texte paru sous une version courte dans Politis décembre 2013 

J’ai longtemps été fasciné par le personnage de Lazlo Carreidas dans Tintin… l’homme-qui-ne-rit-jamais. Je parle bien de cette fascination que provoque le serpent et non pas de celle que produit les héros positifs. Qu’est-ce qui pouvait séduire un gone de 12 ans de culture ouvrière communiste chez ce personnage ni franchement sympathique ni vraiment très méchant… Ce milliardaire apparait dans Vol 714 pour Sidney… Tintin et Haddock qui se rendent à un congrès international d’astronautique après avoir marché sur la lune sont invités par Carreidas dans son jet personnel. Mais des franchement « méchants » ont décidé d’enlever le milliardaire pour s’emparer de sa fortune… J’appris bien plus tard qu’il y avait du Marcel Dassault chez Carreidas, même chapeau, même écharpe, même lunettes. Il construit comme Dassault des avions. Il possède même des compagnies pétrolières et la célèbre marque Sani Cola (allez savoir si mon aversion pour Coca-Cola ne vient pas aussi de là..). On dit aussi que Dassault ne savait pas rire ni même sourire. Il y a aussi du Picsou chez Carreidas : il occupe  comme lui une posture anale en étant assis sur son gros tas (d’or). Mais contrairement au bien nommé Picsou, Carreidas n’est pas un capitaliste monomaniaque du fric… mais avant tout un obsessionnel de son vieux couvre-chef. Carreidas est autant au sens propre qu’au sens figuré l’homme-qui-ne-se-découvre-jamais que celui qui ne rit jamais : éternel enrhumé, refusant de serrer la main par crainte de la maladie, incapable de parler de lui… Carreidas donne raison à Bergson qui écrivait que le rire est le propre de l’homme, car cet homme-qui-ne-rit-jamais est un asocial, un solitaire, un pauvre type. Carreidas n’a donc rien de sympathique : Il est radin (il choisit son avion le plus économique, il commande sa propre boisson mais en contenance familiale..), il est tricheur (il installe une caméra pour espionner le jeu de bataille navale du capitaine Hadock), il est assurément un mauvais patron (ses employés complotent ouvertement contre lui…). Il n’a ni ami ni amour. Il fait davantage figure de dur-à-jouir que d’un « killer ». Je disais qu’il était un pauvre type : Haddock le prend même pour un pauvre et lui fait l’aumône... De quoi donc Carreidas tire-t-il  son pouvoir de fascination ? Son nom déjà est un indice : un carré (et plus encore un carré d’as) est pour les pythagoriciens le symbole de la puissance, de la toute-puissance (puisque mise au carré)…Son absence de rire (ou de sourire) ensuite : Buster Keaton ne rit pas davantage que Carreidas mais ce héros positif est victime de ses propres mauvais coups, il échoue à devenir un champion, un gagnant. Buster Keaton ne rit pas (contrairement à Charlot) car il est sans psychologie… ses gags ne doivent rien à son humanité mais à un simple enchainement de faits conçu avec une précision littéralement géométrique… Carreidas tire son pouvoir de séduction de sa congruence finalement avec certains grands mythes. Carreidas c’est la figure moine-soldat, c’est l’homme ou la femme voué sa tâche, monomaniaque devant l’histoire, c’est celui qui sacrifie quelque chose en lui. Il y a du Birkut chez Carreidas, cet ouvrier de choc de l’homme de marbre de Wajda, il y a du stakhanoviste. Carreidas c’est celui qui est d’un seul morceau, celui qui n’échappe pas sa condition scolaire  (celui qui refuse de regarder les oiseaux par la fenêtre de la classe pendant que la maitresse fait sa leçon, c’est l’anti « gros Pierrot » de Michel Fugain), celui qui n’échappe pas à sa condition prolétaire (au point de battre les normes), celui qui n’oublie jamais la révolution (qui dévore ses enfants tandis qu’on ne peut avoir raison contre le parti). Carreidas fascine car il est à l’image de ce surmoi auquel on voulait alors nous soumettre… L’homme-qui-ne-rit-jamais n’est pas l’antithèse de « L’homme qui rit », ce grand roman philosophique de Victor Hugo… L’homme-qui-rit est aussi une mutilation de l’humanité. Souvenons-nous en au moment où le management moderne ne rêve que de « taylorisation du sourire » ! La vraie antithèse de l’homme-qui-ne-rit-jamais c’est l’homo-ludens, c’est la part d’irrationnel de nos existences. Seul Tournesol peut faire rire Carreidas !