Gauche et antiproductivisme :

Une histoire de rendez-vous manqués !

 

L’histoire des relations entre les gauches et l’antiproductivsme est depuis plus de deux siècles une longue série de rendez-vous manqués. Une histoire tragique donc mais pleine d’espoir, car elle laisse imaginer, non pas ce qu’aurait pu être l’histoire planétaire si cette rencontre avait réussi (encore que la nostalgie soit la source de toute création) mais ce qu’elle pourrait devenir si ce mariage devenait fécond. Ce débat n’est donc en rien scolastique puisqu’il ne concerne rien de moins que l’avenir de la Terre pour l’humanité. Aucun capitalisme sans croissance n’est envisageable durablement car le capitalisme est intrinsèquement un système qui repose sur l’accumulation en raison de sa logique (A-M-A’). Nous pouvons en revanche imaginer ce que serait un socialisme antiproductiviste puisqu’il ne fut croissanciste que conjoncturellement. Dire cela n’est en aucune manière une façon de dédouaner la gauche car sa responsabilité en est que plus grande. Si les gauches ont été majoritairement productivistes durant tout le 20e siècle, à l’exception notable des diverses filiations anarchistes-libertaires et des expériences communautaires dont nous devrions réaffirmer la richesse, le caveau des utopies antiproductivistes est cependant plein. Je porterai donc d’abord le fer au point le plus sensible pour dire que l’effacement des gauches antiproductivistes au 20e siècle fut la conséquence (non pas de la victoire de la modernité sur la tradition, ni même de l’idéologie du progrès sur le pessimisme) mais, d’une part, celle de la social-démocratie à l’allemande (dont le symbole reste l’adoption du programme de Gotha en mai 1875 ) et, d’autre part, celle du stalinisme dont la gauche n’est pas encore totalement remise, comme en témoigne le maintien d’une conception centralisatrice et avant-gardiste de ses organisations. Les gauches n’ont pourtant jamais cessé d’être travaillées par l’antiproductivisme mais souvent à leur manière, à travers la réflexion et les combats pour la réduction de la journée de travail, à travers les luttes pour l’hygiène et la sécurité au travail ; à travers la condamnation de l’obsolescence programmée, etc…L’écologie de droite mais aussi celle du ni-gauche ni droite ont été aveugles à cette façon de faire de l’écologie sans le dire. On ne saurait taire cependant que les gauches politiques et plus encore syndicales étaient davantage antiproductivistes hier qu’aujourd’hui. Ce constat doit nous inciter à questionner les choix qui ont été faits par les états-majors syndicaux et politiques : ils ont volontairement choisi de casser le syndicalisme à base multiples (avec ses coopératives, son club de sport non compétitif, ses productions culturelles et artistiques autochtones, etc), ils ont volontairement choisi de casser le mouvement coopératif mais aussi le socialisme et le communisme municipale entendus comme l’échauche d’une future société en gestation, comme des pas de côté possibles dès aujourd’hui pour commencer à vivre autrement. Les appareils des gauches ont fait ce choix en conscience convaincus que le seul vrai enjeu était le conquête du pouvoir central et que tout le reste détournait finalement de cette priorité. Nous devons reconnaitre aujourd’hui que ces états-majors se sont trompés dans le même temps que la social-démocratie ou le stalinisme renonçaient à mener la lutte des classes dans le domaine des modes de vie, préférant parler de rattraper les USA, préférant faire l’éloge du taylorisme, puis du Fordisme… L’abondance des ouvrages récents tendant à établir que Marx aurait été écologiste bien avant l’heure doit au minimum nous conduire à nous interroger sur ce Marx antiproductiviste. Il ne s’agit pas, selon moi, de sauver l’honneur du père en rétablissant sa vérité devant l’histoire mais de dire que s’il y a eu un Marx écolo et un autre anti-écolo, la responsabilité de ces gauches là, fut plus grande encore, car cela prouve qu’elles choisirent d’être productivistes par choix, et non simplement par ignorance. J’ai pu montrer dans La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance (La Découverte) comment les gauches ont si souvent croisé dans l’histoire les chemins qui conduisent à l’antiproductivisme pour finalement toujours se fourvoyer. Non seulement elles se sont trompées mais elles l’ont fait de façon si répétée qu’elles en ont perdu la mémoire des occasions perdues. Cette défaillance de notre mémoire collective antiproductiviste vaut aussi pour le passé le plus proche puisque nous avons tout oublié de ce que furent les tentatives d’inventer d’autres modes de vie notamment dans la jeune Russie des Soviets (in Anatole Kopp, Changer la vie, changer la ville, collection 10/18, 1975) ou des théories des savants de L’Est sur un « socialisme sans croissance ». Je songe ici aux travaux de Rudolf Bahro mais le philosophe allemand (de l’Est) n’était que le représentant d’une école de pensée qui chercha longuement une issue au productivisme. Je crois que nous aurions tout à gagner non pas à opposer un Marx à un autre mais à ouvrir davantage la focale pour analyser cette bévue. Notre antiproductivisme ne se réduit pas en effet au seul refus de l’économisme (cette idée que plus serait nécessairement égal à mieux), il ne se limite au seul rejet de la religion du développement des forces productives (censé être la condition préliminaire de toute révolution socialiste puis communiste)…On nous objectera sinon trop facilement que plus personne ne veut produire pour produire ou qu’il ne faudrait pas opposer la jouissance d’avoir du capitalisme et la jouissance d’être dont nous rêvons (comme le fit un dirigeant de la CGT lors d’un débat). Notre antiproductivisme croise bien d’autres positions nécessaires sur les cultures populaires, sur le rapport à la vitesse, sur le rapport à la nature, sur les notions de « classe en soi » et « pour soi », sur les notions de conscience aliénée et éclairée (de l’extérieur..), sur la conception de la révolution par en haut et du parti d’avant-garde, etc. Nous ne pourrons refonder une gauche antiproductiviste que si nous devenons véritablement tout-terrain.

 

L’histoire des gauches est en effet celle du conflit entre ces deux postures, même si ce conflit productivisme/antiproductivsme traverse aussi chacun de nous et chacune de nos organisations. On admettre que cela se réalise pourtant dans des dosages différents. La gauche productiviste a toujours été dominante et optimiste depuis plus d’un siècle même si elle a aujourd’hui du plomb dans l’aile, faute de pouvoir promettre le pays de Cocagne à sept milliards d’humains. Cette gauche fut celle de la foi dans l’enchainement automatique des modes de production (après le nécessaire passage par capitalisme viendrait le socialisme/ communisme), celle de la foi dans la techno-science, celle de la foi dans l’idéologie du progrès. Ce productivisme possède une face dorée : il fut un temps du côté de l’émancipation, avec son refus des anciens déterminismes, avec sa prise de position contre les lois divines ou naturelles. Il contribua donc à la lutte contre la « naturalisation » des rapports sociaux profitable aux puissants. On comprend bien que ce productivisme put séduire non seulement en raison de la misère noire de la classe ouvrière au 19e siècle, mais aussi en raison du caractère profondément réactionnaire de l’église et de ses positions sociales (il suffit pour s’en convaincre de considérer le caractère toujours rétrograde de la petite clique des décroissants bigots et de droite). Mais ce productivisme a donné depuis longtemps (tout comme le capitalisme) tout ce qu’il avait potentiellement de positif. Une autre gauche antiproductiviste a certes toujours existé qui plongeait ses racines dans les résistances spontanées des milieux populaires à ce qui était présenté comme le « progrès », songeons aux luttes multiséculaires des paysans refusant le passage de la faucille à la faux, car derrière ce changement d’outil se jouait la défense de leurs modes de vie ; songeons aussi aux luddites, cassant non pas toutes les machines mais celles qui les privaient de leur culture de métiers et de leur possibilité de vivre dignement ; songeons également aux Sublimes, ces ouvriers hautement qualifiés du 19e siècle qui choisissaient de travailler le moins possible et refusaient d’embaucher le Lundi pour aller au  cabaret…Ces gauches antiproductivistes ont toujours été minoritaires depuis la fin du 19e siècle, mais elles ont été en outre systématiquement « ridiculisées » (par la droite, l’église, le patronat, mais aussi par la gauche productiviste dominante) au point d’être devenues progressivement foncièrement pessimistes.

 

J’entends bien que les choses ne furent jamais aussi binaires, qu’il existerait un Marx qui descend de Saint-Simon mais aussi un Marx héritier de Fourier, tout comme il y aurait un Marx collectiviste et un autre individualiste sensible à Max Stirner. Le marxiste antiproductiviste Henri Lefebvre disait déjà en 1970 que la pensée marxiste contenait à la fois un productivisme intégral (planification, programmation, croissance économique) et la critique radicale de cette idéologie productiviste (in Le Manifeste différentialiste). Marx est tout à la fois l’idéologue du socialisme d’Etat et le critique radicale de tout Etat, y compris de l’Etat socialiste. Je le répète : ce dont nous avons besoin pour progresser, ce n’est pas tant d’opposer un Marx à un autre, même si les travaux de John Bellamy Foster (Marx l’écologiste, Amsterdam) ou ceux du français Denis Collin sont grandement méritants. Cette démarche donne en effet la priorité à la scolastique, au combat à coups de citations plutôt qu’à l’étude du mouvement réel dont le marxisme et ses contradictions fait partie…Nous devons donc retrouver non pas le vrai Marx mais le programme de travail proposé par Henri Lefebvre et qui consiste à ne plus nier les contradictions du marxisme, mais à les dépasser. Il ne s’agit pas, par exemple, d’opposer un bon Lafargue à un méchant Marx. L’auteur du fameux « Le Droit à la paresse » (1880) fonde d’ailleurs sa promesse de paradis sur Terre dans sa foi inébranlable et bien marxiste dans le machinisme productiviste. Il reste prisonnier de l’idée que le royaume de la liberté ne pourra commencer qu’avec… une abondance généralisée de biens. Tout le socialisme du 20e siècle (celui de la social-démocratie, comme celui du stalinisme) cherchera d’ailleurs à combattre le capitalisme sur son propre terrain, celui de l’abondance, même les distributistes se voudront partisans d’une économie de l’abondance (sic).

 

Nous devons donc revisiter l’ensemble des courants des gauches, ceux des courants pré-socialistes, ceux du socialisme utopique, ceux du socialisme libertaire ou ceux du socialisme chrétien…On peut considérer ainsi Pierre Leroux, inventeur du terme de socialisme en 1833, comme l’un des précurseur de l’antiproductivisme, avec sa notion de circulus (utilisation de l’engrais humain) qui fonde une économie circulaire, non plus fondée sur la recherche du profit mais sur les besoins humains. La théorie du circulus est la base du droit à la fainéantise, son principe est à l’opposé de la circulation des économistes, elle est donc beaucoup plus qu’une simple idée agronomique dépassée. Leroux est par ailleurs adepte de la réduction de la journée de travail mais aussi de la fin de la différence entre travail et plaisir. On pourrait citer aussi Charles Fourier avec son éloge des cultures populaires et sa conviction que l’on ne pourra en finir avec le capitalisme que le jour où les riches pourront envier la table des pauvres…Belle leçon à méditer pour cette gauche qui a renoncé au 20e siècle à mener la lutte des classes dans le domaine des modes/styles de vie. On pourrait citer également William Morris (1834-1896) et sa critique virulente des produits capitalistes…critique bienvenue au moment où renait la critique de l’obsolescence programmée et la nécessité d’ inventer d’autres façons de garantir le pouvoir de vivre que le « toujours plus »… On pourrait citer tous les auteurs anarchistes depuis Proud’hon jusqu’à Bakounine en passant par Louise Michel et Elisée Reclus. On retiendra des socialistes chrétiens du 19e siècle le thème de la pauvreté évangélique que l’on retrouve chez le protestant Illich mais aussi dans les diverses théologies de la libération. Nous devrions aussi revisiter les marxistes hétérodoxes des 19e et 20e siècles comme Anders, Benjamin, Bahro, Lefebvre, etc. Ce qui nous permet aujourd’hui de croire au renouveau possible d’une gauche antiproductiviste enfin optimiste (après le pessimisme de l’école de Francfort, convaincue que les milieux populaires étaient définitivement perdus pour la révolution, ce dont témoigne aussi le fameux ouvrage d’André Gorz « Adieu au prolétariat », ce n’est pas tant l’apparition de nouvelles théories (dont celles de l’éco-socialisme de Michael Löwy, de la décroissance de gauche), car je ne suis pas convaincu que la gauche pourrisse d’abord par la tête, ce sont les conditions objectives, celle, tout d’abord, de deux bonnes nouvelles, qu’il nous revient à nous, antiproductivistes de gauche, de répéter sans cesse. Premièrement : la planète est déjà bien assez riche pour permettre à tous les humains d’accéder au Bien-vivre (si plus de deux milliards d’humains manquent de l’essentiel, ce n’est pas qu’il n’y a pas assez, ce n’est pas parce qu’on manque, c’est simplement le fait d’un scandale politique). Deuxièmement : nous sommes au début de la fin du grand phénomène majeur que fut au 20e siècle le développement des classes moyennes (qui devaient aussi leur richesse au pillage du tiers-monde, à des siècles d’esclavagisme et de colonialisme), cette démoyennisation rampante va libérer potentiellement un nouveau sujet historique pour porter cette triple révolution que nous souhaitons (celles de la sortie du capitalisme, du productivisme et des passions tristes). Ce qui rend crédible aujourd’hui le renouveau d’une gauche antiproductiviste enfin optimiste, c’est le développement d’une écologie des pauvres face à l’écologie des riches (in Emilie Hache (dir), Ecologie politique, Amsterdam). Je pense naturellement à tous ces nouveaux gros mots qui se cherchent pour dire les nouveaux chemins de l’émancipation dont le mot d’ordre du Buen vivir constitue le meilleur emblème ; je pense au renouveau des luttes souvent victorieuses contre l’extractivisme (ce que les africains nommaient jadis les « éléphants blancs », ce que nous nommons aujourd’hui en Europe les « Grands projets inutiles imposés », les GPII). Je pense aussi bien à la fondation du Mouvement des paysans sans terre (MST) et du Mouvement des affligés par les barrages (MAB) qu’au succès de la grande marche des sans-terre en Inde, je pense enfin aux mobilisations nord-américaines qui témoignent non seulement d’une pensée écologiste de gauche puissante (Murray Bookchin) mais de combats massifs et victorieux. Rimbaud appelait au 19e siècle à redevenir des voyants. Nous devons aujourd’hui rendre visible l’invisible en témoignant non seulement de la persistance de cultures populaires, de leur nécessaire éveil pour faire face à la paupérisation rampante et à l’effondrement écologique, pour construire une grande force des gauches à la fois anticapitaliste, antiproductiviste et créatrice. Cette Objection de croissance des gauches et amoureuses du Bien-vivre est celle que j’aime, celle que j’appelle à mutualiser ses forces.