Paul Ariès

Politologue

Rédacteur en chef du mensuel  Les Z’indigné(e)s

 

Ce petit manuel anti-FN de Maxime et Frédéric Vivas est vraiment à lire de toute urgence : il porte bien au-delà des seuls enjeux municipaux et européens de 2014. Il établit déjà que tout le discours sur l’évolution du Front National constitue un leurre. Le FN bouge… et alors ? Il n’a jamais cessé d’évoluer depuis sa fondation en 1972 à travers la fusion de divers groupuscules. Il faut vraiment être un piètre commentateur politique (comme le sont la majorité des journalistes qui font la Une) pour ne pas se souvenir des virages successifs du FN, comme son tournant « social » de 1996 après le grand mouvement  de 1995, comme son tournant « républicain » de 1998 après le succès de la manifestation anti-FN de Strasbourg en 1997… Ce n’est pas seulement que les dirigeants du FN auraient compris le message de Tancredi dans le film Le Guépard (tiré du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa) « faire que tout change pour que rien ne change », c’est que la principale caractéristique, depuis un siècle, des idéologies d’extrême droite est  de présenter ce caractère « attrape-tout », condition  de son aptitude à faire cohabiter les diverses facettes d’une même contre-révolution conservatrice. Ce n’est d’ailleurs pas tant le FN qui évolue vers l’UMP que la droite traditionnelle qui s’extrême-droitise. Parions sur un rapprochement prochain, même si nous n’en connaissons pas les formes.

Je vois trois grands mérites à cet ouvrage. Il répond déjà à une nécessité, celle de continuer à écrire contre le Front national au moment où tous les éditeurs vous prédisent un échec cuisant tant ce type de livres ne fait aujourd’hui plus recette. Cette faiblesse des publications contre l’extrême-droite est aussi un indice de sa banalisation et de sa victoire idéologique. On ne s’émeut plus aujourd’hui de ce que l’on considérait autrefois scandaleux. Maxime et Frédéric Vivas sont de la race de ceux qui sont toujours autant indignés.  Je suis convaincu que nous devons continuer à penser donc à parler et à écrire contre le Front national pour comprendre les raisons de son succès et être à même de le contrer efficacement. J’aime que cet ouvrage soit écrit par un père et un fils car j’ai envie d’y voir le symbole du caractère intergénérationnel de ce combat contre les extrêmes-droites. Au moment où tant des gros mots qui servaient à penser l’émancipation sont en  berne, salis par les tragédies du XXe siècle, il est important de constater que l’antiracisme et l’antifascisme demeurent des valeurs fortes par delà les années. Ce livre est écrit comme devrait l’être tous ceux consacrés à l’extrême droite, c’est à dire sans céder en rien ni à ses thèses bien sûr, ni même, et c’est plus rare, à son style. Il n’y a en effet que deux façons de faire de la politique or écrire contre le Front National est un acte politique fort : soit en jouant sur la haine et la peur de l’autre soit en misant sur l’intelligence collective, intelligence de la raison et du sentiment. Le combat contre l’extrême-droite est perdu d’avance si nous utilisons contre elle les procédés qui sont les siens : les mensonges, la malhonnêteté, les  insultes, les invectives, les approximations, etc. Nous ne gagnerons jamais contre le Front national, contre les Identitaires, contre Soral en utilisant leurs propres méthodes. Nous n’avons pas besoin non plus de « gros bras », d’entraînement paramilitaire, de milices populaires, ce terrain est le leur et nous perdrons toujours en utilisant leur répertoire. Nous préférons, nous, de très loin les passions joyeuses aux passions tristes. Nous faisons de la politique à la manière des milieux populaires et non pas à la façon des élites ou des néo-fascistes. Nous combattrons d’autant plus efficacement le FN que nous ne nous contenterons pas de stigmatiser le mal, que nous ne nous porterons pas seulement « contre » lui, mais que nous lui opposerons d’autres façons de voir, de sentir, d’autres manières d’agir, d’autres alternatives, un autre agenda, etc. A être seulement « contre » le FN nous finirions autrement par être « tout contre », c’est-à-dire par le porter sur notre dos,  jusqu’à ce qu’il nous poignarde. Merci de n’avoir jamais cédé aux provocations du FN en empruntant sa façon de faire de la politique à base de violence symbolique et de haine.

Le second grand mérite de ce livre est de s’inscrire en faux contre toute idée de banalisation des thèses du Front national. Nous ne devons jamais accepter l’idée que voter Front national serait un vote banal. Nous connaissons tous des voisins, des collègues de travail, des membres de nos familles, parfois même des amis qui osent aujourd’hui revendiquer cet engagement. Les experts ont une responsabilité considérable dans cette banalisation du vote FN, car à force de répéter qu’il ne s’agirait que d’un vote de protestation, d’un vote sans engagement, d’un vote sans conséquence, ils ont contribué à banaliser les thèses qui sont celles du FN et, par conséquent, celles de ses électeurs. Les électeurs qui votent FN le font toujours en connaissance de cause… du moins autant que ceux qui votent pour l’UMP, le PS ou le Front de gauche. C’est pour certains par adhésion ouverte, par exemple aux thèses islamophobes, et pour d’autres parce que ces thèses ne les gênent pas au point de modifier leur vote. Cessons de prendre les gens pour des idiots, prenons enfin leur vote au sérieux. Le vote FN existe parce que les gauches ont perdu la bataille du vocabulaire et avec elle celle des idées, de l’hégémonie. Nous en sommes au point où nous devons recommencer par le commencement c’est-à-dire construire une contre-hégémonie car ce n’est pas le vote FN qui est devenu banal, au sens de privé de signification, mais ses thèses abjectes qui se sont banalisées, massifiées, sans rien perdre cependant de leur dangerosité. Nous ne construirons pas seulement cette contre-hégémonie dans le ciel des idées mais sur la terre des expériences. Nous devons faire et pas seulement dire. Le FN est en effet comme un poisson dans l’eau dans une société qui fonctionne au mépris, à l’exclusion des plus nombreux. Faisons de nos territoires des lieux de bonne vie, faisons de nos organisations des lieux de fraternité, des lieux d’amitié, asséchons le marais propice à la bête.

Le vote FN existe aussi parce qu’une partie de la gauche a participé (même avant lui) à banaliser certains thèmes comme les notions de « seuil de tolérance » avec le PCF dès 1981 et d’insécurité avec le PS en 1995. Le FN n’a plus eu besoin qu’à récupérer ces vilains mots qui fonctionnent tellement mieux dans le cadre d’une idéologie d’extrême-droite. La force du FN c’est l’abondance des mots poisons qui intoxiquent notre imaginaire. Le mot immigré est ainsi devenu progressivement une catégorie racialiste puisqu’il désigne des enfants nés en France mais jamais des cadres étrangers. Le FN progresse chaque fois qu’on  accepte la banalisation de ses stéréotypes. Le FN progresse chaque fois que certains disent qu’il pose les bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses. Souvenons nous que Malraux disait que peu lui importait qu’on partage ses réponses, dès lors qu’on ne pouvait plus ignorer ses questions. Les médias dominants ont une responsabilité considérable dans la progression du vote FN par la façon dont ils sélectionnent et traitent au quotidien l’information. L’ascension médiatique de Le Pen a été antérieure à son ascension électorale… Mitterrand avait bien compris ce fonctionnement lorsqu’il imposa la présence de Le Pen dans les médias dans le but de diviser électoralement la droite. Puisque la victoire du FN tient davantage à la nature de ses questionnements plutôt qu’à ses non-réponses, nous ne serons efficaces dans le combat contre Le Pen que si nous refusons la dichotomie entre les dirigeants du FN non fréquentables et ses électeurs qui, eux, le seraient. Cette opposition faussement bienveillante est un bien mauvais coup contre la démocratie et les milieux populaires. Elle sous-entend déjà que les votes populaires seraient moins rationnels, sérieux, que ceux des élites. Nous avons eu une démonstration caricaturale de cet axiome avec les réactions scandalisées des élites face au rejet populaire du Traité constitutionnel européen lors du référendum de 2005. Nous devons mettre un coup d’arrêt à la déculpabilisation du vote frontiste, ce fut d’ailleurs le grand mérite des manifestations qui ont suivi le 21 avril 2002. Je me souviens alors comment certains électeurs frontistes de ma famille étaient devenus subitement honteux et comment ils avouaient regretter leur vote. La seconde idée fausse est de considérer que le vote FN serait un vote populaire. Nous devons une fois encore le répéter il n’y a pas de surreprésentation du vote Frontiste au sein des milieux populaires et notamment ouvriers en raison simplement de l’importance de leur non-inscription sur les listes électorales et de leur abstention. Si le FN obtient 30 % du vote des chômeurs mais que seulement la moitié d’entre eux  vote, son score réel est de 15 %. Le véritable danger ce n’est donc pas la surreprésentation des pauvres/exclus dans le vote FN mais la non-participation électorale des « non-frontistes », autrement dit l’abstention de gauche. Entendons nous bien, ce ne sont pas les abstentionnistes des gauches qui sont fautifs, mais les partis des gauches qui ne savent plus leur donner envie de voter ! Compte tenu des taux d’inscription sur les liste électorales et des taux de participation, la catégorie sociale qui vote le plus pour le Front national est celle des « artisans, commerçants et chefs d’entreprise ». Le vote frontiste n’est donc pas un vote populaire et encore moins un vote en faveur du peuple, comme aimerait le faire croire la notion de vote populiste. Dire cela ce n’est pas refuser de voir qu’existe aussi en France un vote « petit blanc », celui notamment des centaines de milliers de petites gens menacées par les dictats du système capitaliste et de ceux qui le servent, tant à gauche qu’à droite, et qui s’en prennent à plus faible qu’eux. Signe que nous n’avons pas su faire partager une lecture politique de la société en termes de lutte des classes et que nous avons laissé s’imposer une lecture racialiste, une lecture essentialiste. Peu importe qu’on mette en avant les différences de religion ou de cultures… le résultat politique est en effet le même. Il ne s’agit donc pas de dénoncer le vote frontiste d’anciens électeurs de gauche, notamment communistes, mais la perte de tout ce qui faisait les valeurs de cet engagement. Les électeurs du FN ne sont pas des enfants perdus de la gauche mais les bâtards des gauches perdues. Le FN n’est pas « socialement à gauche » et « culturellement de droite » comme il aime le laisser croire. Il est tout entier de droite.  Souvenons-nous que les régions les plus frontistes ne sont pas celles qui connaissent les plus fort taux d’immigration, mais celles où les fantasmes sur les banlieues, les odeurs, la polygamie, le foulard sont les plus forts...  

De la même façon que nous devons refuser l’idée d’un vote extrémiste banal, nous devons combattre l’idée que le vote FN relèverait d’un populisme de droite. Si par populisme, on entend « hystérique », ou mieux encore irraisonné, il faut alors pousser l’analyse plus loin, car, comme nous le verrons, ce caractère attrape-tout, c’est-à-dire ce caractère désidéologisé n’est pas spécifique au peuple mais au fascisme. Mais si par populisme on entend populaire, à la façon du mouvement populiste nord-américain ou de ce que fut le populisme russe d’avant 1917, alors il faut répéter que ce vote FN n’est d’aucune façon un vote populaire au sens de social. Ceux qui ont tout à perdre à la victoire non seulement électorale du FN mais déjà à sa victoire idéologique au sein des droites, ce sont les plus faibles, ce sont les milieux populaires, ce sont ceux qui bénéficient de la redistribution sociale donc de la fiscalité, ce sont ceux pour lesquels la première richesse ce sont les services publics. Le vote populaire FN existe certes mais parce que nous choisissons de laisser croire que le parti socialiste serait non seulement « socialiste » mais de « gauche ». La seule réponse efficace au vote FN c’est donc de réinventer un socialisme/communisme du 2Ie siècle, c’est de réécrire de « nouveaux jours heureux », c’est de nous mettre à l’écoute de tous ces nouveaux gros mots qui se cherchent mondialement pour dire les nouveaux chemins de l’émancipation, le « Buen vivir » sud-américain, le « plus vivre » de la philosophe négro-africaine de l’existence, « l’écologie sociale » en Inde, etc. La seule façon efficace de contrer le Front national c’est de faire l’expérience d’une véritable justice sociale et écologique, c’est donc de conquérir, dès maintenant, des territoires pour faciliter les expérimentations sociales émancipatrices.

 

Le troisième grand mérite de ce livre est de décrire les passerelles entre ce FN devenu dit-on «  respectable » et toute une nébuleuse (en France ou à l’étranger) à laquelle bien peu reconnaitrait cette qualité. Nous pourrions tout autant montrer que ce qui fait le danger du FN, c’est la porosité entre ses thèmes, thèses et réseaux et les autres familles de droite. Il devient de plus en plus difficile d’établir des frontières nettes entre les droites décomplexées, les droites extrêmes (qu’elles se disent sociales ou populaires) et les diverses familles d’extrême droite. La droitisation de l’Europe a pris la forme d’une extrême-droitisation rampante. Faut-il en conclure que la seule droite « décomplexée », c’est-à-dire finalement libérée de ce que fut pour elle le poids de sa collaboration avec le fascisme et le nazisme serait une droite extrémisée ? On sait que des cercles de pensée comme le Club de l’Horloge ou le GRECE y ont travaillé depuis de longues décennies. On sait aussi la responsabilité de la presse comme Minute, Valeurs Actuelles, Le Figaro magazine dans cette recomposition. On sous-estime trop en revanche le retour en force des droites catholiques intransigeantes dont les mobilisations contre le « mariage pour tous » ne constituent qu’un signe parmi d’autres. Les courants religieux qui ont le vent en poupe sont davantage les Légionnaires du Christ, l’Opus Dei que les prêtres ouvriers et les théologies de la libération ! Nous sous-estimons trop aussi le retour en force d’un patronat revanchard prêt à choisir « le Front national plutôt qu’une gauche authentique » comme jadis à choisir « Hitler plutôt que le Front Populaire ».

Le succès du FN doit beaucoup moins aux qualités de communicante de Marine Le Pen qu’à l’air du temps, puisque c’est toute l’Europe qui empeste le retour de la bête. Marine Le Pen et le FN jouent en revanche un rôle central dans cet aggiornamento des droites extrêmes. Aucune région de l’Europe n’est épargnée : ni l’Europe riche ni l’Europe pauvre, ni l’Europe catholique ni la protestante, ni celle de tradition social-démocrate ou libérale ni celle issue du Bloc de l’Est… Notons que les seuls pays où  l’extrême droite ne réalise pas de bons scores sont ceux dans lesquels la droite traditionnelle a accepté (sans se forcer beaucoup… ) de faire sienne toute une partie du registre et du folklore fascisants. Ainsi les jeunes du Parti Populaire espagnol arborent volontiers les symboles franquistes. Notons également que les pays qui ont fait l’expérience du « socialisme réellement existant », bref pour faire simple du stalinisme, semblent encore plus fragiles face à la montée des extrêmes-droites… signe de plus de l’échec total de ce système qui n’a même pas su inculquer à sa jeunesse une culture protectrice. Nous devons admettre que cette nouvelle extrême-droite européenne est plurielle mais ajoutons que ce qui la réunit est plus fort que ce qui la divise. Citons quelques uns de ses thèmes forts qui structurent aujourd’hui les débats de société : une islamophobie quasi-pathologique, la critique de l’Etat social à travers la dénonciation de la fiscalité et de l’assistanat, la montée en puissance de l’ordre moral (refus du « mariage pour tous », remise en cause du droit à l’avortement), le culte du chef, etc.  Rien ne serait plus vain cependant que de croire qu’on puisse déconstruire l’idéologie des extrêmes-droites européennes pour leur faire rendre raison… Leur grand secret a toujours été leur capacité à faire cohabiter toutes les sensibilités de la contre-révolution conservatrice mondiale. Ces extrêmes-droites se jouent de toutes les oppositions : elles peuvent se dire « de droite »  et refuser en même temps l’opposition gauche/droite, elles peuvent se dire « capitaliste » et « anticapitaliste », « productiviste » et « écologiste », « nationalistes » et « antinationalistes », « révolutionnaires » et « conservatrices », etc. Ce caractère « attrape-tout » a toujours été une caractéristique essentielle  des courants fascistes. Le fascisme a besoin de cette dépolitisation, de ce flottement idéologique qui seul lui permet de détourner les masses de la lutte des classes pour lui offrir des boucs émissaires (le juif, l’immigré, l’assisté, etc.). Il y a certes en apparence du neuf dans les discours extrémistes actuels (encore faudrait-il nuancer en ce qui concerne l’homosexualité) mais ils font pour l’essentiel du neuf avec du vieux. Jean-Pierre Faye avait montré en 1972 dans « Langages Totalitaires » l’utilisation systématique de locutions comme la haine du « Système » (avec une majuscule) et la dénonciation des « hommes du Système » et ceci dès la phase d’incubation prénazie. Ces termes ne sont pas des concepts scientifiques mais des « mots-poisons » qui disent beaucoup plus que ce qu’ils semblent de prime abord désigner, des termes qui disent autre chose que ce qu’ils semblent devoir dire immédiatement. On ne comprendra jamais totalement le fascisme disait en 1975 Jean-Marie Vincent : « le nazisme reste largement une énigme pour la conscience européenne ». J’ajouterai que même si on ne le comprendra jamais totalement, tant il prend appui notamment sur des archétypes profonds, comme la peur de l’autre, on peut en revanche le comprendre assez pour le combattre. Prenons garde à ce que l’histoire nationale ne sonne pas bientôt le troisième coup d’une véritable tragédie historique. Le premier coup fut en mars 1998, l’élection de cinq (puis de quatre) élus de la « droite républicaine » aux postes de Présidents de régions avec les suffrages des frontistes. Ce premier coup signifia la fin programmée du « pacte républicain ». Nous avons vu depuis ce qu’il en est advenu. Le deuxième coup fut la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle en 2002. Ce deuxième coup signe l’éventualité de la disparation possible de toute gauche. Parions que le troisième coup prendra la forme d’un mariage entre la droite traditionnelle et le FN… même si nous ignorons sous quelle forme il sera célébré. Marine Le Pen amène vraiment le pire.

 

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