A quoi bon partager ?

revue La soeur de l'ange, 2012

Paul Ariès

 

 

J’avoue avoir eu souvent, ces dernières années, une gueule de bois idéologique. J’ai toujours fait l’éloge du doute mais l’horizon semblait cette fois bien bouché : serais-je donc un de ces révolutionnaires devoir apprendre à vivre sans révolution ? Je répétais certes qu’il ne fallait pas nous laisser envahir par un discours anxiogène et fataliste qui participe tant à la répression de la vie, j’aurai aimé me libérer plus tôt de cette tempête pessimiste qui fait ployer les gauches, mais j’avais besoin de cet appel du grand large que représentent aujourd’hui les mouvements pour le « Bien-vivre » et celui des « Indignés ». Vitupérer ad nauseam contre l’imposture que furent tant d’espoirs déçus et trahis aurait été en effet une perte de temps si les conditions n’étaient pas réunies pour entreprendre une bonne polémique avec l’histoire des « socialismes réels » afin de devenir un voyant capable d’apercevoir dans le ciel des divers continents les signes annonciateurs d’un nouveau socialisme, d’un éco-socialisme amoureux du Bien-vivre capable de réussir sa mue antiproductiviste et celle vers des passions joyeuses. J’avoue  avoir repris espoir avec tous ces nouveaux gros mots qui se cherchent à l’échelle planétaire pour dire les nouveaux chemins de l’émancipation : le « sumak kaway » des indigènes indiens, le « buen vivir » (Bien vivre) des gouvernements équatoriens et boliviens, les « nouveaux jours heureux » des collectifs des citoyens-résistants (clin d’œil au programme du CNR), la « vie pleine » de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la paix 1992,  « la sobriété prospère », « la frugalité joyeuse », « les besoins de haute nécessités » des poètes comme  Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant engagés dans le mouvement social antillais. etc. Serge Latouche use, avec raison, de formules changeantes : « convivialisme » lorsqu’il parle avec Patrick Viveret, « société d'abondance frugale » lorsqu’il soliloque...Le moment n’est pas en effet à la guerre des concepts, mais au ratissage, à la cueillette, au bouturage. J’ai parlé dans mon dernier ouvrage de socialisme gourmand (la Découverte, Mars 2012) pour penser ce qui s’invente. Tous ces nouveaux gros mots cherchent la même clef sémantique pour dire qu’il ne s’agit plus d’espérer des lendemains qui chantent…mais bien de chanter au présent. Traduction : le capitalisme n’est pas seulement un système d’exploitation diablement efficace (comme disait Lacan…en insistant sur le diablement), ce n’est pas seulement l’imposition de nouveaux modes de vie et d’objets qui vont avec, c’est aussi une réponse à nos angoisses existentielles (la peur de mourir, le sentiment de finitude)…Oui, le capitalisme nous donne à jouir même si nous devons immédiatement préciser qu’il s’agit d’une mauvaise jouissance, d’une jouissance d’avoir, d’emprise (le toujours plus de richesses économiques ou de pouvoir). Nous ne pourrons donc commencer à sortir du capitalisme et du productivisme que si nous inventons nos propres dissolvants d’angoisse existentielle, des dissolvants que je qualifie volontiers de socialistes gourmands… Nous devons opposer à la jouissance d’avoir une autre jouissance, une jouissance d’être. Nous devons nous souvenir que l’être humain est d’abord un être social. Comme le proclamait Gilles Deleuze : « Le désir est révolutionnaire parce qu’il veut toujours plus de connexions et d’agencements[1]. La  véritable particule élémentaire, ce n’est donc pas l’individu, c’est la liaison, le don, la gratuité, bref ce qui se trouve en partage. Mais en même temps, si le désir est ce qui autorise le plein déploiement de la vie, il est alors aussi ce qui permet que s’opère  l’individuation de l’individu. On peut comprendre dès lors qu’il puisse y avoir de la joie dans les maquis ou durant des grèves dures, longues, à l’issue incertaine. Autant de moments où le combat exprime « la vérité même du mouvement de l’être » c'est-à-dire la « jouissance de l’être comme jouissance d’être » (R. Mishari). Sans cette jouissance d’être, sans ce partage d’abord, le socialisme ne peut qu’être un échec. Là où le socialisme réel fut si souvent celui de la tristesse, le socialisme gourmand chemine vers une positivité existentielle ; je dis bien chemine, non parce qu’il rencontre des obstacles, mais parce que le bonheur est un acte, pas un état. La jouissance d’être n’est pas contradictoire avec la limite. Elle n’est pas davantage rectiligne. Puisque le désir est multiple et contradictoire, le Socialisme gourmand ne peut donc qu’être polymorphe, symphonique, excédentaire…C’est pourquoi le mouvement pour la réduction du temps de travail (les 32 heures, tout de suite) reste un instrument essentiel de libération. C’est pourquoi il ne peut y avoir de socialisme gourmand sans droit à un revenu garanti. Mais aucune réduction du temps de travail et aucun revenu garanti ne pourront jamais à eux seuls (nous) sortir des années du « plus de jouir » capitaliste (Luis de Miranda), ne pourront résoudre nos angoisses existentielles et nous libérer des réponses capitalistes. C’est pourquoi, il nous faut construire dès maintenant des îlots de socialisme gourmand afin de casser l’imaginaire capitaliste et ce que l’imaginaire socialiste a de capitaliste. Léon Bloy qui prévenait que la colère des dieux s’abattrait sur ceux qui oseraient toucher au désir des pauvres. Le Ciel ne nous est certes pas tombé sur la tête mais il est de plus en plus difficile d’exister réellement dans cet univers voué à la marchandise et à l’accumulation sans fin… Nous peinons à donner un sens réel à nos existences et nous sommes devenus sourds aux appels à la vie. Le vrai dissensus est aujourd’hui de parler la langue du plaisir avant même celle de la revendication. La gauche n’a pas compris que le peuple n’aurait pas de désir à opposer au capitalisme tant qu’il n’aurait pas de droit au plaisir. Le syndicalisme a régressé lorsqu’il a cessé de faire contre-société. Le féminisme a régressé en exigeant la parité ce qui a marqué le passage de la revendication du droit au plaisir à celle du droit au pouvoir. Souvenons-nous de la consternation de la gauche sage et frigide face aux cortèges féministes dans lesquels les manifestantes faisaient le symbole du vagin avec leurs mains dressées au-dessus de leur tête sous forme de triangle. C’est ce que nous essayons de résumer dans le slogan « moins de biens, plus de liens ».  

Cette objection de croissance amoureuse du Bien-vivre n’est pas celle des directeurs de consciences, ce n’est pas celle d’une décroissance austère et bigote expliquant au bon peuple comment il pourrait se passer de ce qu’il n’a pas, ce n’est pas celle de la haine de la philosophie matérialiste, trop vite confondu avec la société capitaliste d’hyper-consommation. J’emprunte ici l’argumentation sans faille de Plinio Prado : oui, nous devons en finir avec ce qui restait de philosophie antique dans  les socialismes réels et ne plus être du côté de l’ascèse. Ce programme philosophique fut aussi un programme politique qui s’est révélé néfaste. Face au rigorisme, le socialisme gourmand doit inscrire, au contraire, à son programme le droit à l’intensification et au raffinement du sensible qui n’est nullement le « jouir sans entraves ». Cette thèse est féconde parce qu’elle prend le contre-pied de celle sur la soi-disant crétinisation des masses : les gens sont moins bêtes que désespérés, moins manipulés qu’insensibilisés. Le socialisme gourmand ne prêche pas une quelconque ascèse corporelle, le refus d’un corps mauvais et putrescible dont il faudrait apprendre à se (dé)fier au profit d’une belle âme pure et immatérielle. Les politiques du « bien vivre » que nous proposons ne sont pas des incitations à s’automutiler. Nous devons réapprendre des mots et des gestes pour nous rendre disponibles aux sentiments. Jean-Luc Nancy propose celui d'adoration. Pourquoi pas si nous lui enlevons toute dimension théologique. 

 

Nous ne sommes cependant pas sans bagages pour commencer ce voyage : Je pourrai citer ce travail sur la sensibilité qu’est l’engagement militant, le fait que nos moi se frottent les uns aux autres dans une perspective qui n’est pas celle du profit ; je pourrai citer les mille façons de travailler autrement que développent le mouvement coopératif, l’économie sociale et solidaire, les mille façons de vivre autrement avec l’habitat autogéré, les  AMAP, les SEL, etc. Nous avons un bon indice de la fécondité de cette thèse dans la mesure où elle nous permet de découvrir un « socialisme en souffrance ». Je fais appel ici à une notion proposée par Jean-François Lyotard qui dit qu’une parole peut être « en souffrance » en raison de sa trop grande différence, lorsqu’elle échappe aux catégories de perception et de conceptualisation dominantes, lorsque le régime des phrases ou les genres établis sont tout simplement incapables de l'accueillir. Ainsi, les manifestations du socialisme gourmand échappent aux catégories du sentir et du dire qui sont celles des gauches moribondes. Combien a t-il fallu batailler pour convaincre que refuser la malbouffe, combattre la « sportivation » de la vie, c’est aussi faire de la politique du point de vue des dominés ? Combien fut-il difficile de faire admettre que le Slow food ou les villes lentes sont déjà des petits bouts de solution ? Rendre le socialisme gourmand possible, c’est donc d’abord le rendre perceptible. Ce socialisme en souffrance reste littéralement invisible car nos sens (comme nos idées) sont limités, claquemurés par le système. Lyotard rappelle à juste titre qu’une journée de travail n’évoque jamais la même chose pour un salarié et son patron. J’ai donc voulu rendre compte non pas d’une gauche inexistante mais d’un socialisme largement invisible. Il s’agit de nous donner des gestes, d’apprendre déjà à se « réincarner » dans nos propres corps. Le capitalisme a pénétré en nous et nous a contaminés : notre corps (personnel mais aussi celui de nos organisations) est le premier territoire à libérer. Une gauche qui fréquente trop assidument le système ne peut que devenir inauthentique. Elle (se) pense dans les catégories de nos adversaires, avec leurs agendas, leurs ordres du jour, leurs priorités et leurs limitations, leur insensibilité, leur forclusion. Nos organisations sont trop conçues comme des machines de pouvoir. Il y a souvent plus de joie dans un club de boulistes que dans le militantisme. Ne nous leurrons pas : nous avions besoin de verticalité dans nos relations tant que nous croyions à la nécessité des générations sacrifiées, car il faut bien toujours un appareil (celui de l’église comme celui du parti) pour gérer le report de la jouissance, pour gérer le sacrifice. Poser comme condition première d’un socialisme gourmand le partage immédiat du bonheur, c’est donc aussi prendre à cœur la question du pouvoir dont toutes les tragédies du 20e siècle prouvent que le grand enjeu n’est pas de le prendre, pas même de le partager, mais de s’en défaire. Libérons nos organisations pour en faire des lieux de circulation de la parole. Libérons nos projets pour réapprendre la gratuité.

Faire de la politique du point de vue des intérêts des « gens de peu » (Pierre Sensot), ce n’est pas seulement donner d’autres réponses aux questions dominantes, c’est apprendre à inventer d’autres questionnements, c’est donc ouvrir le système. La gauche est convaincue, depuis un siècle, qu’il faut d’abord faire croître le gâteau (PIB) avant de le partager. Ce principe est illusoire et…fautif. La croissance est toujours génératrice d’inégalités sociales. Elle casse les cultures populaires et toutes les formes protosocialistes d’existence. Le grand combat c’est donc de (re)développer les biens communs, d’avancer vers une société de la gratuité. On me dira que la gratuité n’existe pas, que tout a un coût…certes, mais raison de plus pour faire le bon choix ! Nous proposons d’avancer vers la gratuité du bon usage face au renchérissement voire à l’interdiction du mésusage, sans qu’il y ait de définition scientifique ou moraliste. Le bon usage est ce que les citoyens décident : pourquoi payer son eau le même prix pour faire son ménage et remplir sa piscine privée ? Cela vaut pour tous les besoins sociaux. Les collectivités qui questionnent de cette façon la population vont dans le bon sens : préfète-t-on la gratuité du stationnement pour les voitures ou celle de l’eau vitale ? Le colloque co-organisé par Le Sarkophage et la communauté d’agglomération Les lacs de l’Essonne a montré que beaucoup de gratuités existent déjà , ici, on commence par celle de l’eau vitale, ailleurs, par celle des transports en commun urbains ou de la collecte et du traitement des ordures, ailleurs encore par celle des services culturels, ou de la restauration scolaire, ailleurs encore par celle des services funéraires, etc. Tous ces petits bouts de gratuité ne font pas une révolution…mais suscitent le désir de vivre autrement. La gratuité c’est bon politiquement, car c’est une façon de reprendre la main sur la droite et la fausse gauche, c’est rappeler qu’il existe deux conceptions de la gratuité : d’une part une gratuité d’accompagnement du système (la gratuité pour les naufragés du système) mais cette gratuité-là ne va jamais sans condescendance (est-ce que vous-êtes un pauvre méritant ?) ni sans flicage (est-ce que vous êtes un vrai demandeur d’emploi), et, d’autre part, une gratuité d’émancipation, celle des communs. Ce qui est beau avec l’école publique c’est qu’on ne demande pas à l’enfant s’il est gosse de riche ou de pauvre, mais qu’il est admis en tant qu’enfant. Pourquoi ce quoi est vrai pour l’école ne devrait-il pas l’être pour le logement, l’alimentation, la santé ?

 

Toute cette stratégie pose la question du renouveau des cultures populaires entendues comme des cultures pré ou post-capitalistes. Contrairement à l’idéologie dominante, les milieux populaires n’ont pas disparus, ni la classe ouvrière, ni la paysannerie. Parler de socialisme populaire suscite beaucoup de résistances. Certaines résistances sont théoriques. D'autres, esthétiques. Le « petit peuple » n'a jamais eu bonne presse dans les milieux socialistes, à quelques rares exceptions, comme celle d'Orwell qui ne cessa jamais de chercher une sorte de « bon sens populaire ». Michel Surya cite quelques-uns des noms d'oiseaux qui servaient à Marx à disqualifier la plèbe : « masse amorphe, décomposée, ballotée », « vagabonds », « forçats sortis du bagne », « galériens en rupture de ban », « escrocs », « charlatans », « lumpenprolétariat ». Il est erroné de penser que les cultures populaires n’ont été que des sous-produits de la culture dominante, comme s’il pouvait n’exister, dans une société de classes, qu’une seule et unique façon de sentir, de penser, de rêver, d’être. Refuser la primauté des « couches moyennes », c’est refuser le fétichisme de l’économie et celui de l’État, c’est refuser la fausse solution de l’étatisation du capitalisme comme chemin d’émancipation. La centralité des couches moyennes a permis de discipliner les milieux populaires. Nous devons au contraire soutenir que les milieux populaires ont toujours expérimenté des formes de vie « autres ». Comment fait-on pour vivre (et « vivre » malgré tout) et pas seulement survivre, sans beaucoup d’argent, sans épargne, sans propriétés ? C’est pourquoi, il ne peut pas y avoir de socialisme gourmand sans appel à la subjectivité des plus pauvres, or la subjectivation requiert le langage, mieux, la prise de parole. Les mouvements sociaux récents éprouvent le besoin de renouveler la langue (les indignés, les anonymous). Le désintérêt des gauches pour le langage a accompagné l’effondrement des projets, la faiblesse des mobilisations et la crise de la créativité langagière populaire (malgré l’argot des banlieues). Il a accompagné la disparition d’une langue politique qui défie l’ordre. L’histoire des gauches se confond pourtant avec celle du pouvoir de la parole, en particulier celle des tribuns. Le langage des gauches est devenu étranger, incompréhensible pour le commun. La gauche doit retrouver sa capacité de séduction, de mobilisation mais aussi de compréhension. Je suis heureux que l’on réapprenne à se nommer et à nommer l’ennemi : une des plus grandes victoires de la bourgeoisie était d’avoir rendu innommable sa propre classe. Jacques Rancière a montré que le nom est ce qui garantit la puissance ; la naissance se fait par la parole ; priver de parole c’est renvoyer dans l’innommable. J’ajouterai que cette parole des gauches doit être aussi de rappeler que les savants n’ont pas le monopole des savoirs. Ce socialisme gourmand est enfin inséparable de ce qu’on peut nommer un socialisme moral. En parlant de morale et pire encore, de socialisme moral, je sais bien que ne manquerai pas de m'attirer les foudres de tous les gardiens du temple. Mais je suis convaincu que, face aux projets du capitalisme vert d’adapter la planète et l’humanité aux besoins du productivisme, nos vieux mots d’ordre « amoraux » seront de bien peu de poids pour s’opposer aux modifications du climat, à l’exploitation des gaz de schiste, au transhumanisme. Nous avons besoin de partager une vision de l’humanité et une conception de ses rapports à ce qui l’environne qui relève bien du jugement moral et pas seulement des savoirs scientifiques. Si le capitalisme était en effet capable de contraindre les humains à intérioriser son imaginaire amoral, alors nous ne serions déjà plus capables de nous y opposer. Sur quoi prendre appui ? Cette morale est une morale populaire puisqu’elle satisfait le plus grand nombre (les 99 %) et qu’elle entretient, comme le dit Orwell, avec les gens ordinaires des relations privilégiées. J’ajouterai que cette morale est non seulement athée mais celle des passions joyeuses. Les sentiments négatifs vont de pair avec les passions tristes qui sont celles du capitalisme. Ce choix des affects positifs n’est pas seulement conforme à l’essor des passions joyeuses qui composent le seul aliment dont peut se nourrir le « socialisme gourmand » mais c’est aussi le plus conforme aux grandes passions des gauches qui ont toujours été historiquement des affects positifs. Je pense à l’amour, au partage, à la fraternité contre la repentance, l’ordre, la peur des enfers. La gauche peut prendre les armes mais elle n’est jamais foncièrement guerrière. Elle rêve de concorde. Elle est hantée par la question de la non-violence. Ses terrains de jeu sont peu virils : la paix, le pain, la santé, l’éducation, autant de figures féminines dans son Panthéon qui ne sont d’ailleurs pas tant des allégories que de vraies femmes, des femmes du peuple, des femmes émancipées. Ce dont nous manquons pour nous insurger comme le dit aussi Miguel Benasayag, ce n’est pas de motifs de mécontentements, c’est de la joie nécessaire pour pouvoir se rebeller.

 



[1] Gilles Deleuze (avec Claire Parnet), Dialogues, Flammarion, 1995.