initiatives, par exemple en matière de micro-crédits solidaires (les cigales), elle vient de ce supplément de vie que donne le fait d’aider les autres (secours populaire, Emmaus, ATD quart-monde), elle vient du plaisir simple d’avoir plus de temps à soi (manifeste des chômeurs heureux, éditions du chien rouge, 2007), elle vient des mille et une façons de se réapproprier son espace de vie, ses cultures autochtones, ses produits, ses paysages (Bernard Farinelli, l’avenir est à la campagne, Sang de la terre, 2009), elle vient de l’importance des identifications collectives pour ceux qui n’appartiennent pas à la Jet-Set (hier cultures de métiers, cultures de classes, aujourd’hui cultures de quartiers dont la bonne société hors sol se moque un peu trop facilement), etc. Cette insurrection de la vie vient aussi des scientifiques qui redécouvrent aujourd’hui l’importance de la coopération dans la nature (réédition de l’œuvre de Pierre Kropotkine) ou dans l’entreprise (Norbert Alter, Donner et prendre, la coopération en entreprise, éditions La Découverte), d’autres savants attirent notre attention sur la gratuité du beau au sein des espèces vivantes (Pourquoi les oiseaux chantent-ils ? Pourquoi le paon se pavane-t-il ? Pourquoi le lion ou le tigre ont-ils une livrée aussi somptueuse, Jacques Dewite, la manifestation de soi, La Découverte, 2010) ? Cette insurrection de la vie vient aussi de ceux qui sont tout en bas dans la société, car comme le rappelait une travailleuse sociale belge, lors d’une conférence récente à Namur, organisée pour les travailleurs sociaux sur le thème « que peut la décroissance face à la pauvreté… »,  dans ce monde du toujours plus,  il y a en effet toujours plus de personnes qui ont de moins en moins, mais ces personnes espèrent, aiment, luttent, s’organisent pour retrouver un sens à leur vie, pour vivre en dehors de l’injonction de la réussite économique, pour être simplement heureuses. Oui, cette travailleuse sociale avait raison de dire qu’on peut être heureux avec moins, pour peu qu’on ait assez. Tous les témoignages disent la même chose : ces pauvres, ces gens de peu, ces marginaux ne font pas seulement de nécessité vertu, ils ne vivent pas uniquement dans la survie économique (comme aurait dit Bourdieu), Ils (re)découvrent, ils inventent, ils partagent du « positif » parfois sans le savoir, parfois en le disant et ils expliquent  alors que cette vie est bien plus importante que le manque matériel.  Tous disent l’importance de la sphère privée : la famille, les amis, les copains. Tous disent l’importance du quartier : le bureau de poste, le café, la boulangerie, la place publique, la sortie de l’école. Tous disent l’importance du discours, de la table, des jeux (cartes ou boules). Je pense à ces femmes d’une banlieue populaire vivant dans la plus grande misère économique, ne pouvant même plus acheter le minimum pour vivre (l’alimentation, les produits d’entretien). Ces femmes (pas différentes au départ de millions d’autres femmes)  ont commencé pourtant par mutualiser leurs achats (leur baril de lessive, leur lot de paquets de pâtes), elles ont ainsi redécouvert le plaisir de se rencontrer, de dialoguer, de cuisiner, de s’inviter mutuellement. Elles ont ensuite démarché leur municipalité pour obtenir un morceau de terrain (pour cultiver un potager). Elles ont enfin créé une association pour venir en aide aux autres, à celles qui sont encore plus bas.

On me dira que tout cela s’invente dans le désordre, que tout cela ne fait pas une masse critique. C’est vrai, mais j’assume totalement ce désordre de la créativité, ce foisonnement d’initiatives sans lien,  car c’est de ce désordre de la créativité que pourra émerger progressivement un monde neuf. Nous n’avons pas  de plan planifié pour changer la vie car nous savons que ce qui compte vraiment, ce qui est aujourd’hui le plus subversif c’est de participer immédiatement à cette abondance de vie. Je refuse donc ce petit jeu sinistre des médias dominants qui consiste à vouloir nous faire répondre aux questions de nos adversaires c'est-à-dire à  raisonner avec eux, comme eux, contre eux mais dans le cadre de leur système de pensée, car faire de la politique autrement ce n’est pas d’abord répondre autrement aux mêmes questions mais inventer d’autres questions, dire que leur questions en sont tout simplement pas les nôtres. Non, nous ne considérons pas le fait de chiffrer nos propositions (sic) comme la chose la plus urgente (d’autres le font très bien notamment concernant les conséquences du partage du gâteau..) : le peuple de Paris a-t-il chiffré les conséquences économiques de la prise de la Bastille ?  Je choisis comme des millions d’autres le bricolage de la vie contre leur froide raison calculatrice. Qui pourrait d’ailleurs savoir à quoi ressemblera ce monde-ci d’ici quelques décennies ?  L’astronome Royal Sir Martin Rees donne une chance sur deux à l’humanité de survivre au 21e siècle. Sir James Lovelock envisage une survie pour quelques centaines de millions d’humains. On peut toujours discuter sur la précision ou l’utilité de ces prédictions mais ce dont je suis certain, c’est que nous sommes de plus en plus nombreux à choisir de vivre autrement, à choisir de vivre en marge du système, à choisir  d’être du côté de la vraie vie. Des millions de personnes ont choisi de vivre de l’économie solidaire et non plus de l’économie marchande, des millions d’autres inventent des formes de vie qui échappent à l’économi(sm)e.  On me demande parfois ce que c’est que d’être décroissant. Ma réponse est simple : c’est être comme le dit Raoul Vaneigem (Nous qui désirons sans fin, Folio, 1998)  du côté de ce qui permet la réalisation de la vie, du côté de ce qui privilégie la valeur d’usage des autres et de soi-même. Ma décroissance est donc simple : c’est cette volonté tenace d’organiser le parti pris de la vie, c’est refuser la dépréciation de la terre mais aussi celle subjective de nos existences. La décroissance est le projet d’une humanité en chair et en os, un projet ouvert aux affects qui composent les individualités, un projet qui accepte nos contradictions et notre part nécessaire d’ombre. La décroissance n’a rien de sacrificielle ni de moralisatrice. Laissons au productivisme le soin d’être une machine à enfanter du manque-à-jouir (en multipliant sans fin les envies et les faux besoins). Lénine disait que le socialisme c’était les soviets plus l’électricité. La décroissance serait-elle la relocalisation, le ralentissement, le partage, le choix d’une vie simple contre le mythe de l’abondance ? Faudrait-il y ajouter  la coopération, l’économie solidaire, le logiciel libre, les monnaies fondantes, la réduction du temps de travail, la joie de vivre, bref tout ce qui peut permettre de vivre mieux avec moins ? La décroissance c’est en effet un peu tout cela, mais c’est aussi plus encore car il ne faudrait pas, par exemple, que nos monnaies locales fondantes finissent par être acceptées chez McDo, il ne faudrait pas que le commerce local devienne celui d’un distributeur franchisé de grande marque, que la réduction du temps de travail aboutisse à renforcer les loisirs postés devant la TV…La décroissance ne se fera pas sans un surcroit de vie, de bonne vie, de vraie vie. Vous me direz que tout cela à un petit air de liste à la Jacques Prévert, un petit goût de bricolage amateur ? Oui, la décroissance c’est l’éloge du bricolage tout comme elle est l’éloge de la lenteur, de la relocalisation, de la coopération, de la simplicité volontaire, de la dé-croyance, du partage, etc. C’est l’éloge du bricolage car le bricolage est affaire d’amateurs pas de spécialistes, parce que le bricolage c’est toujours  la jonction de l’intellect et du manuel, c’est l’esquisse d’un travail sans division du travail,  c'est le droit à la créativité, à l’expérimentation, à l’échec, au partage…C’est l’éloge du bricolage car dans ce domaine chacun amène sa part de vérité, son savoir-faire, sa priorité. Qui pourrait prétendre savoir par quoi consommer dans le but de consommer moins ?  Qui peut croire qu’il existerait une recette unique pour aller vers moins de biens et plus de liens ? Ici, on expérimente la relocalisation en créant comme à Villeneuve de Berg une monnaie locale et fondante, ailleurs, on relocalise par les AMAP, par un jardin partagé, par une coopérative de production ;  là, on créé des clubs d’épargne solidaire en constituant des « cigales », partout en France le mouvement coopératif reprend son envol, avec  le retour des coopératives de production de distribution, de consommation mais aussi l’invention d’autres types de coopératives (d’habitat pour personnes âgées, scolaires pour développer d’autres pédagogies, de réparation de deux-roues).  Quelle fut ma joie récemment à Besançon de croiser le chemin de Lip et de Charles Piaget !  Quel bonheur d’entendre presque 500 personnes vouloir (re)féconder la vie avec cette mémoire ! Je savoure que ce bricolage se développe aussi autant dans le domaine de l’alimentation… partout on se réapproprie des pans entiers de notre agriculture et de notre table avec une alimentation relocalisée, moins carnée, moins gourmande en eau, resaisonnalisée, assurant la bio-diversité…Que vivent les AMAP, les BioCoop, les jardins partagés, que vivent aussi toutes les actions de désobéissance (semis désobéissants organisés par des municipalités comme Grigny, semences paysannes et possibilité de trouver des semences non stabilisées, désobéissance de tant de chefs dans la restauration sociale qui continuent à utiliser des œufs frais par exemple)…que vivent toutes ces initiatives car elles sont du côté de la vie, contre ce que tue notre alimentation. La décroissance aime rappeler avec Action-Consommation que la vraie bio-diversité se cultive au quotidien en plein champs plutôt que d’être conservée dans les frigos des grands labos semenciers.  La vraie vie est d’être du côté de la désobéissance car il y a toujours  de la joie dans le fait de désobéir à des règles absurdes, à des règlements qui tuent les services publics et les biens communs.  Bravo aux enseignants désobéissants qui refusent d’appliquer des programmes néfastes aux enfants. Bravo aux postiers désobéissants qui ne veulent pas devenir des commerciaux de la poste. Bravo aux agents EDF désobéissants qui remettent le courant à ceux qui ne peuvent plus payer. Bravo aux villes qui prennent la décision de réintroduire des fontaines d’eau gratuite, qui optent pour un mobilier urbain convivial, qui pratiquent le droit à la nuit en éteignant l’éclairage public, qui interdisent les animations commerciales sonores, qui créent des services funéraires gratuits… Une autre urgence est de faire connaitre ces expériences individuelles et collectives, de constituer des répertoires de vie dans lesquels puiser des idées  afin de les faire essaimer. Nous sommes des adeptes du bricolage car si nous sommes amoureux des belles choses de la vie nous savons qu’il ne s’agit pas d’en appeler aux professionnels des belles choses mais de nous créer nous-mêmes d’une belle manière. La décroissance c’est l’amour de la poésie mais plus encore d’une vie poétique. Nous ne croyons pas aux lois déterministes qui feraient de la décroissance un avenir certain. Oui, nous souhaitons que fleurissent mille initiatives car nous savons qu’après le capitalisme peut succéder l’hypercapitalisme et après le productivisme encore plus de productivisme. Ce n’est pas être idéaliste que de croire à la puissance de nos idées (comme nous le reprochent des camarades marxistes après la publication de notre dernier Décroissance), c’est être tout simplement du côte des forces de vie, c’est être du côté des forces de la joie. C’est saper  la supposée compétence des experts, c’est dire merde aux déterminismes historiques, c’est le choix de redevenir les artisans de notre vie, c’est enfin  marier partout le nécessaire et le futile.

Extrait d'une conférence

 

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