Gauches et antiproductivisme : les rendez-vous manqués

Extrait du livre collectif 

Je n’ai jamais cru à la thèse du retard en matière d’écologie : la gauche n’est pas productiviste parce qu’elle n’aurait pas encore assez réussi sa mue. Les gauches du 18 et 19 e siècle étaient beaucoup moins productivistes que la gauche du 20e siècle, et même de ce début de 21e siècle. Le productivisme de gauche n’est pas une maladie infantile mais la conséquence de choix politiques. J’ai montré dans La Simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance (in La Découverte) qu’il y a toujours eu deux gauches depuis qu’elles se nomment ainsi. Il y a toujours eu une gauche productiviste, celle qui a foi dans le développement des forces productives, celle qui croit à l’enchainement automatique des modes de production (après le féodalisme, le capitalisme, puis le socialisme et le communisme), celle qui confond progrès humain et progrès technique, celle qui est passée de la perspective de l’abolition de l’Etat à son culte… Cette gauche productiviste a toujours été dominante, dominatrice même, mais elle a aujourd’hui du plomb dans l’aile, car elle ne peut plus promettre le pays de Cocagne à plus de sept milliards d’humains. Elle est discréditée par la double faillite du modèle social-démocrate reconverti en social-libéralisme puis en nouveaux démocrates et du modèle stalinien foncièrement anti-communiste. Mais il y a toujours eu une autre gauche (d’autres gauches serait plus juste) antiproductiviste plongeant ses racines dans les résistances spontanées des milieux populaires à ce qui fut toujours présenté comme un progrès, hier comme aujourd’hui, je pense aux luttes multiséculaires des paysans et des ruraux s’opposant au mouvement des enclosures, je pense aux ouvriers cassant non pas toutes les machines mais celles qui prenaient leur place, je pense au Droit à la paresse de Paul Lafargue, je pense aux courants pré-socialistes, je pense aux socialistes utopistes, je pense au socialisme chrétien, celui du 19e siècle jusqu’aux théologies de la libération. Je pense à Charles Fourier, prophète d’une réconciliation avec la nature, puisqu’une société libérée de l’exploitation en finirait aussi avec la domination de la nature. Je pense à Marx et à son éloge de l’œuvre de Justus von Liebig qu’il qualifie de plus importante que celles de tous les économistes réunis. Il écrit dans le Capital : « L’un des immortels mérites de Liebig est d’avoir développé le côté négatif de l’agriculture moderne, du point de vue des sciences naturelles. » Le grand chimiste allemand est le premier à avoir dénoncé de façon systématique les méthodes de l’agriculture intensive (dégradation des sols, déplacement sur de longues distances, importation du guano du Pérou, utilisation des ossements de toute l’Europe, etc. Liebig permet à Marx de penser le capitalisme comme rupture de l’interaction métabolique entre tous les êtres humains et la Terre, et donc de donner comme objectif la restauration de cette relation métabolique nécessaire qu’il qualifie même de « loi de régulation de la production sociale. » Je pense à Engels et à son amitié intellectuelle pour Carlyle, le dénonciateur de « l’âge industriel ». Je pense aux auteurs socialistes critiques du productivisme durant tout le 19e siècle avec William Morris, Henry Salt, August Bebel, Rosa Luxembourg. Karl Kautsky lui-même fera la critique de l’agriculture intensive en dénonçant l’utilisation des engrais et des pesticides. Rosa Luxembourg s’émouvra de la disparation de certaines espèces et de la pollution. Je pense aux sublimes, ces ouvriers hautement qualifiés du 19e siècle, qui choisissaient de travailler le moins possible et refusaient de s’embaucher le lundi car la saint-lundi avait un grand avantage sur les dimanches c’était que les cabarets étaient ouverts, je pense au mot d’ordre des années soixante dix pour « vivre et travailler au pays ». Walter Benjamin élaborera une critique radicale du concept d’exploitation de la nature. Dès 1928, il dénonce dans son livre Sens Unique l’idée de domination de la nature comme un discours impérialiste, il revisite la technique pour la définir comme maîtresse des relations entre la nature et l’humanité. Il dénonce la cupidité de notre civilisation et parle de dénaturation de la société, de vol des dons de la nature, d’appauvrissement des sols, de ruine des écosystèmes. Il remet en cause l’idée même de progrès en montrant que le développement technique est impulsé par le capitalisme/productivisme. Sa conception de la révolution n’est donc pas celle de la table rase, de l’accélération de l’histoire mais de l’interruption d’une histoire qui conduit à la catastrophe. Benjamin fait même l’éloge des sociétés matriarcales du passé dans laquelle la nature est perçue comme une mère généreuse (nous voisinons ici avec ce que pourrait chercher à exprimer un « pachamamisme à la française »).  Ces autres gauches ont toujours été minoritaires, ridiculisées, condamnées au point qu’elles étaient devenues complètement pessimistes à l’image du courant philosophique marxiste hétérodoxe de l’Ecole de Francfort… Le vrai enjeu n’est donc pas selon moi d’opposer un Marx écolo et un Marx productiviste, puisque Marx est les deux à la fois, mais de comprendre pourquoi les gauches ont toujours choisi majoritairement de prendre le mauvais chemin, celui du productivisme, celui de l’économisme (cette idée que « plus » serait toujours égal à « mieux »). Je n’ignore pas qu’on lutte toujours dans le cadre du système et que la lutte pour un meilleur partage de la valeur ajoutée était le cadre offert par le capitalisme, mais justement les textes de Marx, d’Engels n’ont pas manqué pour dénoncer cette conception de la lutte des classes, pour opposer ce que serait le véritable mouvement réel d’émancipation qui conduit au communisme et le « trade-unionisme » (On peut relire sur ce point Karl Marx, Friedrich Engels, le syndicalisme, tomes 1 et 2, PCM, 1978)… La grande défaite historique des gauches antiproductivistes s’est faite en deux temps. Ce fut d’abord la victoire de la social-démocratie allemande dénoncée vertement par Marx dans sa critique du programme de Gotha, victoire qui fut celle à  la fois de l’étatisme (socialisme étatiste) et de l’économisme (trade-unionisme). Cette victoire du productivisme de gauche tient donc d’abord au positivisme social-démocrate dont la caricature fut Joseph Dietzgen (1828-1888) avec son culte de la technique, avec son mépris de la nature offerte gratuitement à l’humanité (Dietzgen était un ami de Marx qui en fit l’éloge dans son livre Le Capital). On pourrait citer a contrario la thèse de Lankester, autre ami de Marx, qui explique que l’évolution n’est pas nécessairement un progrès mais une dégénérescence, avec une extinction des espèces du fait de l’homme, avec la pollution. Son disciple Tansley sera l’écologiste le plus important de Grande Bretagne au 19e siècle, inventeur du concept d’écosystème, président fondateur de la société britannique d’écologie, socialiste fabianiste… Ses travaux permettront au biologiste marxiste britannique Lancelot Hogben de s’opposer au nom de la notion d’écosystème à la conception holistique du général Jan Smuts en 1926 au moment de la mise en place du régime d’Apartheid en Afrique du Sud.

Ce fut ensuite la victoire du stalinisme, c'est-à-dire la fin des expérimentations socialistes/communistes que l’on peut dater de 1923 au regard de la convergence de tant de travaux vers cette date fatidique (Reich dans le domaine de la sexualité, Kollontaï dans le domaine du féminisme, Bettelheim dans le domaine de l’économie, Pannekoek dans le domaine de la politique/démocratie, Anatole Kopp dans le domaine des expérimentations urbaines, architecturales, artistiques, des modes de vie, John Ballamy Foster dans le domaine de l’écologie et de l’antiproductivisme, etc.). J’ai pu écrire que la gauche productiviste c’est d’abord la gauche stalinienne (in La vie est à nous ! /le sarkophage de janvier 2012) en raison de la victoire de la bureaucratie rouge sur le peuple, en raison de la contre-révolution stalinienne. Je suis convaincu qu’au fondement du productivisme de gauche il  y a la question du pouvoir, il y a la question de la bureaucratie… C’est par peur du peuple et des militants que l’URSS est devenue productiviste, c’est a contrario parce qu’ils ont compris « nativement » que le grand problème de la révolution ce n’est pas la conquête du pouvoir central, ni même son partage, mais d’apprendre à s’en défaire que les milieux libertaires seront historiquement les seuls à résister à la vérole productiviste. La gauche est malade du productivisme parce qu’elle est d’abord malade du pouvoir, du centralisme. L’URSS préstalinienne était au cœur des recherches pionnières sur l’écologie comme l’atteste l’invention en 1925 du concept de Biosphère introduit par Vladimir Vernadsky (1863-1945), le père de la science soviétique, comme l’atteste aussi son écologie des salaires (réduction des inégalités), sa suppression tendancielle de la monnaie (avec un revenu en nature), ses expérimentations en matière de logement, de modes de vie, etc. John Bellamy Foster a donc raison de dire que la relation d’antagonisme entre le capitalisme et l’environnement, qui est au cœur de la crise actuelle, était paradoxalement plus évidente qu’elle ne l’est aujourd’hui pour la majorité des penseurs écologistes » (page 11). J’ajoute même pour ceux de la gauche dominante.

Les gauches antiproductivistes n’ont cependant jamais cessé d’exister : d’abord aux Etats-Unis avec toute une tradition écologique de gauche riche d’auteurs comme Rachel Carson (Le printemps silencieux, 1962) et Barry Commoner, ensuite en Europe de L’Est avec des marxistes en quête d’un socialisme sans croissance. Rudolf Bahro est certes le plus connu avec son ouvrage L’Alternative mais il témoigne de tout un courant en URSS, en Allemagne de l’Est, etc. John Bellamy Foster parle de « trou noir » avec/après le stalinisme : « le stalinisme purgera littéralement le commandement et la communauté scientifique soviétique de ses éléments les plus écologiques –ce qui n’avait rien d’arbitraire, puisque c’est dans ces cercles que se trouvait une part de la résistance à l’accumulation primitive socialiste » (page 25). Boukharine et Vavilov seraient les deux symboles de cette défaite de la pensée antiproductiviste soviétique. Bellamy note que le marxisme de l’Ouest ne résistera pas mieux en devenant un positivisme concevant une histoire humaine isolée de la nature. La seule exception majeure serait le marxisme britannique et notamment Caudwell.

Les gauches au 20e siècle sont donc devenues celle de la plus grosse louche, par opposition à ce qu’aurait pu être une gauche anticapitaliste, antiproductiviste. Cette gauche a su profiter de rapports de force plus favorables (1936, la libération) pour imposer des réformes essentielles mais elle n’a pas su faire, par exemple, de la sécurité sociale un principe voué à se généraliser…. Cette gauche là s’est trop économisée au 20e siècle au double sens du terme : en accordant une trop grande place à l’économie et aux économistes et en refusant toute expérimentation, ce qui la conduira à casser volontairement   le syndicalisme à bases multiples, le mouvement coopératif, le socialisme municipal, censés détourner de la conquête du pouvoir central.   

Je fais le pari d’un renouveau possible d’une gauche antiproductiviste, enfin optimiste. Cette nouvelle gauche n’est certes plus celle de la plus grosse louche mais elle n’est pas davantage celle de la plus petite louche à l’instar de la décroissance de droite, elle est celle de l’invention de nouveaux modes de vie. Cette gauche antiproductiviste du bien vivre reste encore bien fragile. La gauche n’est pas encore majoritairement guérie du productivisme, comme l’attestent le soutien de la CGT aux gaz de schistes ou celui du PCF au nucléaire. Il ne s’agit pourtant pas d’opposer une bonne gauche à une mauvaise gauche dans la mesure où toute la gauche (et probablement la majorité de ses acteurs) est traversée par ce conflit productivisme/ antiproductivisme, passions tristes/passions joyeuses, centralisme politique ou créativité populaire. J’ajouterai qu’il y a souvent plus de différences au sein d’un même parti qu’entre deux militants membres de deux organisations différentes… On ne saurait cacher cependant que le dosage est différent entre les mouvements . Un petit pas a été accompli ces dernières années par toute une partie des gauches, mais la meilleure façon d’avancer vers un éco-socialisme qui ne serait pas que de nom, c’est d’inventer ce que pourrait être un « Buen vivir » à la française, bref de basculer du côté positif de la critique, de reconnaître la primauté des mouvements sociaux dans la révolution (ce qui ne signifie nullement opposer un éco-socialisme par en bas à un socialisme productiviste par en haut). Cette foi dans la naissance d’une nouvelle gauche antiproductiviste enfin optimiste, dans une Objection de croissance amoureuse du Bien vivre est fondée sur une bonne nouvelle : la planète est déjà bien assez riche pour permettre à plus de sept milliards d’humains d’accéder, dès maintenant, au Bien vivre. L’ONU estime qu’il suffirait de mobiliser durant 25 ans 40 milliards de dollars par an pour régler le problème de la faim dans le monde. L’Onu ajoute qu’il suffirait de mobiliser moins de 100 milliards de dollars pendant 25 ans pour régler le problème de la pauvreté dans le monde… Ces 40 ou ces 100 milliards sont bien sûr introuvables mais le budget militaire mondial est de 1400 milliards de dollars, le budget publicitaire de 900 milliards de dollars, le PIC (produit international criminel) de 1000 milliards de dollars soit 10 à 15 % du PIB mondial… à comparer au même pas 1 % donné pour l’aide au développement. Ces 70 milliards de dollars représentent 0,2 % du PIB mondial, soit l’équivalent d’une seule journée de travail à l’échelle mondiale…  On le voit, ce n’est pas un problème de croissance, ce n’est pas un problème de moyens. Cette bonne nouvelle est la condition matérielle nécessaire pour passer des passions tristes aux passions joyeuses mais elle ne suffit pas en elle-même. Il faut en finir à gauche avec toute idée de sacrifice, avec toute idée d’ascèse, de restriction, de punition, etc. Nous devons laisser cela à la droite, à la gauche productiviste et à la décroissance bigote. Qui dit sacrifice dit en effet nécessairement appareil (idéologique et répressif) pour gérer ce sacrifice. L’église a promis le paradis céleste mais on a connu l’Inquisition, le fondamentalisme, l’intégrisme et même aujourd’hui la décroissance bigote. Le stalinisme a promis le paradis terrestre pour après-demain matin mais on a connu les générations sacrifiées, le goulag, le capitalisme d’Etat. Je ne crois plus aux lendemains qui chantent car je veux chanter au présent. Je veux chanter au présent car comme le disait Gilles Deleuze seul le désir est révolutionnaire, le grand désir de vie face au capitalisme mortifère… Si le capitalisme est en effet tout ce qui nous tue (OGM et semences stériles en agriculture, casse des cultures populaires, effondrement de la biodiversité) alors l’éco-socialisme, le socialisme gourmand est tout ce qui nous fait vivre. Je l’affirme avec force : l’éco-socialisme ne peut être que celui des passions joyeuses, il ne peut être un nouvel étatisme, une tyrannie des sages. Nous devons saisir aujourd’hui les cadeaux conceptuels/théoriques que nous font les pays appauvris. Je pense à des concepts en construction comme le « Buen vivir » sud-américain, mais aussi à l’anti-extractivisme, au pachamamisme, à la bioconnaissance, etc. Nous vivons l’époque d’un socialisme du buen vivir, d’un socialisme postpétrolier.